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Mémoires de la vie des Académiciens^ vol. IL

2. « Le quinze avril 1735 a été fait le convoi et enterrement de Marguerite Saiactard, femme de Jean-Siméon Chardin, peintre ordinaire du

Il y eut bien du malaise, bien de la gône dans ce premier mariage de Chardin. La femme était malade, les gains du mari demeuraient minimes et incertains. Toute sa jeunesse, le peintre la passa assez durement, sans trouver un grand soulagement des difficultés de sa vie, dans un commencement de célébrité, et dans la célébrité même. Car ses tableaux, si appréciés des amateurs du temps, si goûtés de la critique qui les déclare dignes du voisinage des meilleurs maîtres flamands, ne se vendent guère comme ceux-ci. Livrés aux enchères, au feu des ventes les plus en renom, ils n'atteignent que des prix bien médiocres. A la vente du chevalier de la Roque, en 17-45, la Fontaine et la Blanchisseuse n'allaient qu'à 482 livres. « L'Ouvrière en tapisserie )) et son pendant « le Dessinateur » étaient donnés pour 100 livres; le Toton, pour 25 livres. Ces prix devaient faire la base des marchés du peintre avec les amateurs et les marchands; et l'on peut calculer le peu d'argent qui devait entrer dans la bourse du peintre avant cela, alors que le nom de Chardin n'était pas encore une valeur ayant eu cours dans les ventes. Jamais, du reste, même en ses dernières années, Chardin ne semble avoir tiré de sa peinture de quoi vivre. Les prix de ses tableaux restent toute sa vie presque aussi bas et aussi misé-

roy, morte hier en sa maison, rue Princesse, âgée d'environ vingt-six ans, et y ont assisté Claude Sainctard, oncle, Justin Chardin, beau frère, Noël-Sébastien Chardin, aussi beau-fràre de la ditte défunte, qui ont signé. »

rables. En 1757, vingt ans après sa première exposition, à la vente Heinecken, l' Aveugle ne montait qu'à 96 livres. En 1761 , à la vente du comte de Vence, l'Écureuse et LE Garçon cabartier étaient payés 550 livres; en 1759, à la vente La Live de Jully, la Bonne Éducation et l'Étude du Dessein allaient à 720 livres; et en 1770, à la vente Fortier, le Bénédicité se vendait 900 livres. Encore ces prix étaient-ils les hauts prix de Chardin. Ses tableaux de nature morte n'en approchaient pas. A la vente MoUini, un lapin, peut-être ce lapin de ses débuts qui lui coûta tant d'etforts, une si longue et si patiente étude du poil, du modelé, de tout Tanimal, un lapin avec une gibecière et une poire à poudre était adjugé 25 livres ; et Wille, dans un coin de ses Mémoires, se félicite d'avoir acheté 36 livres, deux de ses petits tableaux d'ustensiles de cuisine.

A l'époque où il se vend ainsi, Chardin a pourtant toute sa vogue à Paris et en Europe. Le prince de Lichtenstein met quatre de ses tableaux dans sa galerie de Vienne. Sa peinture enchante et passionne le comte de Tessin, un amateur digne de l'apprécier, qui fait successivement entrer dans sa galerie de Drotningholm le Négligé ou la Toilette du matin, les Amusements de là vie privée, l'Économe, ei communique au prince de Suède son goût de Chardin. C'est le temps où l'impératrice de Russie lui commande des tableaux pour sa galerie de l'Ermitage. La concurrence de si grands et si riches amateurs avec les curieux français aurait dû faire

monter les prix du peintre, lui donner au moins l'aisance. Il n'en fut rien. La mode d'être payé cher manqua à Chardin. D'ailleurs, il faut le dire, il ne fit rien pour la faire venir. Dénué de toute âpreté au gain, il était si peu avide et si simple dans ses affaires, qu'une fois arrivé et connu, il se contenta des pauvres prix de ses débuts, et s'y arrêta, sans penser à tirer parti de son nom plus grand, de sa notoriété, du bruit de ses toiles dans le public. Mariette parle bien d'un prix de 18,000 livres pour son tableau de la Gouvkrnante; mais les « Mémoires de l'Académie » , plus fidèlement renseignés, à ce que l'on peut croire, affirment que le tableau qui lui fut payé le plus cher au moment de sa plus grande répulation ne lui fut payé que 1,500 livres ; c'était « la Serinette ou la Dame variant ses amusements », acquise par M. de Ménars^

1. Voici, à propos de ce tableau vendu 7,100 francs à la vente du duc de Morny, le mémoire que veut bien me communiquer M. Camille Marcille :

« Ce mémoire a été présenté à M. de Vandières le 18 janvier 1752, et arrêté à 1,500 livres.

