Cette esquisse était alors chez M. Laperlier
3. La Ratisseuse. Bonnet blanc, fichu blanc et bleu, vestinquin brun, jupe rouge. Couleurs posées sans être assemblées, et beurrage de la couleur avec des rugosités de blanc sec dans un bain d'huile pour les blancs du bonnet, du fichu, du tablier. Signé : Chardin, 1738? — La. Pourvoieuse. Emploi de jaune, de rouge, de rose, dans une harmonie violet tendre, et les couleurs posées l'une à côté de l'autre et donnant à la peinture l'aspect d'une tapisserie au gros point. Signé : Chardin, 1735? — La Gouvernante. Enfant, habits violets, fauteuil rouge, fond jaune de la plus grande chaleur, femme de tonalité blanche dans une robe verdâtre transpercée de roux. Tableau placé trop haut pour voir s"il est signé. — Les Aliments de la Convalescence, Composition non gravée. Une femme debout près d'une table où il y a un broc en fa"ience et une assiette dans laquelle est un coquetier et sur la nappe blanche un œuf. Elle tient une serviette sur le bras, où repose la queue d'une poêle dans laquelle elle met un autre œuf. La femme est coiffée d'un bonnet serré dans une fanchon : elle porte un casaquin à ileurettes avec dessus un bavolet rose passé, une jupe à raies roses et grises, les souliers d'un gris vert. Des blancs, des roses, des verts rompus par des gris sur un fond chaudement sombre. Tableau placé trop haut pour distinguer la signature. (Note prise à Vienne, en 1860.)
VU
Le salon de 1743 montrait le peintre des scènes domestiques sortant de son genre, de ses succès, et abordant un côté nouveau de la peinture : Chardin exposait cette année -là le portrait de M""" Lenoir. A l'exposition de 17 46, il envoyait les portraits de M. Levret, de l'Académie de médecine, et de M*** ayant les mains dans son manchon. Plus tard, onze ans après, il exposait encore le portrait en médaillon de M. Louis, professeur et censeur royal de médecine.
Ces portraits ont disparu. Aucun n'a échappé au temps, n'a été sauvé de la destruction ou de l'oubli. 11 ne s'est trouvé ni famille, ni galerie, ni musée pour les conserver; et ils nous font grandement défaut pour contrôler, par la comparaison de la facture, les portraits que l'on baptise si volontiers du nom de Chardin. Deux toiles aujourd'hui sont à peu près acceptées comme représentant le talent de portraitiste de Chardin : l'une est le portrait de femme du musée de Montpellier dont on fait le portrait de M"''' Geoffrin ; mais le plus grand nombre d'amateurs un peu fins qui l'ont vu, ne trouvent dans ce beau morceau rien de la manière de Chardin, aucune des habitudes de son pinceau, nulle trace de l'empreinte si reconnaissable qu'une telle main Vie peintre, même dépaysée et hors de son genre, doit laisser à
ce qu'elle touche. Et l'étude que j'ai faite dernièrement de ce portrait à l'exposition de 1878, me fait croire presque sans aucun doute à un Tocqué, dans la facture de ce linge et cette robe gris perle aux chamarrures d'or. L'autre portrait attribué à Chardin est le portrait de M"'' Lenoir, de la galerie Lacaze, portrait admirable auquel ce nom de M"'' Lenoir prête, en dehors de toute beauté intrinsèque, une authenticité presque incontestée jusqu'ici. Mais ce nom de M°"^ Lenoir, quelle raison pour le donner à ce tableau ? C'est une désignation de personnage absolument gratuite. Le portrait de M""^ Lenoir qu'a peint Chardin, nous le connaissons, si nous ne Lavons pas. La gravure n'en est pas rare, c'est l'Instant DE LA Méditation. La voici, comparez : Il n'y a pas la moindre ressemblance, je ne dis pas seulement dans la figure, mais même dans l'arrangement. Dans le portrait possédé par M. Lacaze, la femme est de face, le tableau est en hauteur et sans accessoires. Dans le portrait de Chardin, portrait en largeur, la femme est assise de côté, avec un paravent derrière, un écran et une cheminée devant elle. Toutes deux, il est vrai, tiennent à la main une brochure couverte de papier peigne ; mais cela est trop peu vraiment pour confondre les deux tableaux. Évidemment nous n'avons point affaire ici à M'"*' Lenoir : ce chef-d'œuvre, dont le faire d'ailleurs est entièrement contraire au faire de Chardin, n'est point le portrait exposé en 1743 ; il n'appartient pas, nous avons le regret de le dire^ à Chardin.
