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Voici cette recette, transmise par Cochin à Belle fils

a Teinte pour l’accord harmonieux d'un tableau dont M. Chardin faisait un excellent usage : De la laque, de la terre de Cologne, des cendres d’outre-mer, du stilt de grain d’Angleterre.

« Quand le tableau est fait, on revient avec ces teintes pour accorder.

« J’ai ouï dire à M. Chardin qu’avec ces tons diversement et bien modifiés il revenoit sur toutes les ombres, de quelque couleur qu’elles fussent. Il est certain que ce peintre a été celui de son siècle qui a le mieux entendu l’accord magique du tableau. » (Archives de l' art français, t. II.) Chardin au reste s’occupa beaucoup de la chimie de son art. M. Benjamin Fillon a donné dans les Lettres écrites de la Vendée , 1861, un certificat de Chardin en faveur de l’ocre brun-rouge de la Véri, fabrique de couleur du bas Poitou qui, en 1771, essayait de lutter avec les terres d’Italie.

CHARDIN

accords, jusqu’à un certain moment d’illumination, une minute, un éclair : alors, tout à coup, le jour se faisant en lui, il enlevait son tableau, souvent sur l’ébauche perdue de deux ou trois autres. Ajoutez à cela que Chardin ne voulait s’aider d’aucun croquis, d’aucun dessin sur le papier; il poussait son tableau et le travaillait d’après nature, depuis le crayonnage de l’esquisse jusqu’au dernier coup de pinceau. « Aussi avait-il toujours à la bouche, dit Mariette, que le travail lui coûtait infiniment. »

La conscience et la science, — voilà tous les procédés, tout le secret et tout le talent de Chardin. Sa technique admirable s’appuie sur les plus profondes connaissances théoriques, résultat de longues et solitaires méditations. Sa science de peindre vient de cette science de voir à laquelle Diderot ira puiser le meilleur et le plus sûr de son éducation artistique. Elle vient de ce sens prodigieux qui lui fait, au premier coup d’œil qu’il jette sur un tableau, indiquer d’un mot l’harmonie qui manque à la toile, et ce qu’il faudrait pour y mettre l’accord qui n’y est pas. Il y a, en un mot, un grand théoricien sous le grand exécutant. De là, sa manière de peindre unique. Que lui fait à lui le mauvais guide-âne des peintres coloristes du temps , la théorie de l’arc-en-ciel , rangeant à leur place et morcelant dans une toile les couleurs convenues de la lumière? Chez lui, point d’arrangement ni de convention : il n’admet pas le préjugé des couleurs amies ou ennemies. Il ose, comme la nature même, les couleurs les plus

L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.

contraires. Et cela sans les mêler, sans les fondre : il les pose à côté l’une de l’autre, il les oppose dans leur franchise, « de façon que son ouvrage ressemble un peu à de la mosaïque ou pièces de rapport, comme la tapisserie faite à l’aiguille qu’on appelle 'point carré ». Mais s’il ne mêle pas ses couleurs, il les lie, les assemble, les corrige, les caresse avec un travail systématique de reflets, qui, tout en laissant la franchise à ses tons posés, semble envelopper chaque chose de la teinte et de la lumière de tout ce qui l’avoisine. Sur un objet peint de n’importe quelle couleur, il met toujours quelque ton, quelque lueur vive des objets environnants. A bien regarder, il y a du rouge dans ce verre d’eau, du rouge dans ce tablier bleu, du bleu dans ce linge blanc. C’est de là, de ces rappels, de ces échos continus, que se lève à distance l’harmonie de tout ce qu’il peint, non la pauvre harmonie misérablement tirée de la fonte des tons , mais cette grande harmonie des consonnances, qui ne coule que de la main des maîtres.

NOTULES

Parmi les catalogues de ventes du xvnie siècle se trouve la « Notice des principaux articles de tableaux, dessins et estampes du cabinet de feu M. Chardin, peintre du Roi, dont la vente se fera le lundi 6 mars 1 780 et jours suivants, de relevée, rue Saint-Honoré, Hôtel d’Aligre, Joullain, expert, MBCCLXXX ». Une note manuscrite, jetée en tête de l’exemplaire de la Bibliothèque nationale, note sans doute de la main de Joullain, dit : Les objets appartenant au sieur Chardin ne se sont pas portés à plus de 487 livres . Donc la vente faite sous le nom de Chardin était une vente de rapport, dont le plus grand nombre des numéros n’appartenaient pas au peintre.

