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Les Amateurs français, par Dumesnil

2. « Décembre 1779. Paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois, le mardy sept. M. Jean-Baptiste Siméon Chardin, peintre du roy et de son académie royale de peinture et de sculpture, ancien trésorier de ladite académie, de l’académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, âgé de quatre-vingts ans passés, veuf en premières nopces de dame Margueritte-Saintard, et époux de dame Françoise-Marguerite Pouget, décédé hier à neuf heures du matin aux galleries du Louvre, a été inhumé en cette église en présence du sieur Juste Chardin, ancien entrepreneur de bâtiments du roy, et du sieur Noël-Sébastien Chardin, marchand mercier, ses frères. » On lit au bas de cet acte la signature de quatre Chardin, sans doute les frères survivants du peintre.

CHARDIN

La peinture de Chardin, sa nouveauté, son originalité, sa personnalité, préoccupèrent grandement les contemporains. Leur curiosité s’irritait devant ce faire unique, cette représentation inexplicable de la nature, ce miracle de l’imitation artistique. Ils s’intéressaient à ce duel entre Oudry et Chardin peignant le même bas-relief et arrivant tous deux à l’illusion du vrai avec des procédés contraires et comme des deux extrémités de l’art : Oudry avec la basse, plate et commune habileté du trompe-l’œil, Chardin avec sa pratique de génie. Ils s’interrogeaient et essayaient de se renseigner sur la trituration de sa pâte, ses mélanges de couleur, sa cuisine de peinture. Ils se demandaient les recettes du coloriste, les dessous de son talent. Ils se plaignaient de ne connaître personne qui l’eût vu peindre. Ils acceptaient la légende que Chardin se servait, pour peindre, plus souvent de son pouce que de son pinceau. Il leur semblait impossible que cet homme peignît comme il peignait, en peignant avec les moyens matériels de tous les peintres.

Et pourtant cela était. Chardin, quoi qu’ils crussent, ne devait point son talent à ces misérables sorcelleries de préparation, à ces escamotages de touche. Le secret de sa peinture n’était ni dans les couleurs posées au pouce, ni dans une recette propre à donner

L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.

un peu de transparence aux demi-teintes : Belle, quand il eut cette recette l, resta le peintre qu’il était, avant de l’avoir. Ce que Chardin voulait cacher, en ne laissant point approcher de son chevalet, lorsqu’il peignait, ce n’était point de mystérieux procédés, mais simplement le tâtonnement, le pénible effort et le douloureux enfantement de ses œuvres. Prenons bien garde, en effet, de croire que Chardin peignît comme le dit la « Biographie universelle », qui nous montre le peintre mangeant le lendemain la raie peinte par lui la veille : une telle peinture ne s’improvise pas. Occupé à peindre sans dissipation pendant soixante ans, Chardin n’a laissé qu’un petit nombre de toiles. Il était lent à trouver, à produire, à achever. On devine, à voir ses toiles les moins fatiguées, d’inquiètes et laborieuses matinées, des matinées de luttes avec le modèle et la nature, où le peintre corrigeait, effaçait, restait là, l’esprit et les yeux tendus, la main hésitante sur ses

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