III. â
M. Remi. — N'en parlons plus, il y ii d'autres dessinateurs.
Mylord. — N'allez-vous pas encore me citer votre Grav... (elot), son Tasse, son Corneille et ses nombreuses infamies?
M. Remi. — Il est défunt, le pauvre homme, son âme est en paradis.
Mylord. — Le purgatoire ne sert donc de rien en France, et ses vignettes et ses tristes culs-de-lampe auront donc été faits impunément? Mais ne troublons pas les cendres des morts.
M. Pabretti. — Je suis tout étonné de vous entendre. Je croyois qu'il n'y avoit que la France pour les vignettes et la gravure.
M. Remi. — Pour la fécondité, on ne peut pas nous la contester. Tout est plein de nos vignettes. Eisen en une serée en rempliroit un in-folio.
Mylord. — Je croyois que cet Eisen ne reparoîtroit pas. Qu'il remplisse, s'il veut, les almanachs et les livres bleus... »
Cette vive attaque était un symptôme. L'heure de la lassitude venait. A peu de temps de là, l'illustration du livre s'arrêtait avec l'affolement passé du siècle : le regain de la mode ne devait lui revenir que quelques années plus tard avec Moreau. Mais, dans la période qui suit la mort de Louis XV, la vi-
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gnelte tombe on discrédit; et les vignettistes qui survivent à sa vogue n'ont plus guère de débouches. Eisen devait ôtre un de ceux qui perdaient le plus ;\ cette petite révolution. Est-il à penser qu'à un moment les éditeurs de Paris se montrèrent aussi dégoûtés de ses dessins que les éditeurs de Londres, et qu'il se trouva sans ouvrage en France? Fut-il chassé par le manque d'argent ou par ses dettes?
Quoi qu'il en soit, en 1777, Eisen quittait Paris et se rendait à Bruxelles ; il y allait « pour ses affaires », selon une déclaration de sa femme. Il s'établit rue au Beurre, chez un quincaillier nommé Jean-Jacques Clause, où il meubla une chambre. « 11 arrivait à Bruxelles, dit son compatriote Hécart, rongé de goutte et tourmenté par les maux qu'entraînent le libertinage et la débauche. » On le voit : le libertin resta libertin jusqu'à la fin, à Tcxcmplc de tous les Maîtres, petits ou grands, du xviii'' siècle, qui ont eu le sentiment du nu féminin en étant des amoureux de la chair de la femme : Boucher, Greuze, Baudouin.
Et la vie crapuleuse que le vieil artiste menait en Belgique accélérait sa fm. 11 mourait le 4 janvier 1778'.
1. Les Mémoires secrets de la République des lettres (vol. XI) enregistrèrent ainsi la nouvelle de cette mort : -< 18 janvier. Charles Eisen, fameux dessinateur, et ayant le titre de peintre du Cabinet du Boi, est mort à Bruxelles le 4 de ce mois. On connoît surtout ses dessins pour les Métamorphoses d'Ovide, ceux des Contes de La Fontaine et ceux pour une édition de la IIenria.de. On lui reproche d'avoir abusé de la fécondité de son imagiiiation et de sa facilité, d'avoir gâté sa manière, et, pour courir trop après les grâces et l'élégance, de s'être souvent
En mourant, il n'avait pas dit un mot au quincaillier de sa femme ni des deux enfants lui restant encore des cinq qu'il avait eus; il lui avait seulement laissé l'adresse de sa maîtresse Charlotte Martin, veuve de René de Goudray, « M"'' de Saint- Martin », comme l'appelait noblement Eisen en pays étranger. Le Belge se dépêchait d'envoyer à cette adresse l'annonce de la mort de son hôte dans ce français de son pays : a ... Mais grâce à Dieu, il a s'esl bien converti pour mourir. Le curé de Saint- « Nicolas lui a confessai et qu'il en a été bien con- « tens. Il est enterré sur le simetierre de Saint-Gu- (( dulc le 6 du courant, je Vaij fait enterrer joli- « ment. » Puis il arrivait au triste de sa position, déclarait que, tant dettes que déboursés, le défunt lui était redevable de 376 florins, faisant en argent de France 752 livres, sans compter ce qu'il devait aux autres, ce qui pouvait bien porter la somme à mille livres. Il craignait que les meubles et la bibliothèque dont son hôte, de son vivant, avait vendu une grande partie sans l'en prévenir, ne payassent pas la moitié des dettes. Le défunt l'avait assuré qu'il serait payé sur ses meubles à Paris, au cas qu'il n'y eût pas assez chez lui pour le payer ; et le quincaillier terminait sa lettre en priant M'"*^ de Saint-Martin d'avertir le père du mort. Mais ce n'étaient là que les dettes de Belgique. La veuve en
écarté de la vérité, d'avoir donné dans le gigantesque et le tortillage. » Cette note est répétée mot pour mot dans la petite notice nécrologique que le Journal de Paris consacre à la mémoire d'Eisen.
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trouva bien d'autres après avoir fait renvoyer la Saint-Martin de la garde du scellé apposé aux deux chambres occupées par Eisen dans la maison de la rue Saint-Hyacinthe. Elle voulut le faire lever pour l'inventaire : une nuée de dettes se leva de cette ouverture. Et pour s'arracher le peu que laissait le misérable insolvable, accoururent le chirurgien, le boulanger, le perruquier, le fruitier, le frotteur, auquel Eisen devait 45 livres depuis 1774, le propriétaire, maître Wasselin-Desfossés, professeur en droit, enfin le graveur Patusse, qui réclamait 240 livres données à Eisen sur deux dessins qu'il devait lui livrer en 1773, et 36 livres données à compte le 7 février 1777 sur ces mômes dessins (( toujours promis et jamais faits * ».
]. Dictionnaire critique de biographie, par Jal.
ni.
NOTULES
Nous empruntons au « Bulletin de la Société de l'Art français » une pièce intéressante, relative à une querelle d'Eisen, avec Le Mire, le joli g-raveur au caractère rageur.
« L'an ]7o9, le dimanche 2 décembre, 7 heures du soir, en l'hoLol et par devant J. B. Thierry... est comparu Charles Eisen, peintre, dessinateur à Paris, y demeurant, lequel nous a rendu plainte contre le sieur Noël Le Mire graveur... et nous a dit que ce jourd'hui, sur les cinq heures du soir, ledit Le Mire est venu chez lui, lui apporter l'ouvrage, que, lui plaignant, lui avoit donné à faire de sa profession, et l'ayant examiné pour voir s'il n'y avoit point de défaut, ledit plaignant a dit audit Le Mire qu'il y avoit quelques fautes dans l'ouvrage qu'il avoit fait, les quelles fautes il a fait voir audit Le Mire, en lui faisant des représentations. Ledit Le Mire, loin de le remercier de ses avis, s'est aussitôt répandu en invectives
contre lui, en le traitant de j... f et de plat, qu'il n'a-
voit qu'à descendre avec lui, et en outre il lui a dit en ces termes : Si je ne respectois ta femme ainsi que tes enfants, je te passerois mon épée au travers du corps et je to rejoindrois. Non content de ça, il s'est mis en devoir de vouloir tirer son épée contre lui, et sans plusieurs personnes qui se sont trouvées chez lui, lesquelles l'en ont empêché, le plaignant aurait couru le risque de la vie.
(( Comme il a intérêt d'avoir raison desdites injures et menaces, il a été conseillé de se retirer par devers nous pour en rendre plainte. »
Signé : Charles Eisen, Thierry.
A. iN. Liasse 526. Comm*^ Thierry .