<i Payé en entier, le 8 février 1752, 1,500 livres.

i< Le tableau qui m'a été demandé par M. Coypel et que j'ay fait, porte 18 pouces de haut sur 15 de large. Il représente une dame variant ses amusements. — Chardin. »

« Réglé à 1,500 livres.

« Je soussigné, premier peintre du roy, certifie à M. de Tournehem, directeur et ordonnateur général des bâtiments, que le tableau mentionné dans ce mémoire a été fait et fort approuvé. A Paris, ce 18 novembre 1751. — Coypel. »

• Joignons à ce mémoire un curieux renseignement qui, en nous donnant la moyenne des prix de Chardin, nous montrera combien peu sa peine et la conscience de son travail étaient rétribuées; c'est l'extrait d'une lettre de Berch au comte de Tessin (octobre 1645), publiée par

Produisant peu et s'entendanl si mal au commerce de son talent, Chardin fut heureux de trouver dans un second mariage avec une veuve de trente-sept ans ^ l'assurance de la vie et le partage d'une petite fortune qui lui permit de travailler à son aise, à son jour, à son heure, comme il convenait à son caractère et à sa manière de peindre. De cette seconde femme de Chardin, Françoise-Marguerite Pouget, veuve de Charles de Malnoé, Cochin nous a laissé un agréable profil. Les traits, finement découpés, sont encore jeunes : l'œil est vif et noir, le nez spirituel, la bouche un peu mince, avec du sérieux dans le sourire. Une netteté coquette, une raison avenante,

notre ami Philippe de Chennevières dans ses Portraits inédits d'artistes français :

« L'affaire des tableaux rencontre un peu de difficulté du côté de M. Chardin, qui avoue naturellement qu'il ne pourrait pas donner les deux pièces que dans un an d'ici. Sa lenteur et la peine qu'il se donne doivent, dit-il, déjà être connues à Votre Excellence. Le prix de 25 louis d'or par tableau est modique pour lui, qui a le malheur de travailler si lentement; mais, en considération des bontés que Votre Excellence a eues pour lui, il passera encore ce marché et laissera à la volonté de cet ami de Votre Excellence, s'il veut y ajouter quelque chose quand l'entreprise sera achevée. De cette façon, Votre Excellence a encore du temps pour se déterminer si elle veut qu'il travaille. Un tableau qu'il a chez lui l'occupera encore probablement un couple de mois. Jamais, chez lui, plus d'un entrepris à la fois. »

1. « Paroisse Saint-Sulpice, 1744. Le jeudy vingt-six novembre a été. célébré le mariage de Jean-Siméon Chardin, âgé de quarante-quatre ans. peintre du roy,veuf de Marguerite Saintar, avec Françoise-Marguerite Pouget, âgée de trente-sept ans, veufve de Charles de Malnoé. Les deux parties de cette paroisse y demeurants depuis plusieurs années, rue Princesse, un ban publié en cette église sans opposition, dispense de deux bans obtenue de Me'' l'archevêque de Paris en date du vingttrois du présent mois, insinué etcontrollé le même jour, fiançailles faites hier, présents et témoins Jean Daché, agent de change et banquier, rue et paroisse Saint-Sauveur; Jean-Jacques Lenoir, négotiant, bour-

CHARDIN. m

c'est toute cette figure bien digne d'avoir été le modèle des Amusements de la yie privée.

Nous l'avons dit ; dès que Chardin paraît, il est reconnu. Il se montre, et sa réputation est faite. Diderot ne fera que continuer et confirmer l'admiration du public pour le peintre.