Reconnaissons-le : maître de premier ordre dans les natures mortes, inférieur à Rembrandt seul, lorsque Rembrandt peint son bœuf éventré, égalant les meilleurs Flamands dans les scènes domestiques, Chardin a dans sa peinture un coin de faiblesse qui le met au-dessous de Metzu. Il est insuffisant dans la touche des figures. Il est le plus souvent lourd à peindre la chair. 11 ne la différencie pas suffisamment des étoffes et des accessoires. Il ne lui donne ni sa légèreté, ni sa transparence ; et lorsqu'il aborde des personnages un peu grands, lorsqu'il s'attache aux proportions naturelles d'une figure, il est facile de voir sa gêne, son embarras, le peiné de son travail. Citons comme preuve et comme exemple LES Bouteilles de savon chez M. Laperlier, la Maîtresse d'école de la vente Dever, le Toton exposé au boulevard des Italiens. En passant de la grande figure au portrait, Chardin aurait-il tout à coup appris à peindre aisément la chair, à manier librement la vie et la lumière d'un visage? Les critiques du temps ne le disent guère. Chose remarquable, que dans tout ce bruit fait autour du nom de Chardin, au milieu du triomphe de ses natures mortes, de ses petites scènes, il y ait si peu d'attention, si peu d'étonnement, une si mince et si discrète admiration pour ses portraits î Les comptes rendus de Salons glissent dessus, la curiosité passe à côté, les critiques les mentionnent à peine, et ceux qui s'y arrêtent un instant laissent tomber le regret de voir Chardin toucher à ce genre. Diderot lui-même, son
furieux ami Diderot qui le proclame le premier peintre du temps, Diderot qui revient sans cesse î\ lui à propos de tout et de tous, Diderot ne trouve pas un mot à dire de ses portraits : il n'y fait pas môme une allusion dans ses Salons.
Faudrait-il ici rabattre du talent de Chardin? La vérité serait-elle qu'il n'a jamais été le grand portraitiste qu'on serait si bien en droit d'attendre, chez lui, du grand peintre? On se laisse gagner à cette désillusion, devant le seul portrait qu'on connaisse signé de \m\ portrait daté de 1773 et possédé par M. Chevignard. Il représente une femme aux yeux noirs, aux traits durs, en bonnet de batiste, en mantelet noir doublé de petit-gris, les mains dans un manchon de satin blanc rayé. Le bonnet, sa blancheur, la fourrure, la soie noire, le manchon et sa moire de lumière, le fichu de linon croisé sur la peau du cou, la main du maître les a touchés ; il y a encore un peu de sa pâte au bout de l'oreille; mais la figure est dure, les couleurs fatiguées. C'est une coloration à la fois briquetée et froide, une peinture qui fait penser à la détestable peinture saxonne.
Conclurons-nous de là, de ce portrait de la vieillesse de Chardin^ qui cependant, cette année-là même, faisait ses plus beaux pastels, concluronsnous à la médiocrité de tous ses portraits? Non, car
1. Chose singulière qu'il n'existe, à cotre connaissance, que ce seul portrait signé de Chardin, dont on ne connaît guère de tableau, de panneau, de petite toile, d'étude même non signée. Ne voit-on pas chez M. Lacaze une petite étude de fontaine, provenant de la vente de Troy, pour le tableau de la Fo>;TAiiNE, signée en toutes lettres?
voici un chef-d'œuvre inconnu qui suspend notre jugement et arrête notre injustice. Il nous a été donné de voir dans le précieux cabinet d'une femme qui est un véritable amateur, chez M"® la baronne de Conantre, un portrait de vieille femme où semblent éclater et se faire reconnaître le talent et la gloire du portraitiste ^ A la première vue, point de doute, point d'hésitation : c'est la chaleur de la peinture de « la Raie » ; c'est ce même ton opulent et recuit; c'est ce feu sourd des couleurs oij la vie est comme en fusion. Dans cet admirable tableau de nature vivante, aussi bien que dans l'admirable tableau de nature morte, d'un bout à l'autre de la toile, la lumière d'or dit Chardin. Quelle solidité, quelle grandeur, quelle forte aisance dans la touche du costume! Le bonnet est-il hardiment chiffonné sur la tête! La dentelle, on la reconnaît : c'est du point. Gomme de la légèreté de l'ébauche s'enlève la molle légèreté du fichu croisé! Quelle harmonie dans la robe gris tourterelle, d'où se détache le nœud bleu du parfait contentement / Et de quel pinceau le mantelet noir est jeté sur les épaules! Et comme les grandes engageantes de dentelles pleurant sur les bras, se modèlent, se dessinent, s'accentuent dans un lavage d'huile grasse , et dans des coulées de pâte sècheî Mais les chairs, voilà le grand miracle. Chardin s'y surpasse. La figure beurrée imite le travail de la peau. L'émail des couleurs, promené sur les traits, a
1. Madame la baronne de Conantre le dit signé, mais je n'a'; pu découvrir la siiinature sur la toile accrochée très haut.