Chardin ne s’aidait d’aucun croquis, d’aucun dessin sur le papier, nous dit Mariette, dans so n Abecedario, il poussait son tableau et le travaillait d’après nature, depuis le crayonnage de l’esquisse sur la toile jusqu’au dernier coup de pinceau. Ce détail que nous donne Mariette est d’un grand intérêt pour l’histoire des dessins de Chardin. Il explique la singulière rareté des dessins bien authentiques du maître, et il montre le peu que ces dessins doivent être : un croquis à toute volée, une pensée, comme on disait

alors, flottante, à peine fixée, la surprise d’un mouvement, l’indication hâtée, et à grands coups, d’une attitude de femme, l’ébauche, en quelques touches de crayon, d’une scène qu’il voulait se rappeler : on ne doit demander que cela à ses dessins. Si Chardin a dessiné, c’est ainsi qu’il a dû dessiner, et il a dessiné : les catalogues du xvme siècle en font foi. Il est fait mention dans la vente d’Argenville, sous le n° 482, d’une femme debout, tenant un panier à son bras, dessin ou fusain rehaussé de blanc par Chardin, et de plusieurs compositions du même, sous le n° 483. Il existe donc des études de lui; mais l’on chercherait vainement, dans toutes les ventes du temps, la trace d’un seul dessin fini et terminé, d’un dessin d’une scène faite. Le public de ces années s’est très peu préoccupé de la citation de Mariette, et l’on a vu les acheteurs se jeter sur les dessins les plus achevés, les plus léchés, les plus pinochés , sur les dessins se rapprochant le plus du faire précieux de Boissieu. Je citerai, comme exemple, la sanguine de la vente Norblin, 1853, représentant « une femme assise et dessinant ». Je dirai même qu’en dépit de la vieille écriture qui a écrit le nom de Chardin et l’a daté de 1774, je n’ai qu’une confiance très médiocre dans le portrait du « jeune homme au tricorne» que possédait M. His de la Salle. Ce dessin me paraît d’un dessin bien petit pour l’homme qui, dans le moment, brutalisait de son pastel les rudes portraits du Louvre. J’ep dirai autant de « l’Intérieur de cuisine », aux coups de blanc si aigus, qui n’ont rién de l’épointage d’un morceau de craie, manié par une main de maître. Il y a bien dans une vente du 19 novembre 1783, vente anonyme et sans autorité, un dessin d’intérieur de cuisine, mais avec des figures à la plume, et ce n'est pas le dessin de la collection His de la Salle. Enfin, d’autres amateurs, et des plus fins et des plus délicats, ont été trompés par un certain pastellage donnant à un dessin une couleur chardinesque.

Et voici l’histoire curieuse d’un de ces Chardin acceptés

CHARDIN

par tous et dont j’ai démontré la fausseté. Il y a Lien des années. M. Reiset, me montrant ses merveilleux Watteau, me dit en mettant sous les yeux une petite scène pastellée représentant une jeune fille faisant lire un garçonnet. — Comment trouvez-vous ce Chardin? — Chardin ! Chardin! vous dites? moi, je ne crois pas que ce soit de Chardin. — Oh! pas possible... M. Ingres n’en a pas douté un moment. — M. Ingres peut être un très grand peintre... mais il a regardé les dessins de l’école française moins que moi... puis enfin, voulez-vous que je vous dise toute ma pensée..., et c'est là où je m’étonne de me trouver en dissentiment avec votre monsieur Ingres... C’est que ce dessin n’a rien d’un dessin d’un grand maître... c’est le joli faire d’un tout petit dessinateur, d’un dessinateur-graveur. » Nous nous quittâmes, le possesseur du Chardin un peu nerveux, et moi atteint de cet entêtement bête, particulier aux collectionneurs, fort désireux de prouver que j’avais raison contre M. Ingres. Je revoyais M. Reiset quelque temps après, et comme il me demandait si je croyais toujours que son dessin n’était pas un Chardin. — « Parfaitement, d’autant plus que j’ai trouvé dans un catalogue du xvme siècle, dont je ne sais plus le nom, sous l’attribution Aubert, deux dessins pastellés ayant pour titre : la Double Éducation , et maintenant je me rappelle avoir vu, dans un faire exactement semblable au vôtre, un jeune homme faisant lire une petite fille, un dessin de la collection de la baronne de Conantre, et qui le donne également pour un Chardin. — Tout cela, vous savez, des imaginations, des rêveries, des hypothèses... » Six mois, dix mois se passèrent. Un jour, j’allais avec mon frère faire tirer une eau-forte chez Delâtre, rue Saint-Jacques, quand, à la devanture d’un vitrier, j’aperçus le dessin de M. Reiset, gravé par Mlle Papavoine portant au bas : Aubert. J’eus la cruauté de le lui porter aussitôt au Louvre. Et c’est ainsique ce dessin, qui porte le nom de Chardin, dans le catalogue déjà imprimé de M. Reiset, a été exposé