La critique, dès 1738, le place au premier rang. L'auteur de la « Lettre à la marquise S. P. R. » s'extasie sur son originalité, sur ce goût de peinture qui est à lui seul. L'année suivante (1739), dans une se-

geois de Paris, rue Mauconseil, paroisse Saint-Eustache, amis de l'épouse; Juste Chardin, menuisier-ébéniste du roy, rue Princesse, frère de l'époux; Jacques-André-Joseph Aved, peintre du roy^ conseiller en son Académie royale de peinture et sculpture, rue de Bourbon, amyde répoux, qui nous ont tous certifié le domicile des parties'ci-dessus, leur liberté pour le présent mariage, et ont signé. « Marguerite-Françoise Pouget devait survivre à Chardin. Une lettre.de Cochin à Descamps nous donne les détails suivants sur sa vie après la mort de Chardin : « M""» Chardin demeure maintenant rue du Renard-Saint-Sauveur, chez M. Atsçi'r agent de change. M. Dachet, oncle de M. Atger, avait épousé dne sœur de M°"= Chardin. Ils ont été toujours liés d'amitié. M. Dachet est mort, M. Atger a offert à M"^ Chardin de la recevoir chez lui, où, elle coulerait la vie douce, n'ayant plus le souci de rien que de sa santé: M"' Chardin a accepté et s'y trouve heureuse, lis ont une maison de campagne où ils vont passer la plus grande partie de Fêté, au moyen de quoi elle jouit d'un doux repos, d'un bon air, et fait de l'exercice sans fatigue. Elle a cependant essuyé une violente maladie l'automne dernier, mais il n'y paraît plus, et elle a à présent une très-bonne santé, » Elle mourut à quatre-vingt-quatre ans, en 1791, selon l'acte de décès que veut bien nous communiquer M. Bellier de la Chavignerie, et fut inhumée le 16 mai dans la paroisse Saint-Sauveur, « en présence de Jean-Pierre Pouget, de Marcelle et de Paul Laurent Atger, tous deux bourgeois de Paris. ■

142 L'ART DU XVIIl' SIECLE.

conde lettre, il le déclare unique dans les sujets qu'il peint et d'un naturel étonnant. Lafont de Saint- Yenne, dans ses « Réflexions sur quelques causes de l'état présent de la peinture en France », admire l'intérêt que ce talent singulièrement neuf met dans l.i représentation des actions de la vie ordinaire, et il fait cause commune avec le goût du public qui se jette sur les estampes de Chardin. Un autre critique de l'année félicite le peintre à la mode de traiter des sujets familiers, sans être bas. Les « Observations sur les arts et sur quelques morceaux de peinture exposés au Louvre en 1748 » répètent ces éloges, complimentent Chardin d'avoir fondé le genre marotique, le déclarent l'égal des meilleurs artistes de Flandre, et digne de figurer dans les plus riches cabinets. Les « Sentiments sur quelques ouvrages de peinture, etc., écrits à un particulier de province, 1754, )) lui donnent la louange de percevoir des naïvetés et des finesses qui se cachent aux autres, et de s'entendre admirablement aux jeux de lumière. Les critiques d'art se mettent sous le patronage de son nom : on voit paraître en 1753 une « Lettre à M. Chardin sur les caractères de la peinture ». Le poète du « Portefeuille d'un homme de lettres. Cosmopolis 1759, » s'écrie : « 0 Chardin! l'œil s'abîme, l'œil se perd dans ta touche! » Nous ne sommes pas loin du lyrisme de Diderot, qui n'en parlera guère sans dire de lui : « C'est le grand coloriste... le grand magicien... c'est le sublime du technique... c'est la nature même! »

Cependant, dès ces années du milieu du siècle, de certaines réserves commencent à se glisser dans la critique. On croit s'apercevoir d'un affaiblissement de son talent. On se plaint de ce bien-être qui lui permet de travailler à son loisir, et de cette philosophie qui lui ôte l'appétit du gain, l'envie de beaucoup gagner en produisant beaucoup. On l'accuse d'ingratitude pour le public si curieux et si impatient de ses œuvres; on jette à sa paresse pour l'aiguillonner l'exemple du fécond et labourieux Oudry. Les « Jugements sur les principaux ouvrages exposés au Louvre, le 27 août 1151 », après avoir loué Chardin, parlaient avec une ironie caressante, d'un tableau supposé qu'ils décrivaient comme un ouvrage dont il était occupé : « Il s'y peint, dit la maligne brochure, avec une toile posée devant lui sur un chevalet; un petit génie qui représente la Nature lui apporte des pinceaux; il les prend, mais en même temps la Fortune lui en ôte une partie, et tandis qu'il regarde la Paresse qui lui sourit d'un air d'indolence, l'autre tombe de ses mains. » Il y avait aussi dans la critique un certain désappointement à ne plus voir de Chardin, à partir de 1755, hors ses natures mortes, que des redites. Elle attendait, elle espérait toujours une scène nouvelle; et c'était la scène ancienne qui reparaissait avec des changements insignifiants. Ces 1 épétitions. à la longue, amenaient un certain rhépris du peintre, de sa pauvreté d'imagination, de i'avarice de sa veine; et d'année en année Chardin baisse et s'éteint doucement dans le bruit des Sa-

