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Galerie française > par Restout

BOUCHER

soir à la lampe pour l’amusement d’une table d’enfants dont la curiosité lui pousse le coude. Lorsqu’au milieu du siècle éclate à Paris une de ces manies qui prennent périodiquement la société française, la manie des pantins et des pantines, succédant, de 1746 à 1748, à la manie des découpures, lorsque la duchesse d’Orléans se met en tête d’avoir un pantin de 1,500 livres, mais du meilleur faiseur et qui vaille son prix, c’est Boucher qui dessine et peint le pantin, en riant d’avance de la mauvaise éprigramme que le pantin lui voudra dans les cham sons de Maurepas L

Il a beau faire, beau chercher, descendre au joujou, il n’est pas absorbé tout entier. Il lui reste du temps, delà verve, des idées, et le voilà qui brosse des décorations de théâtre. En 1787, en 1738 et en 1739, il avait travaillé aux décorations de l’Opéra; il y travaille de nouveau depuis le mois d’août 1744 jusqu’au 1er juillet 1748, aux appointements de 5,000 livres *. Il ne donne pas seulement des décors à l’Opéra : Monnet, qui fut ,son ami, essayant de remonter l’Opéra-Comique et voulant débuter d’une façon brillante à la foire Saint-Laurent du mois de juin 1743, par une parodie des Indes galantes , lui demande les décorations et les dessins de la pièce, si fort applaudis. Dans le théâtre élevé par Monnet, en trente-

1. Journal historique et anecdotique de Barbier. Paris, Renouard, vol. III.

2. Histoire manuscrite de l’Opéra Papiers de Beffara, Bibliothèque de l’Hôtel-de- Ville.

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sept jours, à la foire Saint-Laurent de 1752, c’est Boucher qui dessine presque toute la salle, le plafond, le décor, les ornements, et qui dirige toutes les peintures. Et à la foire Saint-Germain, en 1754, c’est encore la main et le pinceau de Boucher que l’on retrouve et que tout Paris vient applaudir dans la mise en scène du ballet des Fêtes chinoises de Noverre L Et ce n’étaient point des aperçus de décors, des moquettes insignifiantes que fournissait Boucher aux deux Opéras ; c’étaient des toiles qui avaient trois pieds sur deux, comme cette décoration du hameau d’Issé envoyée par lui au Salon de 1742.

Cette activité, cette imagination féconde, toujours prêtes à se répandre en œuvres de charme, en créations d’élégance et de goût coquet, en modèles pour la manufacture de Vincennes 1 2, Boucher les apporta dans la direction d’une des grandes industries d’art du xvme siècle. Oudry, chargé par Fagon, intendant des finances, de relever la manufacture de Beauvais fondée par Colbert et tombée dans une sorte d’anéantissement, se voyait obligé d’appeler à son aide le peintre au génie multiple et si expert dans toutes les choses de luxe et d’ornementation galante. Et lorsque Boucher, nommé directeur de Beauvais, remplaçait, le 21 juin 1755, Oudry dans l’inspection des travaux des Gobelins, les en-

1. Supplément au Roman comique, ou Mémoires pour servir à la vie de /. Monnet. Barbou, 1772.

2. Observations sur les ouvrages de MM. de V Académie de peinture et de scult tare exposés au Salon du Louvre en 1773, par l’ab. é Leblanc.

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trepreneurs, aigris par l’inspection tracassière d’Oudry, saluaient l’installation du nouveau direc leur comme une délivrance, et remerciaient chaleureusement M. de Marigny d’un choix si heureux et si mérité L

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Psyché conduite par Zéphire dans le palais de l’Amour, la Naissance de Vénus, le Bain de Diane, les Forges deYulcain, avaient placé Boucher au premier rang de l’école de son temps, quand, pour répondre au reproche de ne plus faire que des tableaux de chevalet1 2, il exposait, en 1753, le Lever et le Coucher du soleil 3.

Dans la première de ces grandes toiles, des amours au haut du ciel écartent le voile de la nuit et plient l’ombre comme une tente. L’Aurore, portant audessus du front l’étoile du matin, effeuille du bout de ses doigts les rayons et les roses dans la lumière qui s’éveille. Sous la caresse du jour qu’elle répand, le jeune Apollon se lève dans sa gloire naissante ; la pourpre lui vole en écharpe autour du corps; sous ses pieds, l’écume des flots se brise en vapeur et

1. Notice historique sur la manufacture de tapisseries des Gobelins, par Lacordaire. Paris, 1854.

2. Lettres sur les peinture, sculpture et architecture à M. ***, 1748.

3. Ces deux tableaux, vendus à l’inventaire de Mme de Ponipadouret passés alors en possession de M. de Saincy, appartiennent aujourd’hui h M. Richard Wallace.

