Salon de
LA TOUR
portrait du maître, un La Tour en surtout noir, en gilet de brocart rose galonné d’or, là main passée dans le jabot de dentelle, — un très beau et très fin portrait qui tient aujourd’hui vaillamment sa place au Musée de Saint-Quentin, au milieu de tous les pastels de son grand rival. La Tour cependant semble avoir malignement posé pour ce portrait, un lendemain déplaisir1, relevant de fatigue; sa figure encore jeune, matoise et futée, se laisse voir là, usée et tirée, avec le teint et la paupière rougis d’un roué. Mais au beau milieu de ce succès de Perroneau, voilà le portrait de La Tour par La Tour qui paraît2. La Tour s’est entendu avec Chardin pour le placer à côté du portrait en surtout noir. Et Perroneau est tué par le voisinage. La Tour avait fait un tour de fourbe. Du reste, Perroneau s’en releva. Contrairement à l’assertion des biographes de La Tour, son concurrent ne s’expatria pas en Danemark. Il resta en France, et les Salons de 1751, de 1753, de 1755,
1. Un livre du temps, rare et inconnu, qui révèle un La Bruyère religieux du xvme siècle, YÉcole de l'Homme , 1752, lance à ce propos cette épigramme amère à La Tour: « Prends ton temps pour te peindre, ambitieux Toural; tu es en bonne humeur, tes yeux brillent, tu as le teint clair et vif. Saisis le moment; peins-toi. Une longue insomnie te rend aujourd’hui le visage terni, tu as la vue chargée par un cruel mal de tête, tu es bouffi, méconnaissable. Qu’attends-tu? Peut-il y avoir un instant plus propre pour faire faire un portrait qui ne te ressemble pas? Ne l’échappe point; cours chez ton rival, aide encore l’occasion qui travaille contre lui : fais-toi peindre ; paye, et largement. »
2. Ce portrait n’est point, comme le dit Diderot, le portrait de La Tour en chapeau rabattu, la moitié du visage dans la demi-teinte et le reste du corps éclairé, exposé en 1742. Ce n’est point non plus le portrait riant exposé en 1737 et publié par Schmidt en 1743. C’est un portrait qui figurait parmi les quatre têtes anonymes exposées en 1750.
L’ART DU XVIIIe SIÈCLE*
nous le montrent avec une réputation vivante. Il semble le peintre officiel des demoiselles de l’Opéra, des demoisillons à noms amoureux et vagues, qui s’appellent au livret : Mademoiselle Rosalie, Mademoiselle Silanie. En même temps, des princesses, comme la princesse de Gondé, lui donnent la préférence sur La Tour. Enfin, des académiciens tels que Lemoyne, Adam, Oudry, continuent à demander à ses crayons leurs portraits ou ceux de leurs femmes. Et l’on aurait tort de faire , à côté de La Tour, une si petite figure de son émule : dans ce portrait qui nous reste de lui au Louvre , d’un homme en habit gris, le ragoût des petites touches, le modelage dans le tapotage, le travail artiste, léger, spirituel, le verdâtre corrégien des demi-teintes d’où s’enlèvent des tons de santé et le rose du front, du nez, des pommettes, du menton, ranimation riante de toute la tête , nous montrent un artiste que La Tour a eu raison de redouter, et qui, en marchant derrière lui, a souvent dû l’atteindre1.
En 1753, le public, tout accoutumé qu’il était à cette féconde production de chefs-d’œuvre par le portraitiste, ne laissait pas que d’être un peu surpris en lui voyant exposer dix-huit portraits. Au milieu de cette véritable galerie, la curiosité se pressait devant un portrait de Rousseau qui avait manqué se
1. Perroneau est un coloriste supérieur à La Tour. Il y a de la lumineuse école anglaise, du Reynolds dans son pa&tel, et je ne connais rien d’aussi franchement charmant que son portrait de garçonnet ^possédé par M. Groult.
LA TOUR
fâcher avec son peintre , dit Fréron , pour s’être trouvé trop mollement assis sur une chaise garnie de paille et dont les bâtons étaient ornés de pommes : un banc, une pierre, ou même la terre, il n’aurait voulu que cela1. La préférence des amateurs se portait sur Madame Lecomte, la maîtresse de Watelet, tenant un papier de musique d’une main qui semblait sortir du cadre, au bout d’un bras ayant le clair-obscur et la couleur d’un morceau peint à l’huile2. Ils faisaient aussi grande estime du portrait de Silvestre, touché de cette façon avec laquelle La Tour semblait vouloir parler spécialement au goût des peintres. Car, presque dans toute sa longue carrière et à toutes ses expositions, il est à noter que le pastelliste eut deux manières : l’une pour le public, l’autre pour les artistes, la première fondue, la seconde libre et heurtée. La remarque en avait déjà été faite en 1741, lors du contraste entre le faire du président de Rieux et celui du nègre; en 1746, entre le Restout visant à l’effet presque brutal par les touches posées, non mariées, du visage, et le Pâris- Montmartel d’un travail si moelleux et si raccordé.
1. Ce portrait, dans lequel Diderot ne voyait que « l’auteur du Devin de village , bien habillé, bien peigné et ridiculement assis sur une chaise », d’abord destiné à Mme d’Épinay, fut donné par Rousseau à la maréchale de Luxembourg. La Tour fit de Rousseau un second portrait, que Rousseau voulut bien accepter, et duquel il remercia La Tour en lui écrivant « que cet admirable portrait lui rendait, en quelque sorte, l’original respectable »„ Un de ces portraits est à Saint-Quentin ; l’autre, selon une indication de M. Mantz, serait chez M. Coindet, de Genève.
2. Observations sur les ouvrages de MM. de l’Académie de peinture et de sculpture , 1753.
A ce moment, vers cette exposition, la manière artistique de La Tour commençait à dominer chez lui; et au Salon de cette année, la critique constate l’entraînement du pastelliste à cette touche moins caressée, même dans ses portraits de femme1.
La Tour est maintenant arrivé à la plus haute fortune de l’art. Le voilà connu, célèbre, en pleine possession de sa réputation. Il est du monde, de la plus grande société, de la meilleure compagnie, des dîners du lundi de Madame Geoffrin, où Mariette le voit venir assidûment pendant des années. Il est de cette agréable et opéradique société de M. de la Popelinière à' sa maison de Passy2. Il est de l’intime familiarité du ministre Orry. Il a les plus charmantes, les plus flatteuses relations, des liaisons de grands seigneurs, de littérateurs, de savants. Son atelier, dans son logement du Louvre , ce palais dont l’ancienne monarchie avait fait l’hotel royal de l’Art, son atelier au n° 8 3 voit passer tout le siècle : Nollet, son bon voisin, Grébillon, l’abbé Hubert, dont il aimait tant la conversation; le vainqueur de Fon-
1. Sentiments d'un amateur sur V exposition des tableaux du Louvre , 1753. — Lettre à un ami sur l’Exposition des Tableaux faite dans le grand salon du Louvre le 25 août 1753.