La Bigarrure , vol. IX
LA TOUR
et où son geste moque le carillonnage à la porte de l’abbé Hubert1, La Tour, dans sa petite veste de travail, paraît jouir de l’existence et en respirer les joies. Une vie de bonheur rit dans l’homme, pétille dansl’éclair desesyeux bleus, palpite dans la sensualité de ses traits, sur ses lèvres minces, sur sa bouche railleuse, sur son masque d’ironique gaieté. Dans cette tête forte, carrée, spirituelle, épanouie et
1. De l'abbé Hubert, et non de l’abbé Le Blanc. Car, en dépit de l’allégation de Bucelly d’Estrées affirmant le goût de La Tour pour la conversation de l'abbé Hubert, il y avait des jours où le peintre en était fatigué. Nous en trouvons la preuve dans les deux descriptions que Schmidt donne, dans le catalogue de son oeuvre, des deux portraits qu’il a gravés de La Tour :
« N° 50. Le portrait de La Tour. Il est représenté à mi-corps, regardant par une fenêtre, sur laquelle il s’appuie, et montre de la main gauche une porte fermée qu’on voit dans le fond; il a lamine riante. Derrière lui il y a un chevalet. Voici l’occasion qui lui donna l’idée de se peindre dans cette attitude. M. de La Tour avait parmi ses amis un certain abbé qui venait le voir très fréquemment, et passait souvent une partie de la journée chez lui, sans s'apercevoir qu’il l’incommodait quelquefois. Un jour, notre peintre, résolu de faire son propre portrait, avait fermé la porte au verrou afin d’être seul. L’abbé ne tarda pas à venir et à frapper à la porte. M. de La Tour, qui l’entendait et qui était dans l’attitude de dessiner, fit le geste de pantomime que nous voyons dans son portrait. Il semble se dire à lui-même : Voilà l’abbé, il n’a qu’à frapper, il n’entrera pas. Cette attitude ayant plu au peintre, il prit lé parti de s’y peindre... » — « N° 45. Le portrait du peintre de La Tour en ovale sur un chevalet. Il est vu à mi-corps, tourné vers la gauche de l’estampe. La tête, vue de trois quarts, est coiifée d’une perruque et couverte d’un chapeau bordé, dont le bord est rabattu par devant. Vêtu simplement, il a une table devant le chevalet, sur laquelle il y a quelques livres, une boîte à pastels et des feuillets sur lesquels est écrit : Maurice Quentin de La Tour, peintre du roi et conseiller en son Académie royale de peinture et de sculpture. On voit encore derrière ce chevalet attaché au mur ce portrait de l’abbé, dont nous avons fait mention sous le n° 50. »
Or, quel est ce portrait? C’est le portrait de l’abbé Hubert, une figuration parfaitement reconnaissable du grand tableau de Saint-Quentin.
L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.
gouailleuse, au crâne déjà dégarni, dans cette figure de Démocri te et de Scapin, il y a comme une félicité de cynique; et du peintre philosophe il semble qu’il se dégage la physionomie d’un Voltaire trivial, charnu, matériel, presque satyriaque.
En 1755, La Tour n’exposait qu’un pastel : le portrait en pied de Madame de Pompadour, de 5 pieds 1 /2 de haut sur 4 pieds de large. C’est le pastel qu’on voit au Louvre.
Habillée d’un satin blanc où courent les branchages d’or, les bouquets de roses et les fleurettes, robe d’argent aux grandes manchettes de dentelles s’ouvrant au coude, au corsage enrubanné d’une échelle dont le violet pâle est tendre comme le calice d’un pavot lilas, Madame de Pompadour est assise sur un fauteuil de Beauvais, dans une attitude familière qui retrousse un peu sa jupe et laisse voir un bout de jupon de dentelle, et sous le jupon deux pieds qui entre-croisent l’une sur l’autre deux mules roses au haut talon. Sa main droite appuie à peine, d’un geste qui voltige, sur le papier d’un cahier de musique qu’elle tient de l’autre main, le bras plié et accoudé sur une console. Ses cheveux sont sans poudre. Son regard n’est point au cahier de musique ; doucement distrait, il semble écouter, tandis qu’un
LA TOUR
demi-sourire erre sur ses lèvres. Derrière elle, c'est une tenture bleue, coupée de baguettes dorées qui encadrent sur un côté un panneau de peinture : une marche de paysans dans un chemin de campagne. Auprès d’elle, sur un canapé, une guitare encore frémissante dort sur un cahier de musique. Sur la console où son coude repose, des volumes reliés en veau, comme des livres d’usage et des amis de tous les jours, montrent, à portée de sa main, la compagnie de son esprit : c’est le Pasto r fido, sorti des presses d’Elzévir en 1659; la Henriade, vendue à sa mort sous le n° 721 de sa bibliothèque ; le tome III de Y Esprit des lois et le tome IV de Y Encyclopédie. A côté d’une sphère, un livre à couverture bleue à demi ouvert, portant sur le dos : «Pierres gravées», laisse pendre sur la console au pied d’or, une gravure au bas de laquelle on lit : Pompadour sculpsit , et ces mots : Représentation de la situation ou est le graveur en pierres fines et des divers instruments... » Au bas, un carton noué de bleu, et armorié aux trois tours, est le carton de l’OEuvre gravé de Madame de Pompadour.