s’écroule en nuage. Une déité volante lui tend les rênes de son quadrige et la bride de ses chevaux qui piaffent dans l’éther, tandis que les filles de Doris, les nymphes de la mer, à mi-corps dans l’onde qui leur bat les reins, nouent sur les jambes du dieu les rubans de ses brodequins. Au-devant du lever de Phébus, un amour joue avec le collier de perles tombé du cou de l’Aurore; des tritons interrogent, dans un coquillage, le murmure des mers, le flux et le reflux de l’écho ; des dauphins aux yeux et aux narines de rubis, balancés au branle de la vague, bercent les néréides accoudées ^ur l’oreiller de leur tête, et tournant au public, qu’elles provoquent d’un sourire jeté par-dessus l’épaule, leur dos humide, où le flot pleure encore en gouttes de nacre.

Dans le Coucher du soleil, des amours et des génies apportent et déroulent en haut du tableau le manteau sombre et bleu de la Nuit. Le jour meurt en reflets sous leurs pieds qu’il éclaire. Au milieu des vapeurs violettes et roses perdues là-bas dans un fond de ténèbres où se dénoue, au-dessus du clapotement des vagues vertes, une guirlande d’amours, l’Apollon rayonne dans l’apothéose du crépuscule. Son char rocaille, autour duquel bourdonne une ronde d’amours, entre doucement dans la mer et coule à l’abîme; de ses coursiers blancs, aux naseaux roses et fumants des derniers feux du jour, l’un est encore argenté de lumière, l’autre a déjà plongé dans l’ombre. Le dieu, svelte comme un éphèbe, s’élance en étendant les bras vers Thélis.

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Allongée dans une pose d’accueil amoureux, la déesse vole vers lui, sur une conque, parée des couleurs de la mer, la robe teinte des nuances d’une vague, les cheveux gris argenté et comme poudrés de l’écume des flots. Une néréide, réfugiée contre elle et s’appuyant à sa conque, se gare, avec sa main jetée coquettement devant ses yeux, du dernier rayon du dieu; et tout autour de Thétis, sa cour de tritons et d’amours fatigue l’eau du sillon de ses jeux, jusqu’à ce groupe de femmes enroulées, ondulantes, que la mer baigne, chatouille et renverse sur son sein qui palpite.

Ce sont là les deux pages triomphales de Boucher. Elles ont le rayonnement, le flamboiement, la magnificence de ce char du Soleil versant dans les Métamorphoses le feu des chrysolithes et des pierreries. Elles sont le plus grand effort du peintre, les deux grandes machines de son Œuvre. Elles ont excité l’enthousiasme ; elles sont demeurées éblouissantes. Et cependant, je crois que, pour la juste appréciation du talent de Boucher, pour les intérêts de sa gloire, il vaut mieux le juger dans des tableaux moins grands, moins pompeux, moins officiels. Peintre de verve, il ne manifeste jamais plus heureusement sa personnalité que dans ces compositions de dimension moins ambitieuse, où ses idées et sa main peuvent courir jusqu’au bout de la toile sans rencontrer la fatigue. Une esquisse brossée vivement en une matinée avec le diable au corps de l'improvisation, une ébauche modelée avec des tons d’au-

rore, un groupe de corps bleutés , un torse dont la ligne molle se débat dans une clarté pâle et vaporeuse, une déesse jetée au ciel d’un lit : voilà la vocation et le vrai triomphe de cette peinture à la touche fluide et coulante, de ce peintre dont les amis comparaient le coloris à des feuilles de roses nageant dans du lait. Et ne resterait-il de Boucher que cette ravissante Vénus couchée de la collection Marcille, il serait impossible de méconnaître en ce magicien un grand tempérament de peintre, et de refuser au coloriste cette justice que David lui-même lui rendait en disant : « N’est pas Boucher qui veut. »

Une femme régnait alors en France, dont la protection ne pouvait manquer à Boucher. Cette maîtresse du roi qui eut l’esprit de faire de sa faveur une espèce de ministère des arts et des lettres, Mme de Pompadour, trouva son peintre quand elle rencontra Boucher. Ne semblait-il pas né pour elle? N’était-il pas l’artiste providentiel, et précisément à la taille de son règne, à la mesure de ses goûts, né, formé et grandi pour être son courtisan, son poète, son historien? Sans lui, la figure de la favorite manquerait de je ne sais quel accent et quelle lumière : il éclaire et complète le personnage de la femmeartiste de la même façon queBernis signifie le caractère de la femme d’État.

