Le Chinois au Salon , 1769 1 Almanach littéraire
de cette jeunesse qui l’avait vu, tant qu’il lui était resté un peu de santé, soutenir le bon droit et donner sa voix à la justice avec toute la chaleur de son caractère. Elle se rappelait ce qu’il avait fait pour Yien. Revenu de Rome, Vien, refusé doux fois par l’Académie, avait supporté courageusement le premier refus ; mais, accablé par le second, il avait déclaré qu’il renonçait pour toujours à l’honneur d’appartenir à l’Académie. Boucher, voyant son tableau, sautait au cou du candidat désespéré, et lui déclarait que si ses confrères ne le recevaient pas, jamais lui, Boucher, ne remettrait les pieds à l’Académie. En 1767, lorsqu’une intrigue de Pigalle et de Lemoine fait obtenir le premier prix de sculpture à Moitte, au détriment de Milon, auquel l’attribuait le jugement général, dans cette émeute des élèves de l’école sur la place du Louvre, voulant faire faire le tour de la place à Milon sur le dos de Moitte à quatre pattes, les huées s’élèvent contre Gochin, Pigalle et Vien, que les élèves punissent de leur partialité en les faisant passer à travers la double haie de leurs dos tournés; mais, quand Boucher paraît, tous les dos se retournent, la jeunesse lui fait face, les bras l’étreignent, tous l’embrassent : il s’est opposé de toutes ses forces à l’intrigue, il a soutenu avec Dumont et Vanloo la cause de Milon, la cause de tous les élèves l.
1. Œuvres de Diderot, Salons d’exposition, Paris, Belin, 1818.
Boucher avait eu de sa femme un fils qu’il eut le secret chagrin de ne pouvoir élever à la peinture d’histoire et à l’héritage de son nom, et qui se confina modestement et sans bruit dans l’architecture et l’ornementation1. Il eut aussi deux filles dont il maria l’aînée àDeshayes. Deshayes mourait à trentequatre ans, dans la pleine jeunesse de son talent, laissant ce beau tableau de « Saint Benoît mourant », qui promettait presque un maître à l’école française ; et sa femme le suivait au tombeau quelques années après.
Boucher avait donné sa seconde fille à Baudouin2. Celui-ci, quoi qu’en aient dit les jugements du temps, répétés de confiance par le nôtre, était un homme de talent et un peintre de mœurs. Mettez-le, dans ce siècle, à côté de Crébillon fils, vous lui aurez rendu sa place. Il a la légèreté, l’audace piquante, l’indécence bien apprise, le joli ton, le badinage délicat, la tournure leste, le ton français des meilleurs morceaux de la Nuit et le Moment . Il n’est point un miniaturiste graveleux; il est un dessinateur de
1. Juste Boucher, le fils du peintre des Grâces et le filleul de Meissonnier, obtient deux fois, en 1761 et en 1763, le second prix d’architecture, est envoyé à Rome en 1764, revient en France en 1767 où il se livre assez obscurément à des travaux d’architecture et de décoration d’appartement et meurt en 1781.
2. Le double mariage des deux filles de Boucher avec Deshayes et Baudouin avait lieu le même jour, le 8 avril 1758.
250 L’ART Bü XVII? SIÈCLE.
la galanterie, dessinateur inspiré de toutes les élé« gances friponnes du temps, toujours fin, toujours spirituel, qui réalise, dans une série de scènes à la Collé, le Théâtre de société du siècle. Supérieur par le sentiment de la composition, par le mouvement de l’arrangement, à tous les vignettistes ses contemporains, il révèle dans ses gouaches de rares qualités de coloriste. Quelle distance de ces gouaches peinées, sorties de la main lourde des Allemands appliqués, les Lavrince, les Freudeberg, à ces libres et pétillantes esquisses de Baudouin, réchauffées de terre de Sienne dans les ombres, toutes pimpantes de vert tendre, de blanc, de bleu, de rose, éclaboussées de ces touches que Hall imitera de si loin, lavées d’une aquarelle si brillante qu’elle dépasse Fragonard et atteint Bonington!
Boucher aimait ce gendre; il aimait l’homme et son talent. Baudouin adorait son beau-père : et voilà qu’à la fin de la vie de Boucher, de cette vie attristée par la mort des siens, Baudouin partait encore avant lui et mourait tout jeune. C’était en 1769. Boucher, depuis longtemps souffrant d’un asthme, ne présentait plus à ses amis, depuis quelques années, que « l’image d’un spectre ». Cependant il travaillait-toujours, s’enfermant dans cet atelier qu’il aimait, s’acharnant au labeur comme l’ouvrier poursuivant sa journée dans le jour qui tombe. Quand la mort vint, le 30 mai 17701, à cinq
1. Voici l’acte de décès de Boucher, tel que nous le retrouvons sur les registres de la paroisse de Saint-Germain-1’ Auxerrois. Remarquons
BOUCHER
heures du matin, il y avait sur son chevalet un tableau ébauché qu’il avait prié sa femme de donner à son médecin Poissonnier1.
Boucher, qui ne se vantait pas, disait, c’est Desboulmiers qui le rapporte2, qu’il comptait n’avoir pas composé moins de dix mille dessins, croquis ou finis ; n’avoir pas peint moins de mille tableaux, en y comprenant les ébauches et les esquisses.
que cette heure de la mort de Boucher, cinq heures du matin, détruit absolument la légende romanesque qui le fait mourir à son chevalet.
« Paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois.
« May, 1770. Le jeudi trente et un, Sr François Boucher, premier peintre du Roy, ancien directeur et recteur en son académie royale de peinture et de sculpture, associé libre de l’académie de Saint-Pétersoourg, âgé d’environ soixante et sept ans, époux de dame Marie-Jeanne Buzeau, décédé d’hier à cinq heures du matin au château du Louvre, a éténhumé en cette église en présence de Sr Juste-Nathan Boucher, archiecte, son fils, de François-Jean Baudouin, son petit-fils, et de Charles- Étienne-Gabriel Cuvillier, premier commis des bâtiments du Roy, ami. - Boucher, Cuvillier, Pierre, Vien, Montucla, Vanloo, Chapeau, uré. »