Dans ce portrait, qui est le grand effort de La Tour, et où il a tenté de faire son chef-d’œuvre, on peut voir toutes les ambitions du portraitiste. Au lieu de chercher, comme un Nattier, à enlever son modèle dans l’Olympe, dans une divinisation de mythologie, il travaille à l’asseoir devant l’Histoire dans une sorte d’immortalité de réalité. Il indique la virtuose avec ce papier de musique, la musique
L'ART DU XVIIIe SIÈCLE.
d’un opéra des Petits Appartements, qu’il lui met à la main et dont il lui fait mourir l’harmonie aux lèvres. Il signifie la maîtresse avec cette pose, cet air distrait et occupé, cette attitude de trois quarts, ce regard « à vue perdue», cette attention à la cantonade, ce sourire comme à un vague bruit de porte intérieure, à la venue espérée et attendue du Roi. Mais ce n’est pas assez. Rompant avec la tradition française des Rigaud et des Largillière, abandonnant les allégories flottantes, les pans de rideaux nobles, les colonnades pompeuses, les fonds tragiques et vagues inventés pour être l’atrium banal de tous les portraits solennels, La Tour ose cette révolution de mettre la personne qu’il représente dans le cadre de sa vie, dans le milieu de ses habitudes et le décor de son rôle. Pour compléter la physionomie d’un portrait, il songe à peindre autour du personnage la physionomie de ses entours et ce qu’il y a de son caractère dans les choses autour de lui. De même qu’il a représenté le président de Rieux au milieu de l’opulence du magistrat, il représente la favorite dans un appartement tout rempli d’elle, où vivent ses goûts, où sont ses livres, ses meubles, ses gravures, le charme et l’excuse de son règne. Dans ce mobilier, ces accessoires qui ne semblent qu’accompagner cette figure de la Pompadour, l’amour de l’art et la liberté d’idées qui circulent parmi les objets autour d’elle, le grand et nouveau portraitiste a visiblement cherché à mettre la célébration, Papothéose des pensées, des occupations, de l'esprit
LA TOUR
et de l’âme de celle que Voltaire pleurera comme un philosophe L
YII
Il y a sur ce portrait de la favorite une anecdote curieuse, et qui peint La Tour. Mandé à Versailles pour peindre Madame de Pompadour, il répond : « Dites à madame que je ne vais pas peindre en ville . » Pourtant un de ses amis le décide. Il promet donc de se rendre à la cour au jour fixé, mais à condition que la séance ne sera interrompue par personne. Arrivé chez la favorite, il réitère ses conventions, et demande la liberté de se mettre à son aise. On la lui
1. Jusqu’à cette exposition, la critique n’a guère pour La Tour que des éloges montés au ton d’enthousiasme de l’abbé- Le Blanc. A peine y a-t-il un Lieudé de Septmanville pour mettre très injustement les pastels de La Tour au-dessous des pastels de la Rosalba et des pastels si durs, aux tons d’émail recuit, de Vivien. A ce Salon, la critique corumence à critiquer. La Seconde Lettre à un partisan du bon goût conteste la ressemblance de la marquise, trouve que le portrait n’est pas posé d’une manière avantageuse avec sa tête de trois quarts, ses regards perdus; que la coiffure, aux cheveux relevés par derrière et sans poudre, est peu gracieuse. La critique accuse La Tour d’avoir trop visé au portrait d’un philosophe dans un portrait de femme. Il est mécontent du dessin du col, qui, dans ses ombres fausses, ne lie pas la tête au corps, et des plis de la robe, dont on ne reconnaît pas l’étoffe. La Réponse à une lettre adressée à un partisan du bon goût reproche à La Tour d’avoir enlevé à l’original toutes ses beautés, et place le portrait de Mme de Pompadour bien au-dessous du portrait que le peintre avait fait de luimême. La Lettre d'un particulier à un de ses parents, revenant sur la position désavantageuse de la tête, dit que si le pastelliste l’avait' fait regarder le public, il aurait évité « le désagréable de ce long et large reflet qui prend depuis l’oreille jusqu’à la clavicule, et qui, caractérisant trop la pomme de la joue et la mâchoire inférieure, et donne des années de plus au modèle. »
L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.