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Dès qu’elle commence à marcher du caprice d’une nuit au commandement d’un règne, Mme de Pompadour s’attache Boucher. Elle lui donne des commandes. Elle l’installe dans une sorte de privilège de décoration des bâtiments et des demeures du Roi. Dès 1746, elle lui faisait peindre l’Éloquence et l’Astronomie, destinées au Cabinet des médailles. En 1747, elle mettait son tableau des Forges de Vulcain dans la chambre même de Louis XV, à Marly, comme pour tenir son protégé en présence du Roi. En 1750, elle le chargeait du tableau devant décorer la chapelle du château de Bellevue; et dans le château, elle lui faisait orner de chinoiseries le joli boudoir meublé en perse dorée en or; elle lui donnait à remplir de ses plus vives couleurs et de ses plus gaies fantaisies les tableaux de cette galerie imaginée et dessinée par elle, où de merveilleuses guirlandes de fleurs fouillées par le ciseau de Verbeck encadraient les imaginations du peintre1. C’était elle qui achetait ses deux grands tableaux : Le Levur et le Coucher du soleil. Lui fallait-il, pour réveiller avec les sens l’amour du Roi, mettre sous les yeux de Louis XY des allusions libertines, elle recourait à Boucher, qui jetait dans une suite de panneaux une histoire qui commençait par l’idylle et finissait par la priapée. Voulant avoir son portrait, c’était Boucher qu’elle choisissait avec Latour, pour laisser d’elle une image qui survécût à sa fortune et

1. Dictionnaire historique de la ville de Paris , par Hartaut. Paris, 1779, vol. I.

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l’empêchât de mourir tout entière. Et Boucher la peignait dans la pose de paresse que donne une chaise longue, avec l’air d’attention distraite d’une femme aimée qui attend l’amour en tournant à demi la tête. Le bras droit de Mme de Pompadour s’accoudait sur un coussin de pékin peint; son bras gauche retenait mollement un livre sur ses genoux. Boucher jetait dans ses cheveux un œil de poudre et des fleurettes; il la décolletait en carré, évasant un peu à la naissance de la gorge l’échancrure de cette magnifique robe bleue falbalassée, toute semée de petites roses, toute ruisselante de dentelles d’argent; et au bout de la jupe paraissaient les deux pieds mutins de la favorite croisant, selon leur habitude, l’une sur l’autre les mules roses brodées d’argent. Et partout c’étaient des rubans et des nœuds, au cou, à la saignée, au cœur du corsage. La figure sortait d’un appartement de soie jaune et semblait s'avancer entre deux rideaux à grands plis, du fond d’une glace reflétant dans sa transparence, comme dans une vapeur, une bibliothèque surmontée d’une pendule en lyre, aux heures gardées par un amour. Sur le parquet, aux pieds de Mme de Pompadour, Boucher avait semé et comme effeuillé les amusemen ts et les goûts de sa protectrice : porte-crayon monté de sanguine et de crayon noir, un carton de dessins ouvert, un plan de château à demi déroulé, des rouleaux de musique, une pointe de graveur emmanchée, étaient çàet là entre un king’s Charles au repos et deux roses gisantes. A sa droite, et plus près

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d’elle, le peintre semblait avoir voulu caractériser sa vie plus sérieuse, les affaires de la faveur : l’on voyait de ce côté une petite table à écrire de bois de rose, un flambeau d’argent chantourné, le cachet de la marquise, un bâton de cire, une lettre décachetée, une plume enfoncée dans un encrier, et sortant d’un tiroir ouvert, des brochures, des livres, des maroquins aux armes, et encore deux roses oubliées là par la femme au milieu de tous ces outils de la favorite et du premier ministre.

Ce portrait est pour ainsi dire le portrait de luxe et de représentation de Mme de Pompadour; la coquetterie y a une ampleur, le chiffonnage, l’enrubannement, les fanfioles y ont une opulence et une somptuosité royales : c’est la grande toilette de la faveur en robe de sacre.

Boucher ne fut pas seulement le protégé, il fut le familier de Mme de Pompadour. 11 avait ses grandes entrées dans la pièce où Guay avait son touret. La favorite l’honorait de la confidence de ses goûts, de ses projets, de ses rêves. Elle le consultait sur les décorations dont elle avait l’idée. Elle parlait avec lui de ce monde de l’art dont elle avait pris en main le patronage. Elle se plaisait avec cette imagination du peintre qui donnait un si joli corps à tout ce qu’elle voulait de riant et d’aimable autour d’elle. Boucher était un curieux avec lequel elle aimait à causer curiosités, un professeur d’eau-forte qui l’initiait au maniement de la pointe et qui menait la main incertaine de la graveuse sur les copies de ses

planches : les Buveurs de lait, le Petit Montreur de marmottes , le Faiseur de bulles de savon , et sur toute la suite des pierres gravées de Guay. Il était l’artiste auquel elle donnait ses commissions intimes, auquel elle confiait les travaux de ses appartements, la parure de ce qui l’entourait. Chaque jour elle se découvrait un nouveau besoin de cet homme prêt à tout, qui était son dessinateur intime. Voulait-elle des figures pour les statues de son château de Crécy1, un amour ou un frontispice pour le graver, un portrait à envoyer à une amie, elle recourait à Boucher, qui aussitôt jetait des figures de bergères pour modèle au sculpteur, esquissait des cupidons volants, ou bien, avec trois coups de pastel, improvisait un médaillon de la marquise dans un cadre de fleurs et d’attributs.