Ions. L'attention, l'admiration ne se réveillent qu'un momeiit, en 1765 et 1767, devant ses «Attributs des arts et des sciences » , et ses tableaux d'instruments de musique, commandés pour Choisy \ tableaux éblouissants où les velours rouges des musettes, les bandoulières bleues des violes, les drapeaux des trompettes, les timbales de cuivre, s'arrangent superbement dans une magnifique opulence de tons. Puis la critique s'éloigne de lui, ne sachant rien de nouveau à en dire, pour aller à Jeaurat. Diderot luimôme, au métier de louer son peintre, un beau jour se lassera, et il laissera échapper en 1767 que «Chardin s'en va ».

Mais Chardin n'avait pas dit son dernier mot. Voyant qu'on abandonnait sa peinture et que son talent de peintre avait trop longtemps duré, il quittait ses pinceaux, et, allant à un autre procédé, touchait à cet art du pastel dont La Tour venait de révéler les ressources et les enchantements. Le vieillard de soixante-dix ans, lassé, malade, affaibli, prenait les crayons que ses mains tremblantes allaient encore tenir pendant dix ans. «C'était l'effort, dit une brochure du temps, de ces athlètes qui, chancelant après un combat terrible, rappellent toutes leurs forces pour aller expirer dans l'arène ^ » Suprême effort, en effet, mais aussi suprême triomphe du vieux peintre : c'est comme le soir de son talent,

1, Ils appartiennent aujourd'hui à M. Eudoxe Marciilc; ces trois tableaux étaient exposés au Salon de 1765.

2. La Prêtresse, ou Nouvelle Manière de prédire ce qui peut arriver.

la chaleur de son dernier rayonnement ; ses pastels sont les adieux de sa lumière.

Allez à ces deux portraits du Louvre, oh il s'est représenté \ comme le vieux grand-père de son Œuvre, sans coquetterie, dans le déshabillé bourgeois, familier, abandonné d'un septuagénaire, en bonnet de nuit, Tabat-jour au front, les besicles au nez, le mazulipatam au cou : quelles surprenantes images 1 Ce travail violent et emporté, les écrasis, les martelages, les tapotages, les balafrures, les empâtements de crayon, ces touches semées, franches et rudes, ces audaces qui marient des tons immariables et jettent sur le papier les couleurs toutes crues, ces dessous pareils à ceux que le scalpel trouve sous la peau, tout cela s'harmonise à quelques pas, s'assemble et se fond, s'éclaire, et c'est de la chair qu'on a sous les yeux, de la chair vivante qui a ses plis, ses luisants, sa porosité, sa fleur d'épiderme. Les vergetures des joues, le bleuissement d'une vieille barbe, les blancs, les roses, les tendresses du teint, ce rayon humide dans lequel baignent l'œil et l'expression du regard, Chardin les obtient; il atteint à la vérité et à l'illusion de la carnation avec des coups de rouge vif, de bleu pur, de jaune d'or, avec des couleurs entières et absolues qui sembleraient devoir outrer la vie et forcer le ton de la réa-

1. Le portrait de Chardin du Louvre, en besicles, a été gravé par Chevillet ; deux autres portraits de lui en médaillon ont été gravés d'après deux dessins différents de Cochin, Tun par Laurent Cars, l'autre par Rousseau.

lité. Son modelé n'est pas moins miraculeux : de son pastel si large et si heurté, le dessin de toute la tête, les plans du visage, les lignes, les méplats, les rondeurs, les soufflures de graisse, les accentuations des muscles, sortent et se dégagent à la façon de la forme dans la pâte de Rembrandt.

