‹ L'art du XVIIIme siecleChapitre 17 sur 62 · Catalogue de Le Bas. Note manuscrite · texte numérisé non relu

Catalogue de Le Bas. Note manuscrite

et dans l’esprit toutes les charités du vrai talent. L’accent de sa bonté, ne F avons-nous pas tout vibrant dans sa belle conversation avec Diderot? Qu’on écoute, c’est le fond de l'homme et le cœur du peintre :

« Messieurs, messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais ; et sachez que deux mille malheureux ont b?ûsé entre leurs dents le pinceau , de désespoir de faire jamais aussi mah Parocel , que vous appelez un barbouilleur et qui l'est en effet, si vous le comparez à Vernet, ce Parocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui . Lemoine disait qu'il fallait trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse, et Lemoine n était pas un sot. Si vous voulez m écouter, vous apprendrez peut-être à être indulgent. On nous met, g Vâge de sept ou huit ans, le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner, d'après l'exemple, des yeux , des bouches, des nez , des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille, lorsqu'on nous place devant l'Hercule ou le Torse ; et vous n'avez pas été témoin des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus de Médicis, cet Anthée, ont fait couler. Soyez sûrs que ces chefs-d'œuvre des artistes grecs n exciteraient plus la jalousie des maîtres s'ils avaient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe > devant la nature immobile et inanimée } on nous présente

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la nature vivante , et tout à coup le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien : on ne fut pas plus emprunté la première fois qu'on prit le crayon ; Il faut apprendre à l'œil à regarder la nature; et combien ne Vont jamais vue et ne la verront jamais! C'est le supplice de notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle , lorsqu'on nous livre à notice génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment . Ce n'est pas au premier essai qu'on a la franchise de s'avouer son incapacité. Combien de tentatives, tantôt heureuses , tantôt malheureuses! Des années précieuses se sont écoulées avant que le jour de dégoût, de lassitude et d'ennui ne soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf à ! vingt ans, lorsque, la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressources et sans mœurs; car j d'avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage, cela ne se peut. Que faire, que devenir Il faut se jeter dans quelques-unes de ces Conditions subalternes, dont la porte est ouverte à la misère, ou mourir de faim. On prend le premier parti; et à l'exception d'une vingtaine, qui viennent ici tous les deux ans s'exposer aux bêtes, les autres ignorés, et moins malheureux peut-être, ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armrs, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment , ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis9 c'est l'histoire de Belcourt, de Lekain et de Brizard, mauvais comédiens } de désespoir d'être médiocres peintres. »

Et il racontait avec un sourire qu’un de ses con-

frères, dont le fils était tambour dans un régiment, répondait à ceux qui lui en demandaient des nouvelles, qu’il avait quitté la peinture pour la musique ; puis reprenant le ton sérieux, il ajoutait :

« Tous les pères de ces enfants incapables et déroutés ne prennent pas la chose aussi gaiement . Ce que vous voyez est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui ont lutté avec plus ou moins de succès . Celui qui na pas senti la difficulté de Vart ne fait rien qui vaille ; celui quiy comme mon fils , Va senti trop tôt , ne fait rien du tout , et croyez que la plupart des hautes conditions de la société seraient vides si l'on ny était admis qu' après un examen aussi sévère que celui que nous

subissons Adieu , messieurs , de la douceur , de la

douceur 1 . »

On se le représente, disant cela, avec sa grosse tête carrée, puissante et bonne, et le fin sourire de ses portraits du Musée. Ou plutôt, je le vois dans cette préparation de La Tour possédée par M. Marcille, où le causeur semble avoir été saisi tout parlant, avec sa figure penchée, ses yeux un peu couyerts, son expression de malice rustique, et ce nez, et cette lèvre dont parle Diderot.

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