Mme de Pompadour avait donné au Roi une telle habitude du nom et du talent de Boucher, que, même morte, elle le protégea encore ; et à la mort de Vanloo, c’était sous les auspices de la favorite disparue que Boucher était nommé premier peintre du Roi2.

Et nous publions pour la première fois ce brevet où la protection royale parle un si beau et tutélaire langage :

1. Catalogue de différents objets composant le cabinet de feu M. le Marquis de Ménars, 1781.

2. Lorsqu’on présenta Boucher au Roi, ce prince, le croyant plus jeune par la chaleur et la vivacité de ses ouvrages, lui marqua son étonnement de le trouver plus vieux qu’il ne pensait. « Sire, lui répondit Boucher, T honneur dont Votre Majesté m’a comblé va me rajeunir . » Galerie fran çoise, par Restout.

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c< Brevet du premier peintre du Roy pour le Sr François Boucher.

Du 8 septembre 1863

« Aujourd’hui, huit septembre mil sept cent soixante-cinq, le Roy étant à Versailles, Sa Majesté, toujours attentive à récompenser ceux qui par leurs talents excellent dans les beaux-arts et désirant faire connoître sa bienveillance particulière pour ceux qui, par une application suivie, sont parvenus au degré de perfection et ont mérité son estime et celle de leur patrie, a cru que personne n’étoit plus digne de remplir la charge de son premier peintre vacante par le décès du Sr Carie Vanloo, que le Sr François Boucher, électeur de son Académie royale de peinture et de sculpture. La réputation qu’il s’est acquise dans cet art parla supériorité de ses talents, par le grand nombre de beaux ouvrages qu’il a faits, et désirant en outre le récompenser des soins qu’il s’est donné depuis mil sept cent-quarantehuit pour conduire ceux qui s’exécutent en tapisserie à la Manufacture royale des Gobelins, ont déterminé Sa Majesté à lui accorder ce titre honorable qui, en justifiant le choix de Sa Majesté, fera connoître à son Académie de Peinture et de Sculture le cas particulier qu’elle fait de chacun de ses membres et combien les services de cette compagnie lui sont agréables. Et, à cet effet, Sa Majesté a retenu et retient ledit Boucher dans l’état de son premier peintre vacant

L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.

par le décès du Sr Carie Vanloo, pour par luy en jouir et user, aux honneurs, autorités, pouvoirs, proéminences, prérogatives, privilèges, franchises et libertés y appartenant, et ce tant qu’il plaira à Sa Majesté, laquelle mande et ordonne au Sr marquis de Marigny... de faire jouir le Sr Boucher pleinement et paisiblement conformément au présent brevet, que pour assurance de sa volonté Sa Majesté a signé et fait contresigner par moi, conseiller secrétaire d’État et de ses commandements et finances. Signé : Louis; et plus bas Bertin l.

Que disait cependant la critique du temps de ce Maître si bien fait à l’image de cette société dont il semble l’enfant gâté? Comment le xvme siècle jugeait-il le peintre né de ses entrailles, doté de toutes ses grâces, complice de toutes ses modes, l’artiste envoyé pour lui donner l’immortalité qu’il eût choisie et qu’il méritait?

Les critiques alors s’accordaient à admirer ses compositions toujours riches, abondantes, de grande manière, sa couleur agréable et fraîche, la mollesse tendre de ses attitudes, l’arrangement heureux de ses groupes, le pittoresque de ses tableaux champêtres en action, de ses marches. Ils lui reconnais-

1 Archives nationales. O1 1060.

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saient une imagination riante, vive et féconde, des airs de tête toujours gracieux et d’un goût supérieur, de la variété, des expressions toujours fines. Ils s’entendaient presque unanimement pour trouver qu’il peignait bien l’histoire, le paysage, l’architecture, les fruits, les fleurs; qu’il composait et qu’il dessinait également bien. Ils louaient la facilité de son pinceau coulant, son entente parfaite de la lumière dont il savait tirer de beaux effets, ses compositions en plein air, ses draperies volantes et faites pour le nu. Et les cr' tiques allaientjusqu’à reconnaître un air céleste aux vierges de ses Nativités et de ses Saintes-Familles : il est vrai que ces mêmes critiques lui indiquaient la tête de la petite Coupé de l’Opéra comme un modèle de la tête de Vierge Dans ce concert d’éloges des connaisseurs et des juges autorisés, qui n’était que l’écho affaibli del’enthousiasme général et des idolâtries du public, à peine s’il se glissait quelques voix accusant timidement Boucher de donner trop de finesse aux physionomies, de peindre trop cru, de faire trop brillant,, d’éparpiller les lumières,- de ne pas assez les contraster par des ombres, de tomber dans la pourpre % de n’avoir pas assez de repos, de montrer des fem-

1. Réponse à un écrit anonyme intitulée : Lettre critique sur les ouvrages de Messieurs de l'Académie exposés au Salon du Louvre , 1759.

