‹ L'art du XVIIIme siecleChapitre 43 sur 62 · Abecelario do Mariette · texte numérisé non relu

Abecelario do Mariette

Enfin, sur les exigences de La Tour pour le fameux portrait de madame de Pompadour, donnons ce curieux renseignement perdu dans le Journal des Arts du 25 nivôse an VIII :

« Serait-il hors de propos de rappeler à ces hommes une petite anecdote sur le peintre de portraits au pastel, La Tour? Il venait de terminer celui de la marquise de Pompadour, et avait modestement demandé quarante-huit mille livres. Madame la marquise trouva les prétentions de l’artiste exorbitantes, et lui envoya vingt-quatre mille livres en or. La Tour, furieux, se promenait dans son appartement, criant à l’avilissement de son talent, lorsque Chardin, son voisin aux galeries du Louvre, l’aborde d’un grand sang-froid, et lui demande s’il sait combien tous les tableaux qui ornaient Notre-Dame, et au nombre desquels se trouvait le chef-d’œuvre de Lesueur, ceux de Lebiun, de Bourdon, de Testelin, ont coûté. — Non. — Eh bien, calculez : quarante tableaux environ à trois cents livres, cela fait douze mille six cents livres. . . Encore, ajoute Chardin, chaque artiste donnait-il le petit tableau aux marguilliers en charge... — La Tour se tut. »

Singulier homme que ce La Tour! Nature brouillée, complexe, bizarre assemblage des plus disparates morceaux d’humanité. Rapace, écorchant les

gens, pressurant le goût du temps pour ses portraits* il est tout à côté désintéressé, généreux, charitable. Grand seigneur dans l’aumône, il ne donne que de l’argent blanc. Il est tantôt bon, tantôt irritable et fantasque. Tout se mêle en lui, de petites vanités* de beaux orgueils, de la passion et de la ruse, des côtés de charlatan et d’homme de cœur, de la bourgeoisie à la Chardin et de la gentilhommerie à la Voltaire. Il est de Saint-Quentin et du xvme siècle, du temps de Rousseau et de M. de Montyon. De Londres, il est revenu avec l’indépendance du citoyen libre. On le voit, sauvage à la cour, bourru avec les puissants* insolent avec les riches, montrer un type de Duclos dans un paysan du Danube. Aux princes, il apporte comme une leçon la brochure de l’abbé Coyer sur le mot : Patrie l. Au maréchal de Saxe, il reproche le sang de sa gloire. Un touche-à-tout, grand liseur* barbouillé, indigestionné de lectures et d’études, politiqueur hardi et frondeur, réglant les destinées de l’Europe en donnant séance à ses modèles 2 ; un homme à systèmes, se créant pour lui-même un système de l’art, de la religion, de la médecine 3 ;

1. Le rédacteur des Mémoires, de Condorcet place cette anecdote en 1788, et en fait une anecdote révolutionnaire. Il se trompe. La brochure de l’abbé Coyer parut en 1755.

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