‹ L'art du XVIIIme siecleChapitre 41 sur 62 · Abecedario de Mariette · texte numérisé non relu

Abecedario de Mariette

2. Donnons ici un amusant croquis de ce supplice des peintres de portraits d’alors : « Milord . On ne se livre pas à un artiste, on veut le diriger. — M. Rémi. On diroit, milord, que vous avez vu peindre quelques-unes de nos femmes. C’est une chose plaisante... Mais, monsieur, je ne suis pas pâle comme ça... Vous me faites de grands yeux bêtes, battus jusqu’au milieu du visage... J’ai la bouche moins grande, le nez pas si gros, le menton moins pointu... Voilà une clavicule excessive, des os menaçants sur la poitrine. Ensuite viennent les avis de la galerie, et le pauvre diable de peintre est obligé de tout écouter. — Milord. Et de tout faire. Il faut alors donner delà gorge, de petites bouches, des

Avec la finance, son caprice va jusqu’à l’insolence. On connaît l’histoire de son portrait de la Reynière. Mécontent de son travail pour lequel il n’avait pas été inspiré, le peintre demande une dernière séance. Le jour fixé, le financier envoie un domestique dire à La Tour, déjà assis à son chevalet, qu’il n’avait pas le temps de venir. « Mon ami , dit La Tour au domestique, ton maître est an imbécile que je n aurais jamais du peindre... Ta figure me plaît, assieds-toi là , tu as des traits spirituels, je vais faire ton portrait. Je te le redis, ton maître est un sot... — Mais, monsieur, vous n’y pensez pas! Si je ne retourne pas à l’hôtel, je perds ma place... — Eh bien, je te placerai... Commençons .» La Tour fait le portrait, M. de la Reynière chasse son domestique. La Tour alors envoie le portrait

bras ronds et potelés, du blanc à foison et du carmin surtout pour animer les yeux, car à toute force on veut les avoir vifs. C’est un article sur lequel on ne peut jamais se relâcher; et puis les six boucles de chaque côté, ni plus, ni moins, ]a toque élevée, les sourcils noirs avec les cheveux blonds, les cheveux roux avec un teint de brune. — M. Fa bretti. Je l’imagine bien. Elles se voient dans leurs portraits comme elles sont, et veulent qu’on les rende comme elles seroient dans leur miroir. Aussi rien n’est dans la nature avec un teint factice, une coiffure, un habillement symétriques ; il est impossible d’avoir la vérité des Yan Dick et des Rembrandt. En France, on doit trouver tout simple le costume indien : des pendants de nez, du jaune, du vert sur la figure et des dessins à compartiments sur les bras et la gorge. — Milord. Ce devroit être. Cependant les femmes ne conçoivent pas qu’il y ait des pays dans le monde où on puisse décemment paroîtré en compagnie sans l’épingle du milieu à la coiffure, sans les nœuds, le parfait contentement et autres meubles de cette importance. On appellerait cela ici n’être pas habillée. Si j’étois peintre, je ne me prêterois point à toutes ces fantaisies. Je saurois les réduire, et il faudroit qu’après une bonne lessive on m’abandonnât son corps tout entier pour en tirer tout le parti convenable... » Dialogues sur la peinture , 1773. A Paris, imprimé chez Tartouiilis, aux dépens de l’Académie.

LA TOUR

au Salon, l’anecdote s’ébruite, on veut connaître le spirituel valet d’un sot si riche, et bientôt il n’a plus que l’embarras du choix d’une place L

Y a-t-il seulement dans ce trait de La Tour l’ennui et le regret d’avoir peint un imbécile? N’y trouverait-on point une autre rancune contre le financier et sa richesse? Car le peintre est avide. L’estime qu’il fait de lui et de la valeur de ses œuvres le rend exigeant et âpre sur les prix qu’il en demande, et dont il semble proportionner la cherté à la fortune de ses modèles. En 1745, il se fâche presque avec son ami de cœur, Duval d’Epinoy, pour le payement de ce portrait envoyé au Salon avec ces vers qu’il avait fait graver sur la bordure :

La peinture, autrefois, naquit du tendre amour;

Aujourd’hui, l’amitié la met dans tout son jour.

Mondonville, son ami, un de ceux chez lesquels il allait le plus familièrement, n’avait pas eu beaucoup plus à se louer de lui, à propos du portrait de sa femme. Avant de le commencer, madame de Mondonville lui fait l’aveu qu’elle n’a que vingt-cinq louis à dépenser. Là-dessus, La Tour la fait asseoir et fait d’elle un portrait charmant. Enchantée à sa réception, madame de Mondonville tire aussitôt l’argent de sa cassette, et, le mettant dans une boîte sous des dragées, l’envoie à son peintre. La Tour garde les dragées et renvoie l’argent. Madame de

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