les manques mêmes de l'épiderme. Un peu de rouge pur, posé sur les joues, les vergelte de la santé des gens âgés. Une touche de blanc posée au coin de l'œil fait que cette femme regarde et qu'elle sourit avec le regard. Et sur toute la face il y a ce rayonnement des vieux visages éclairés de tous les soleils qu'ils ont essuyés dans le doux triomphe d'un jour qui s'en va. Gardons-nous d'oublier les mains qui tiennent et caressent le chat à collier rouge garni de grelots, ces mains lumineuses dans leur pénombre, dessinées par une clarté, par un reflet à leur bord, trempant et flottant radieusement, avec le dos du chat, le bout de la manchette, le bas de la robe, dans les divines transparences fauves de Rembrandt^
Chardin s'était marié à trente-deux ans^ Mené dans un petit bal d'honnête bourgeoisie où son père
1. Cette question des portraits de Chardin est, il faut bien l'avouer, pleine de mystère et d'embarras insolubles. Ainsi chez M. C. Marcille nous trouvons un portrait de femme non signé, dans lequel, à notre jugement, tout est de Chardin, sauf la tète; Chardin, pour nous, a peint cette robe rouge, ces mitaines vertes, ce fouillis de dentelles, ces semis de fleurettes, cette tranche nuée d'éventail fermé; mais dans la figure nous ne le retrouvons pas, et il semble que Chardin s'efface. N'y aurait-il pas ici une hypothèse à risquer? Le compagnon d'atelier, l'amj d'Aved,u'aurait-il pas quelquefois habillé un portrait d'Aved qui serait alors un Chardin jusqu'au cou?
2. » Paroisse Saint-Sulpice. Le 1" janvier 1731 a été célébré le mariage de Jean-Siméon Chardin, peintre de l'Académie rojale, âgé de trente et un ans, fils de Jean Chardin, maître menuisier, et Jeanne- Françoise David, présents et consentants, de cette paroisse depuis plu-
avait d'avance fait un choix pour lui, il fut présenté et plut à une jeune fille dont il parvint bientôt à se faire aimer. Les deux jeunes gens furent accordés; mais les parents de la jeune fille demandant que la position du jeune homme fût plus assurée, le mariage fut retardé de plusieurs années, au bout desquelles Marguerite Saintar, l'accordée de Chardin, se trouva ruinée et dans une position touchant à la misère. Le père de Chardin voulut alors rompre le mariage ; mais le fils tint bon avec une droiture généreuse, et ne voulut ni manquer à ses engagements, ni tromper l'inclination que la pauvre jeune fille avait prise pour lui ^ . De traits agréables, dit le Nécrologe, mais faible, languissante, valétudinaire, la pauvre femme mourut de la poitrine, quatre ans après son -mariage, en laissant un fils à Chardin*.
sieurs années, y demeurants rue Princesse, avec Marguerite Saintar, âgée de vingt-deux ans, fille des défunts Simon-Louis Saintar, marchand, et de Françoise Pantouflet, assistée de Pierre Parant, marchand de son, demeurant rue de la Verrerie, paroisse de Saiat-Mery, créé tuteur de l'épouse par acte passé devant M. le lieuten^int civil en datte du vingt-sept novembre mil sept cent trente, de fait û^ cette paroisse), y demeurant rue Ferou, de droit de celle de Saint-Mery sans opposition, fiançailles faites hier présents et témoins Pierre Naudin, arquebusier des menus plaisirs du roy, demeurant rue de la Pelleterie, paroisse Saint-Jacques-la-Boucherie, cousin de l'époux ; Juste Chardin, menuisier des Meuus Plaisirs du roy, rue Princesse, frère de l'époux; Claude Saintar, bourgeois de Paris, demeurant rue Saint-Denis, paroisse de Saint-Jacques-la-Boucherie, oncle de l'épouse ; Pierre Saintar, négotiant, demeurant rue Neuve et paroisse Saint-Mery, cousin de l'épouse, qui nous ont certifié le domicile des parties ci-dessus et leur liberté pour le présent mariage soussigné. »