Et pourtant son chef-d'œuvre n'est point encore là : c'est dans le portrait de sa femme qu'il révèle tout son feu, toute la puissance de sa verve, la force et la fièvre de son exécution inspirée. Jamais la main du peintre n'eut plus de génie que dans ce pastel, plus d'audace, plus de bonheur, plus d'éclairs. De quelle touche furieuse, chargée, solide, de quel crayon libre, fouetté, sûr dans les hasards mêmes, affranchi des hachures dont jusque-là il a amorti son tapage ou raccordé ses ombres, Chardin attaque le papier, l'éraille, y enfonce le pastel! Comme il amène au jour victorieusement ce visage de la vieille Marguerite Pouget, enveloppée jusqu'au coin des yeux de cette coiffe presque monastique, si souvent répétée dans ses figures! Rien ne manque à cette prodigieuse étude de vieille femme, ni un trait, ni un ton. Le front d'une pâleur d'ivoire jauni, le regard tout refroidi et dont le sourire s'est envolé, lo plissage des yeux, la minceur décharnée du nez, la bouche qui creuse et se ferme à demi, ce teint semblable à un fruit sur lequel l'hiver a passé, Chardin exprime tous ces signes de la vieillesse ; il en donne lii sensation et presque l'approche avec ce crayonnai;e inimitable, insaisissable, qui met on ne sait comment

le souffle de la personne sur les lèvres de son portrait, le tressaillement du jour dans le dessin d'une physionomie. Et comment surprendre, comment dire de quoi est faite cette bouche démeublée qui tourne, qui plisse, qui se retire, qui respire, qui a toutes les infinies délicatesses de ligne, de courbe, dMnflexion d'une bouche? Cela n'est fait que de quelques traînées de jaune et de quelques balayures de bleu. L'ombre portée de ce bonnet, ce jour sur la tempe tamisé par le linge, cette transparence qui tremble auprès de l'œil, qu'est-ce? Des coups de pur brun rouge, brisés de quelques coups de bleu. Ce bonnet blanc, absolument blanc, c'est du bleu, rien que du bleu. Et la blancheur de la figure est faite avec du jaune pur, car cette claire figure n'a pas un blanc, il n'y a que trois points de craie jetés dans toute cette tête, à la lumière du bout du nez et à la lumière des deux yeux. Tout peindre dans son ton vrai, sans \ rien peindre dans son ton propre, c'est à ce tour de force et à ce miracle que le coloriste s'est élevée

Avec ses pastels, plus goûtés du public que des artistes, un reste de succès revenait à Chardin. Quelques mois avant sa mort, au Salon de 1779, une jeune tête de jaquet (petit laquais) qu'il exposait, était remarquée par Madame Yictoire, qui s'éprenait de sa vérité et faisait demander au peintre le prix

1. On voyait chez M. Laperlier une tête de Chardin signée et datée de 1771. C'est une tête de vieillard aux cheveux blancs, pastellée encore avec plus d'outrance et une plus furieuse opposition de tons. De cette tête, M. Laperlier possédait une petite eau-forte, qu'il attribuait à Chardin.

qu'il en voulait. Chardin, que la gloire ne gâtait plus, envoyait dire à la princesse qu'il se regardait comme payé par l'honneur qu'elle voulait bien faire à sa vieillesse : le lendemain, le comte d'Affry remettait de la part de la princesse une boîte d'or au peintre charmé et tout ému *.

L'œuvre de Chardin dit l'homme qu'il fut. On le devine, on le retrouve dans sa peinture. Il se raconte et s'ouvre familièrement à vous dans ses compositions, dans ses scènes, dans le terre à terre et la morale bourgeoise de ses compositions. C'est avec le jour tranquille de son existence qu'il éclaire ses intérieurs. Ses personnages ressemblent à sa famille. Cette médiocrité dont il représente la paix, l'honnête labeur, les joies réglées, le tranquille contentement, est la sienne. Sans éducation, sans humanités, il est, comme les ménages pauvres qu'il peint, peuple par certains côtés. On le voit vivant avec les braves gens qui l'ont porté au baptême et qui l'accompagneront au cimetière, ne sortant guère des liaisons et du monde de son père, et, sans aller aux gens de la cour et aux grandes dames, s'en tenant à ses compères, des menuisiers, des marchands, de bons bourgeois de Paris, les peignant, eux, leurs

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