2. A cette accusation de donner à ses chairs le reflet d’un rideau rouge, Boucher répondait en s’excusant sur l’affaiblissement de sa vue, qui ne lui présentait plus, disait-il, qu'une couleur terreuse dans les objet ê où les autres croyaient apercevoir le cinabre et le vermillon • — Galerie fran • çoise , par Restout.

mes plus jolies que belles, plus coquettes que nobles, de faire des draperies trop chargées de plis, trop cassées et ne flattant pas assez le nu, de manquer enfin d'expression.

Mais ces quelques voix étaient étouffées par le murmure et l'acclamation de l’opinion, par l’enthousiasme qui écrivait : « Le pinceau de Boucher est un enchanteur qui suspend toutes les fonctions de l’âme pour ne laisser agir qu’une tendre admiration L » Boucher avait cette gloire du succès, la popularité. Sa réputation rayonnait de tous côtés et commandait partout. L’admiration autour de son nom et de son talent était comme une contagion dans l’air. La jeunesse qui partait pour étudier les chefs-d’œuvre de l’Italie partait avec ses tableaux dans les yeux; et quand elle revenait de Rome, elle revenait, non pas avec les leçons des grands maîtres du passé, mais avec le souvenir du maître parisien, avec l’imitation du Boucher au bout de ses pinceaux. On eût dit que l’avenir allait être son école.

Un seul homme résista énergiquement, brutalement, à l’enivrement, à cette espèce d’ensorcellement que le talent du peintre exerçait su t ses contemporains : ce fut Diderot. A tout moment, il se soulève de toute sa force et de toute sa verve contre le succès et la peinture de Boucher; au nom seul de Boucher, tombé sous sa plume, il semble qu’il perde le sang-froid comme au nom d’un ennemi

]. Description raisonnée des tableaux exposés au Salon du Louvre, 1789. De l’imprimerie de Claude-François Simon fils

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personnel. Il lapide le dieu, il barbouille le peintre, il soufflète l’homme. Entendez-le, quand il s’arrête au Salon devant une de ses toiles admirées, il jette son jugement, son mépris, sa colère en mots pressés, furieux, crayonnés de rage : « Des grâces empruntées à la Deschamps... des mines, de l’afféterie... rien que des mouches, du rouge, des pompons... descaillettes, des satyres libertins, des petits bâtards de Bacchus et de Silène... la dégradation du goût, de la couleur, de la composition, du caractère, de l’expression, du dessin... l’imagination d’un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage...» Voilà tout ce que Diderot voit dans l’œuvre de Boucher, de ce Boucher dont il dira pourtant un jour en s’oubliant : « Personne n’entend comme Boucher l’art de la lumière et des ombres. » Mais prenons garde, ce n’est pas un juge infaillible que Diderot : il y a bien des boutades dans son goût. Le génie du merveilleux écrivain, c’est la passion ; et sa critique même, avec ses élans, ses débordements magnifiques, ses tableaux qui vivent, ses flots d’idées et de couleur, ses improvisations, ses apostrophes, son éloquence parlée qui cause et s’exalte, sa critique, n’est que passion ; l’emportement d’un grand instinct la soutient toujours : la mesure d’un sentiment juste lui fait souvent défaut. Puis l’appréciation de Diderot a-t-elle été toujours bien personnelle? Les artistes, les gens du métier qui l’entouraient, et dans le commerce desquels il apprit la technologie de l’art, Cochin, Chardin, Falconet, n’inspiraient-ils pas son

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premier mouvement devant une toile, un marbre, une estampe, par une conversation, une remarque, une ironie d’atelier? Souvent le critique ne prit-il pas en toute bonne foi la sévérité de ses opinions dans une rivalité de confrères ? Mais il n’est pas besoin d’aller si loin : il y avait une grande raison pour que le critique manquât de justice envers Boucher. Rappelons-nous que si Diderot a reconnu Chardin, il a inventé Greuze. Diderot était avant tout, — au moins il le croyait, — un philosophe d’art, l’apôtre de l’art utile et profitable à l’humanité. Il professait que la vocation du beau n’était pas seulement d’être le beau, mais encore d’être le bien. Il demandait aux œuvres plastiques un enseignement pratique, un apport à la somme de vérités ou de sensations morales en circulation dans la société. Singulier point de vue pour juger Boucher, et qui devait mener Diderot à reprocher sérieusement aux amours du peintre d’être inutiles, de n’être propres ni à lire, ni à écrire, ni à tiller du chanvre!