l’année dernière parmi les dessins du duc d’Aumale, sous le titre de « la Lecture », par Aubert.

Voici pourtant trois étalons purs des dessins de Chardin. Le premier est un homme en tricorne avec l’habit du jeune homme des Tours de cartes tenant une boule ou je ne sais quoi de rond dans la main. C’est le seul dessin de Chardin que je connaisse signé Chardin de sa main. Il est daté de 1760. C’est une indication de mouvement à la sanguine, avec des plis, des rondeurs et des gras qui semblent faits avec le pouce passant sur le crayon rouge et l’écrasant.

Un second à la sanguine sur papier brun représente dans des contours où flottent les personnages, et dans un dessin qui a une certaine parenté avec Hogarth, un homme qui fait voir la lanterne magique à des polissons, le montreur de la curiosité , comme disait le xvin® siècle. Celui-ci a une assez singulière et curieuse authentification : c’est sur un coin, de l'écriture de Chardin, une invitation à manger le lendemain un chapon au Plat-dfÉtam. Ce dessin était catalogué dans une vente de la fin du xvme siècle sous le titre de : la Curiosité.

Le troisième, qui portait au dos le nom de Chardin, d’une écriture du temps, est la première pensée de la « Vieille femme tenant un chat sur ses genoux », une ébauche du beau portrait peint, possédé par la baronne de Conantre, crayonnée, sabrée comme un courant1.

1. Pour en finir avec les dessins de Chardin, donnons les plus vraisemblables passés dans les ventes de ces dernières années ou existant dans les collections publiques. A la vente du baron de Yèze, en 1855, passait un dessin très grand in-folio aux crayons de couleur, représentant Servandoni et sa famille, signé : A son ami J. B. S., Chardin 1745. Malgré la suscription du temps le trait académique courant et coulant de ce dessin me le rend parfaitement suspect. Dans une vente de M. Villot, un dessin qui portait une signature de Chardin, ajoutée après coup; une représentation du modèle, d'homme posant, couché devant les élèves de l’école de peinture, est sans conteste un dessin de Cochin. Dans une vente de Yignerès du 10 décembre 1866, deux dessins ait

CHARDIN

Donnons le seul billet qu’on connaisse de Chardin, tiré de « l’Histoire des plus célèbres Amateurs français » par M. J. Dumesnil. Je crois que l’orthographe a été corrigée.

Monsieur,

Je viens de faire remettre au carosse d'Orléans une caisse qui contient les quatorze suites des ports du Royaume pour lesquelles fai reçu le montant . Les quatre eaux-fortes et les quatre secondes suites sont les huit premières qui ont été choisies. J'espère que vous en serez aussi content que fai de satisfaction à vous assurer du parfait attachement avec lequel fai Vhonneur d'être , Monsieur , votre très humble et très obéissant serviteur .

Chardin.

Mon épouse et moi avons Vhonneur d'assurer Madame et votre aimable famille de 7ios très humbles civilités .

Port de la caisse 1 fr. 50

Emballage ainsi toile cirée . . . 5 »

6 fr. 50

9 francs par souscription.

crayon noir rehaussés de blanc, donnés pour des études de L’Étude du Dessein, sont simplement deux dessins originaux de cette suite à l’eauforte de six dessinateurs dessinant un carton sur les genoux, suite anonyme. Enfin, M. Charles Ephrussi a vu à l’Albertina deux dessins aux trois crayons : l’un représentant une femme lisant, une petite fille couchée à ses pieds ; l’autre une femme écrivant, pendant qu’un enfant joue à ses pieds. Ces deux compositions attribuées à Chardin, et qui me rappellent terriblement les petites scènes d’Aubert, portent ; Pour Mme de Pompadour , Chardin*

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