‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 48 sur 72 · III · texte numérisé non relu

III

mun auquel Fragonard apportait ses retouches et donnait parfois tout son talent, comme pour la planche de MosiEUfi Fanfan jouant avec Monsieia- Polichinelle et Compagnie * , une planche que l'élève croyait avoir faite, et que le Maître lui faisait signer pour l'en convaincre. Voilà le fond de la vie de Fragonard chez lui : l'éducation d'art d'une femme dont il fait un aquafortiste, dont il fait un peintre, et qui a pour lui un culte d'affection, une vénération enjouée et tendre. Le maître et l'élève mêlent leurs occupations, leurs plaisirs, leurs études, comme ils mêleront leurs deux noms sur la toile du « Premier Pas de l'enfance. »

Entre cette belle-sœur et sa femme, dans cette douce et caressante atmosphère de famille, Fragonard s'oublie aux joies de Tintéricur et laisse couler le temps. Son existence s'enferme et s'enfonce dans son atelier, un atelier animé et réjoui de plaisirs, un atelier oii roule l'argent si facilement gagné, où la table est toujours servie, où l'appétissante odeur du pot-au-feu tente le gourmand Lantara; véritable salon d'art décoré de peintures de la main du maître, rempli de tapisseries, de meubles de Boule, de curiosités, fier du vase d'argent de Gellini passé de chez M'^® Lange chez Rothschild ; musée des goûts de Fragonard, au milieu duquel on croirait entendre rire et chanter une vie largement bourgeoise dans un atelier de Solimène!

1. i( Mosiieur Faufaii » est le portrait en chemise du tils du peintre, Alexaiidre-Évariste, né en 1780.

FKAGONAllI). 291

Pour achever ce crayonnage de la vie de Fragonard, qu'y mettre? Ses amis : Hubert Robert, Saint- Non, son camarade intime depuis le voyage d'Italie, Greuze, Taunay dont il aide les débuts et achète le premier tableau. Qui encore? Bergeret, le receveur général des finances, l'ancien ami de Boucher, le Turcaret amateur qui emmène Fragonard et sa femme en Italie'. C'est lui qui possède la première

1. Grâce au journal manuscrit de Bergeret, possédé par M. Bonscrgent, et que nous communique avec une gracieuse obligeance M. Benjamin Fillon, nous pouvons suivre les voyageurs à la trace et jour pour jour, du 5 octobre 1773 au 7 septembre 1774. Et d'abord laissons la parole k Bergeret pour décrire la bande et Téquipage : « Notre bagage est composé d'une berline dans laquelle nous sommes quatre, M. et M"" Fragonard, peintre excellent pour son talent qui m'est nécessaire surtout, mais d'ailleurs très-commode pour voyager- et toujours égal. Madame se trouve de même, et, comme il m'est très utile, j'ai voulu le payer de reconnaissance en lui procurant sa femme qui a du talent et est en état de goi'iter un pareil voj^age, rare pour une femme. » La quatrième personne était une gouvernante. Le nls Bergeret suivait dans un cabriolet avec un cuisinier ; denx grands cochers étaient assis sur le siège de Bergeret, et son valet de chambre courait la poste avec le domestique de son fils. Grand train, comme on voit, auquel rien ne manquait, ni les provisions de toutes sortes, ni les livres, ni même les portefeuilles remplis de dessins de choix. On va de poste en poste ; « le laborieux et actif Fragonard » dessinant, sitôt qu'on s'arrête, jusqu'à Theure du souper. Près de Montauban, on se repose quinze jours dans la terre de Bergeret, à Négrepelisse; et j'ai là, dans un carton, le Four banal de Négrepelisse, dessiné à ce passage par Fragonard. On repart, on marche, malgré les difficultés de poste et de chevaux que fait le mariage du comte d'Artois, et l'on gagne Marseille par Toulouse, Carcassonne, Béziers, Lunel, Tarascon, Aix. Puis, on felouque d'Antibes à San-Remo. Et jusqu'à Gênes, cavalcade de douze mulets couverts de peaux de tigre. Voici Pise, et bientôt on est à Florence, à la grande auberge de Vanini, où l'on vous reçoit le soir à Tarrivée avec un gros flambeau de poing, et où l'on a toujours à ses ordres trois espèces de valets de chambre. De là, à Sienne, et au 5 décembre (1773) on est à Rome, au bout de deux mois de voyage. Aussitôt visite de la société à Natoire, invitation à dîner chez le çîvrdin^l de ^ernis, h son petit ordinaire de vingt couverts, ù

idée du Sacrifice de Calliriioé, et c'est à lui que le peintre adresse ces feuilles de papier du cabinet

son grand ordinaire de quarante couverts, à sa conversation du vendredi que Bergeret esquisse, toute étoffée de prélats, de cardinaux, de nobles, de dames, superbement illuminée, gorgée de rafraîchissements; invitation k la conversation de la marqui.se de Puismonbrun, nièce du cardinal de Bernis, à la conversation de la princesse Doria, k la conversation du cardinal Orsini, renommé pour la beauté de ses invitées et la bonté de son chocolat. Toute la matinée, de huit heures du matin jusqu'à trois heures, se passe en course à l'aventure, en polissons, ou bien en visites de palais et d'églises que guide l'architecte Paris, le grand anecdotier historique. L'on rencre pour dîner et l'on a toujours k dîner quelque pensionnaire de l'école de Rome, Ménageot, Berthélemy, avec leurs cartons et leurs portefeuilles. Le lendemain, on recommence k se ràgouter, selon l'expression de Bergeret, en allant dans chaque atelier de pensionnaire de l'Acadéuiie voir ce qu'il fait. Les soirées, quand il pleut, on les use à regarder des gravures que les marchands envoient par mannes, k étudier des empreintes de soufre. Un jour, la société Berg(:'ret donne un concert au palais de l'Académie; un autre jour, elle imagine d'avoir sa conversation chez elle, k son auberge qu'on appelait déjà « le petit Paris n et elle fonde ses dimanches, — une nouvelle dans Rome, — ses matinées de dix heures auxquelles se presse toute l'Académie, accourent les artistes, les Romains, les étrangers; matinées bruyantes, toutes amusées, toutes enchantées d'art, et dans lesquelles les brocanteurs, les revendeurs, les marbriers, se pressent, avec les objets qu'ils apportent dans ce salon, où se fait l'exposition de tout ce que Bergeret a acheté et de tout ce que Fragonard a dessiné dans la semaine. On s'arrache de Rome k la moitié d'avril (1774), l'on va k Naples, l'on revient k Rome au mois de juin, et l'on en repart, après une bénédiction du pape, pour Florence, Bologne, Padoue. Venise, Vienne, Dresde, Francfort et Strasbourg. — Ce beau voyage devait désunir ces deux grands amis, le peintre et le fermier général qui l'avait emmené, lui et sa femme. Au retour, comme Fragonard réclamait une malle pleine de ses dessins, qu'on avait déposée avec les autres bagages k l'hôtel de Bergeret, Bergeret prétendit la retenir, pour se rembourser des frais du vo^^age du peintre. I.k-dessus, fureur de Fragonard, procès, nomination d'experts, et condamnation de Bergeret k rendre les dessins k Fragonard ou k les lui payer 30,000 livres. Bergeret paya, mais se vengea assez lâchement en rayant sur son journal manuscrit l'éloge du ménage Fragonard, et en le remplaçant par cette note en marge : « Observation faite au retour avec connaissance de cause, on peut p.'-ouver les bornes de son talent dont moi-même je me

Page 1