Boucher ne mérite pas plus ces sévérités cruelles de Diderot qu’il ne méritait l’enthousiasme furieux de son temps, du public, de la société, des femmes et des petits-maîtres. Il n’est ni un barbouilleur d’éventails, ni «un maître en tous les genres ». Il est simplement un peintre original et grandement doué, auquel il a manqué une qualité supérieure, le signe de race des grands peintres : la distiction. Il a une manière et n’a pas de style. C’est par là qu’il est si fort au-dessous de Watteau, avec lequel les gens du

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monde le nomment et l’accouplent assez volontiers, comme s’il y avait parité entre Boucher et le maître qui a élevé l’esprit à la hauteur du style. La vulgarité élégante, voilà la signature de Boucher. Ce n’est pas seulement dans l’ensemble de la composition, c’est dans le contour de ses lignes, dans les exi rémités de ses corps, dans l’accentuation de ses têtes, qu’il manque d’une expression, d’un caractère, d’une certaine grâce rare et délicate échappant à la banalité de la pratique. En un mot, alors même que son imagination est la plus facile et sa main la plus heureuse, Boucher a dans son dessin, dans son modelé, je ne sais quelle rondeur, quelle mollesse d’habitude et de procédé. Pour tout dire et oser un terme de l’argot des ateliers qui peint un peu durement son talent : il est canaille.

Le peintre, chez Boucher, était bien supérieur au dessinateur. ïl y a en lui, répétons-le, une rare organisation de coloriste, et il est peut-être le plus grand tempérament de peintre de l’école française. Mais Boucher, né peintre et qui a su s’élever, dans le milieu de sa carrière, à ce ton de couleur mâle et vrai, chaud comme un coucher de soleil d’une école d’Italie, Boucher a été égaré et perdu, ainsi que toute son école, par les tentations et les exigences d’un art industriel. On a oublié de le remarquer : c’est la tapisserie qui a fait de Boucher un décorateur. Suivez ses tableaux et sa couleur, vous y trouverez d’année en année la corruption que font les commandes de Beauvais et des Gobelins dans cette

gamme de tons de la peinture française qui s’annonce si puissante, aux débuts du siècle, par « I’Omphale » de Lemoine et « l’Embarquement de Cythère » de Watteau. A mesure que Boucher peint pour les ouvriers de Gozette et d’Audran, sa peinture se charge de tons faux, sa couleur pâlit et papillote en même temps. Obligé de se plier aux harmonies de la laine et de la soie, de rejeter les valeurs d’ombre, de sacrifier à la couleur gaie, de chercher à tous les coins de la composition le clair, le tendre, le pétillant, Boucher noie ses tons dans le délayage et l’affadissement. Ses verdures s’évaporent dans le bleu, ses arbres dans le gris, ses lointains dans le lilas, ses lumières dans du blanc caillé ; et, à la fin, le registre de tons du tapissier remplace si bien dans les mains de Boucher la palette du peintre, qu’il ne semble plus brosser qu’en transparent des campagnes de paravent, des figures couleur de rose, des iéeries de papier peint,

Les honneurs venaient à Boucher, dont la réputation se répandait en Europe, et que l’Académie de Saint-Pétersbourg nommait associé libre. En 1765, à la mort de Yanloo, la place du premier peintre du Roi lui avait été donnée1, et l’Académie, pour lui lais-

1. Voici la date des promotions académiques de Boucher : agréé à l’Académie, 1731; adjoint à professeur le 2 juillet 1735; professeur le

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ser tout entier l’héritage de Vanloo, lui décernait la place de directeur, qui n’était pas toujours attachée à celle de premier peintre du Roi.

Ce fut une assez pauvre direction que la direction de Boucher, déjà vieux, souffrant, et tout occupé de ses tableaux qui lui rapportaient plus de cinquante mille livres par an1. Le goût, la force, le loisir et l’activité lui manquaient pour exercer cette charge pleine de fatigues, pour ordonner par lui-même tous les ouvrages de peinture et de sculpture, pour diriger personnellement l’école et s’acquitter consciencieusement de ses devoirs de patronage envers le peuple des artistes. Il imita son prédécesseur; il prit de la place le titre et les avantages, et il laissa le reste, le travail et le détail à Cochin, qui avait déjà mené l’Académie sous Carie Vanloo. Avec ce directeur insouciant et laissant aller les choses, il arrivait que les 600 livres du modèle de l’Académie n’étaient pas payées, que la pension des jeunes gens de l’école n’était pas mieux soldée, et que, sans la soupe de Michel Vanloo, ils n’auraient guère mangé. Un moment, l’Académie, réduite à son revenu de la vente du livret aux Expositions, était prête à fermer: elle n’était sauvée que par une contribution d’amateurs venant à son aide. C’est Diderot qui fait ce

2 juillet 1737; adjoint à recteur le 29 juillet 1752; recteur le 1er août 17G1 ; directeur le 23 août 1765.

