Le Nécrologe. — Mémoires de la vie des Académiciens
CHARDIN
femmes et leurs enfants, et ne peignant qu’eux. C’est ainsi que ce portrait de madame Lenoir, dont on avait fait fa femme du Lieutenant de police, se trouve être tout simplement le portrait de la femme de son ami Lenoir, négociant1, de ce même Lenoir, témoin de son mariage, dontil avait peint, en 1731, le fils s’amusant à faire un château de cartes. Chardin, j’en répondrais, n’a jamais peint d’illustrations. Sa race, c’est la race des ouvriers d’art du temps, de ces hommes de famille, de ces artistes du coin du feu, les Le Bas, les Wille. Il a, de ce sang-là, la verdeur, l’entrain, la grosse franchise, la bonne humeur du bon sens, la philosophie pratique, la rondeur. Quelle bonhomie dans ce trait qui le montre avec la vivacité d’un croquis! Un jour qu’il était en train de peindre un lièvre mort que guette un chat, il est visité par son ami Le Bas. Le Bas s’enflamme devant son lièvre et lui témoigne le désir de le lui acheter. « On peut s'arranger , lui dit Chardin ; tu as une veste qui me plaist fort . » Le Bas ôta sa veste et emporta le tableau2.
Le bonhomme, c’est cela qu’est vraiment Chardin parmi les peintres du temps. Modeste dans le succès, il répète « que la peinture est une île dont il a côtoyé les bords. » Sans jalousie, il s’entoure des tableaux, des dessins de ses contemporains. Il est paternel aux jeunes gens, indulgent aux débuts. 11 a dans l’âme
1. Ceci est confirmé par un second état de l’Instant de la Méditation indiqué au catalogue de son œuvre.