accorde. Tout à coup il détache les boucles de ses escarpins, ses jarretières, son col, ôte sa perruque, l’accroche à une girandole, tire de sa poche un petit bonnet de taffetas et le met sur sa tète. « Dans ce déshabillé pittoresque, notre génie, ou, si l’on aime mieux, notre original commença le portrait. Il n’y avait pas un quart d’heure que notre excellent peintre était occupé, lorsque Louis XY entra. La Tour dit, en ôtant son bonnet : Vous aviez promis , madame , que votre porte serait fermée . Le Roi rit, de bon cœur, du costume et du reproche du moderne Apelle, et l’engage à continuer : Il ne m' est pas possible d'obéir à Votre Majesté , réplique le peintre, je reviendrai lorsque madame sera seule. Aussitôt il se lève, emporte sa perruque, ses jarretières, et va s’habiller dans une autre pièce en répétant plusieurs fois : Je n'aime point à être interrompu1 . »
Telles sont les façons de La Tour. Le peintre à la mode use et abuse de la mode. Nul peintre n’a imposé comme lui à son siècle la tyrannie de l’artiste et le bon plaisir du talent. Il faudra que le Roi, dont il est le locataire et le pensionnaire, subisse ses impertinences, pour avoir son portrait de sa main 2. Le
1. Almanach littéraire, ou Étrennes d’Apollon pour Vannée 1792.
2. Quand il est mandé pour faire le portrait du Roi, on l’introduit dans une pièce qui reçoit le jour de tous les côtés. « Ah! s’écrie La Tour, que veut-on que je fasse dans celte lanterne, quand il ne faut pour peindre qu’un seul passage de lumière? — Je l’ai choisie exprès à l’écart, répond Louis XV, pour ne pas être détourné. — Je ne savais pas, Sire, réplique l’artiste, que vous ne fussiez- pas le maître chez vous. » Un jour, il fatiguait le Roi par l’éloge irritant qu’il faisait des étrangers. « Je vous croyais Français, dit le Roi. — Non , Sire . — Vous n’êtes pas Français ?
LA TOUR
portraitiste n’achève pas les pastels des filles du Roi, de Mesdames de France, pour les punir de rendezvous manqués. La Dauphine ne peut obtenir le sien, parce qu’elle a eu l’imprudence de vouloir changer l’endroit des séances, Fontainebleau, dont on était convenu, pour Versailles L Mon talent est à moi , disait fièrement La Tour. Avec les plus grandes dames, il faisait ses conditions, des espèces de traités ; et manquait-on à la plus petite des clauses, il ne revenait plus; rien ne le ramenait, le portrait restait là. Consentait-il à les peindre, il était le maître absolu de la pose, des traits, du teint du modèle, et vengeait durement les portraitistes du siècle, du supplice d’obéir à toutes les exigences contemporaines de la femme qui se faisait peindre 2.
dit le Roi d’un air surpris. — Non , Sire : je suis Picard, de Saint- Quentin. » Une autre fois, raconte Chamfort, plaignant la France devant le Roi de n’avoir pas de marine, il s’attira cette fine riposte de Louis XV : « Et Vernet donc? » Il disait au Dauphin, mal instruit d’une affaire qu’il lui avait recommandée : Voilà comme vous vous laissez toujours tromper par des fripons , vous autres! C’est l’homme qui se « vante de n’aller à la cour que pour dire leurs vérités à ces gens -là » ; un singulier type de donneur de leçons au maître, dont la liberté déplacée, regardée comme une folie, amuse, fait rire et désarme. Almanach littéraire , 1792. — Salon de Diderot, 1763.