1. Notice su r François Boucher, par Durozoir. Annales de la Société U'rc des Beaux-Ans , vol. YI. Année 1841 à 1842.

2. Œuvres de Diderot, Salons d'exposition. Paris, Belin, 1818.

derot exagère-t-il ses misères; il est difficile d’admettre que Bouclier, avec son caractère de bonté et de générosité, ait poussé l’incurie jusqu’à ce point où elle devient de l’insensibilité. Mais le vrai et le certain, c’est qu’il fut un directeur sans zèle et sans initiative.

Boucher, tout entier au travail, renfermé dans son atelier, ne le quittait en ces années que pour un court voyage. En 1766, M. Randon de Boisset, voulant avoir son goût et ses conseils sur de grosses, acquisitions qu’il projetait, l’emmenait en Hollande, dans cette patrie de Rubens si fort enamourée au xvme siècle du maître français qu’elle appelait Boucher l' unique Boucher .

La fin de sa vie s’écoula dans cet atelier où le peintre était si bien chez lui, et où il retrouvait tout autour de lui ce bouquet de tons enchantés, ces splendeurs et ces lueurs qu’il semait sur la toile. Il vivait là, au milieu de choses où sa palette prenait des rayons, dans un monde d’objets éblouissants, de feux qui jetaient sur sa peinture le reflet de leur flamme et l’enchantement de leur lumière. A mesure qu’il vieillissait, il appelait à lui ce soleil magique des pierres précieuses qui réchauffait ses yeux et son génie; il entassait dans son atelier ces pétrifications d’éclairs, les pierres fines, les quartz

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et les cristaux de roche, les améthystes de Thuringe,, les cristaux d’étain, de plomb, de fer, les pyrites et les marcassites. L’or natif, les buissons d’argent vierge en végétation, les cuivres gorge-de-pigeon et queue-de-paon, les morceaux d’azur, les malachites de Sibérie, les jaspes, les poudingues, les cailloux, les agates, les sardoines, les coraux, tout l’écrin de la nature était vidé çà et là sur les étagères. Puis, dans ce merveilleux musée des couleurs célestes de la terre, venaient les coquilles avec leurs mille nuances délicates, leurs prismes, leurs reflets changeants, leurs chatoiements d’arc-en-ciel, leur rose tendre et pâle comme une rose noyée, leur vert doux comme l’ombre d’une vague, leur blanc caressé d’un rayon de lune : les tuyaux de mer, les buccins, les pourpres, les tonnes, les volutes, les porcelaines, les huîtres, les pétoncles, les cœurs, les moules, végétations de perle, d’émail et de nacre, groupées comme des parures dans les meubles de Boule, dans les cabinets de bois d’amarante, ou répandues sur les tables d’albâtre oriental, à côté des torchères de bois sculpté1.

Mais ce n'était pas seulement sa palette qui l’entourait. A côté de cette gamme idéale des couleurs

féeriques, sa fantaisie aussi était là à portée de sa

1. Voyez le Catalogue raisonné des tableaux, dessins, estampes, bronzes^ terres cuites, laques, porcelaines de différentes sortes, montées et non montées; meubles curieux, bijoux, minéraux, cristallisations, madrépores, coquilles et autres curiosités qui composent le cabinet de feu M. Boucher, premier peintre du Roi. A Paris, chez Musier, MDCCLXXL La vente de ce cabinet, estimé 100,000 écus, produisit 110, 9191 19*.

main. Le pays de caprice, adoré du xvme siècle, la Chine, avait apporté ses porcelaines céladon, ses porcelaines bleu céleste, ses porcelaines traitées, ses porcelaines craquelées, et toutes ses curiosités exquises et fantasques, depuis la chaufferette à anse garnie de joncs jusqu’à une arithmétique ; petit pays de chimères où l’imagination de Boucher se plaisait, s’amusait, s’oubliait, malgré les reproches des critiques du temps, jetant avec amour sur le papier et sur la toile, sur les dessus des portes, sur les éventails, sur les cartes d’adresse des marchands de tableaux, ces costumes et ces figures baroques repris à Watteau, qui devaient, sous la main du premier peintre de Mme de Pompadour, faire de la Chine une des provinces du Rococo!

