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Mercure de France, septembre-octobre

la jalousie, déchaînées par ce genre de peinture qui fait déjà concurrence à la peinture à l’huile, lui prend de ses clients et de sa gloire , lui enlève des talents comme Goypel ne peignant plus qu’au crayon et devenant le charmant pastelliste du portrait de Madame de Mouchy en toilette de bal masqué.

En 1745, parles portraits du Roi, du Dauphin, du ministre d’État, Orry, La Tour touche à la cour, à ce Versailles où il va demain avoir ses grandes entrées et faire éclater tout haut ses caprices.

En 1746, il donne au Salon le portrait de Montmartel. On croirait voir le Roi de l’argent du temps, dans ce financier que nous représente la gravure de Cochin1, tranquille et majestueux, le regard hautain et froid, la bouche grande et fermée, assis pesamment et carrément, les jambes croisées, dans la sereine et sévère digestion du million , un peu renversé dans son fauteuil doré, les bas roulés, le brocart tendu sur un ventre arrondi, les mains au repos

1. Il faut s’arrêter ici sur une indication qui n’a fait réfléchir aucun des biographes de La Tour. La gravure de ce portrait porte au bas la mention : « La tête seulement d’après M. La Tour, l’habillement et le fond dessinés et le tout conduit par C.-N. Cochin. » A l’extrême rigueur, cela pourrait s’entendre d’une gravure dont la tête aurait été faite d’après l’original et le restant d’après une réduction dessinée par Cochin. Mais nous trouvons au bas d’un autre portrait en pied, celui du maréchal de Belle-Isle : De La Tour effigiem pinxit ; Moitié , sculptor regis, tabulant intégrant delin. et sculp. » Dans ce portrait encore, la tête seule est attribuée à La Tour. Ces deux mentions positives, si on les rapproche du peu de détail accordé à ces deux pastels par les critiques de Salon, pastels perdus d’ailleurs, et sur lesquels on ne peut vérifier la touche de La Tour, ces deux mentions attestent sans réplique que ces deux portraits, sans doute d’une dimension semblable à ses têtes ou à ses mi-corps ordinaires, ont été ainsi agrandis et arrangés

LA TOUR

dans des manchettes de Valenciennes, sur les chamarrures superbes de son habit. Et que d’opulence l’encadre ! La rocaille s’élève tout autour de lui à une espèce de somptuosité ronflante ; et l’écrasante splendeur du rococo éclate dans ce cabinet, ces boiseries, ces tapisseries, ces ors, ces cuivres, ces sculptures, ces ciselures, cet éblouissement de meubles chantournés qui sont des bijoux d’art. Estampe magnifique : la Richesse n’eut jamais de plus riche portrait.

En 1747, le nouvel académicien1 envoie au Salon onze pastels que la notoriété diverse des personnages, grands ou connus, recommande à l’intérêt. Le portrait de l’abbé Le Blanc était reconnu pour un des plus forts pastels de La Tour, celui de M. de Mondonville pour un des plus piquants. On trouvait dans ce dernier, paraissant écouter si son violon est d’accord, un admirable naturel d’attitude, une ex-

pour la gravure par des mains étrangères. Quoique nous ayons entendu dans la bouche d’une hile de M. Lebas de Courmont, le traducteur de Vasari et un des amis de La Tour, cette tradition, qu’elle tenait de son père, que La Tour ne peignait jamais que la tête et qu’il renvoyait à un spécialiste pour les étoffes, cette-terminaison de ses pastels par un autre pastelliste ou graveur n’a dû être que très accidentelle dans l'œuvre du maître. Nous en avons pour preuve l'harmonie générale, le travail d’une même main de ses pastels ordonnancés, la grande part d’éloges faite au portraitiste par le temps, pour sa science des détails, des étoffes, des accessoires dans les portraits de Rieux et de la Pom~ padour, pour cette illusion de vérité des objets, des livres, des porcelaines que le grand peintre sait toucher d’une touche si personnelle, et dont il accompagne avec tant de goût ses figures.

1. La Tour avait été nommé agréé de l’Académie le 27 mai 1737. Il fut reçu académicien le 24 septembre 1746, et élu conseiller le 27 mars 1751. Note communiquée par M. Duvivier.

pression parlante, une flamme des yeux où se voyait l’impatience de l’inspiration et le génie du musicien1.

En 1748, La Tour avait une exposition encore plus nombreuse. Sa liste commençait comme la première page de l’Almanach royal : le Roi, la Reine, le Dauphin. Et les portraits de la Reine, celui du duc de Belle-Isle, celui de Dumont le Romain dans sa robe de chambre rayée, étaient proclamés comparables à ce qu’il avait fait de plus beau2.

En 1750, l’année où des vers du Mercure nous apprennent qu’il a sur le chevalet le portrait de Sylvia, le Salon est pour La Tour une victoire, et une victoire sur un rival que sa supériorité de dessinateur relègue d’un coup au second rang. Il y avait un agréé dont les pastels, depuis 1746, portaient ombrage à La Tour. « Il craignait, dit Diderot, que le public ne pût sentir que par une comparaison directe l’intervalle qui les séparait. » Une idée d’assez vilaine malice vient à La Tour : il propose son portrait à peindre à son rival. Celui-ci s’y refuse par modestie. La Tour insiste, le presse, décide enfin, à force d’insistance, l’innocent artiste, qui peint le maître en surtout noir3. Pendant qu’il travaille, La Tour se met sournoisement de son côté à se peindre. Arrive l’exposition. Perroneau, c’était l’agréé, expose le

1. Lettre sur C exposition des ouvrages de peinture de Vannée 1747.

2. Lé flexions sur quelques circonstances présentes, contenant deux lettres sur l'exposition des tableaux au Louvre cette année 1748.

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