Ainsi entouré, dans ce paradis de ses yeux et de ses goûts, Boucher vivait heureux. Il semble qu’on lovoie assis près de sa boîte à couleurs aux onze tiroirs, ayant à côté de lui sa pierre à broyer de porphyre, tenant son appui-main garni d’ivoire, laissant dans ses distractions aller son regard à tous ces petits modèles qui garnissaient les murs : le petit vaisseau, la petite galère, le petit canon, le petit carrosse monté àlaDalène, merveilleux joujoux que suivaient d’autres joujoux plus consultés par lui : la petite çharrue, la petite herse, la petite brouette, le petit tonneau, le petit bateau de pêcheur, mobilier d’une ferme d’enfants, accessoires en miniature de la vie rustique, que vous retrouverez si bien enjolivés à toutes les pages de sa Pastorale. Et dans cet

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atelier où chaque jour entrait quelque nouvel objet curieux ou charmant, où les cartons ventrus s’emplissaient de dessins sans que Boucher les trouvât jamais assez emplis, quelques amis intimes venaient tous les jours, après le dîner, passer de longues heures. Ils admiraient l’acquisition, l’objet nouveau, la belle tentation à laquelle Boucher n’avait pu résister; puis ils se plaisaient à le regarder peindre ou dessiner, jouissant de voir les formes naître et se former si vite sous le badinage de ses crayons et de ses pinceaux, prenant plaisir à ce rare spectacle d’une facilité divine, d'une fécondité inépuisable. Ils attendaient, ils enlevaient au passage les dessins réussis, les compositions bien venues, les inspirations d’une verve bénie. De ceux-là, le premier était ce M. de Sireul qui, dans sa passion pour Boucher, avivée parla mort du peintre, continuant à réunir ses dessins, les premières idées de ses compositions les plus capitales, devait laisser cette prodigieuse collection appelée si justement pan l’expert le portefeuille de M. Boucher l.

Compagnie familière, amitié confidente, cours d’amateurs, causerie qui, de son bruit ailé, accompagne le travail, inspiration de tant de choses rayonnantes, éclats de lumière jouant dans le feu des curiosités naturelles, échos des rêves et des

1 . Catalogue des tableaux et dessins précieux qui composent le cabinet de M. de Sireul, Paris, 1781. Dans notre siècle, la plus riche collection de dessins de Boucher a été celle de M. de Cypierre, qui ne comprenait pas moins de trente dessins de Boucher presque tous pastellés.

L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.

imaginations du peintre partout répétés, rien ne manquait donc à Boucher dans ce lieu où il se sentait si près de sa muse, que l’idée lui vint un jour de s’y représenter visité par Vénus et l’Amour.

Pour retrouver Boucher dans son atelier, ce portrait nous manque. Mais nous avons le pastel de Lundberg conservé au musée du Louvre : Boucher est là jeune, la physionomie animée et comme allumée, l’œil brillant, l’air vif, heureux; Lundberg semble avoir saisi son visage dans le feu d’un souper, au milieu des causeries qui pétillent et du plaisir *gui rit. Nous avons encore le portrait peint par Koslin1 et gravé par Salvator Garmona pour sa réception à l’Académie, image officielle du peintre qui va être le premier peintre du Roi. Il est en riche habit de velours; les plus fines dentelles se chiffonnent en jabot sur sa poitrine et jouent en bouillons autour de sa main armée du porte-crayon. Regardez sa tête, son gros et grand nez, ses yeux saillants, ses épaisses paupières plissées, sa bouche largement taillée en pleine chair, humide comme la bouche de Piron, ses traits forts, son regard fin : c’est une aimable figure de vieillard épicurien, une physionomie sympathique qui ne respire que bonté, gaieté, mensualité, volupté spirituelle. Et l’homme, de l’acîord de tous les contemporains, ne démentait point son masque; cœur sensible, caractère obligeant et désintéressé, généreux de ses productions jusqu’à la

Ce portrait est au Musée de Versailles

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prodigalité, incapable de basse jalousie, au-dessus des vils appétits du lucre et se refusant à abuser de sa vogue pour élever le prix de ses tableaux, plein de répugnance pour l’intrigue et laissant à son talent et au hasard des circonstances le soin de sa fortune, c’est ainsi qu’ils vous le peindront. Écoutez-les encore : pas de peintre plus habile à railler les défauts de sa peinture que lui-même1, pas d’homme plus indulgent aux autres ; et pour tout vice, le plusaimable des vices sociaux, un trop grand goût pour le plaisir, qu’il garda toute sa vie, en compagnie de Toqué, qui aimait le plaisir presque autant que lui, et de Monnet, l’entrepreneur de spectacles, qui l’aimait bien autant que Toqué; joyeux convive, amusant conteur, qui apportait à la table égayée devins,, de femmes et de chansons, l’esprit de l’atelier, un esprit dont le sel ne devint jamais amer dans sa bouche : — voilà Boucher.*

Ami de la jeunesse, aimant à s’en entourer, à s’y retremper, il laissait à toute heure libre accès dans son atelier. N’ayant point de ces tâtonnements, de ces incertitudes de main, de ces défaillances qui font qu’un peintre se cache pour produire, il donnait leçon les portes ouvertes, disant « qu’il ne savait conseiller que le pinceau à la main2 » ; et deux ou trois touches posées par lui sur la toile apportée en apprenaient plus au jeune peintre que tout ce qu’il aurait pu lui dire. Aussi était-il entouré de l’affection

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