Lettre sur la sculpture et V architecture
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ment, quelle tonalité fausse de papier à sucre. Mais là n’est point encore le déclin de La Tour; on peut suivre au Louvre la décadence du grand artiste, en allant de ce beau portrait de la Reine, de ce chefd’œuvre, la Dauphine de Saxe, à ce portrait de Chardin, si lourd, si peiné, au ton de brique, sillonnée de craie, la barbe comme frottée de suie, toute la carnation allumée sans une lumière de chair, un vrai pastel de province, justifiant toutes les critiques des ennemis et des envieux du Maître. A Saint- Quentin même, à côté des plus belles choses, il tombe à ce détestable pastel du père Emmanuel, où il est si indignement battu dans sa lutte avec le faire de Chardin pastelliste. On ne l’a pas assez remarqué : dans cet art si chanceux, où le mieux est si périlleux, La Tour n’a pas échappé à une inégalité qui étonne souvent. Cependant l’enthousiasme de l’abbé Le Blanc s’est tu; et, dans la critique, il se fait tout doucement ce silence dans lequel se perdront ses dernières expositions. Encore quelques années, et les Dialogues de la peinture parleront de son talent comme d’un talent mort. G’est déjà un talent glacé, perdu par les théories, un talent ne produisant guère plus rien de neuf; un talent mortel, entre les mains faiblissantes du peintre, à ses œuvres anciennes. Le vieillard a la manie de les reprendre: il veut les retoucher avec l’acquit de ses nouvelles connaissances, et il les gâte1. « Queldom-
1. « u ne sait , -s, dit Bachaumont, s’arrester à propos. Il cherche toujours à faire mieux qu’il n’a fait, d’où il arrive qu’à force de travail»
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mage 1 ! » entend-il dire autour de lui à propos de ces portraits refaits et défaits, à propos de ce por-
ler et de tourmenter son ouvrage, souvent il le gaste. Il s’en dégoûte, l’efface, et recommence, et souvent ce qu’il fait, est moins bien fait que ce qu’il avoit fait d’abord. De plus, il s’est entêté d’un vernis qu’il croit avoir inventé, et qui très-souvent lui gaste tout ce qu’il a fait. » Mémoires de Wille , vol. II, note de Bachaumont.
1. Donnons ici une lettre de La Tour, adressée k Mlle de Zuylen, qui fut depuis Mme Charrière, lettre publiée par M. Piot ( Cabinet de l'amateur et de V antiquaire, 1861-62), où La Tour parle du travail de ces retouches, et se montre comme dans le déshabillé désordonné de ses idées :
a Mademoiselle ,
« Accablé de projets qui se heurtent et se croisent, d'embarras qui se multiplient, je ne say le plus souvent que devenir ; quelque dissipation que je prenne , mes torts me suivent partout, et je passe mes jours à ne rien faire de ce que je devrois et voudrois; quand je suis dans la meilleure intention, des importuns me font remettre au lendemain, suivi d'autres lendemains\ Je profite de cet instant pour me jeter à vos pieds et obtenir le pardon que je crois mériter par la vivacité de mes regrets.
« Quand on a sçu enfin où j'étois à la campagne, on m'a envoyé le joli étuy d’Aix-la-Chapelle, garni d'un billet digne de vous, aussi prétieux que vous-même. Le cœur et l'esprit plein de vos charmes, j’ai été enlevé au plaisir de vous en témoigner ma sensibilité, ainsi que le chagrin d’avoir perdu l'occasion de recevoir M. le baron de Thuyl; il n’étoit plus à Paris lorsque j’y suis accouru. Je n’ai jamais été à la campagne si à contre-temps. Je voudrois bien que la curiosité de voir les fêtes de Mgr le Dauphin pût me procurer la satisfaction de vous prouver combien je suis et serai toujours plein de la plus vive reconnaissance et du plus tendre attachement pour tout ce qui porte le nom de Zuylen et de Thuyl. Je vous supplie de présenter mes hommages et mes souhaits pour tout ce qui peut être agréable à M. le baron, votre très-honoré père, messieurs vos frères et monsieur et madame votre cher oncle et chère tante, mesdemoiselles de Mars , milord et milady , et tout ce qui vous appartient.
« J’ai l’honneur d’être, avec le dévouement le plus respectueux ,
« Mademoiselle,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« De La Tour.
« Aux galeries du Louvre, ce 5 mars 1770.
<* Je vais ajouter un mot à cette lettre, que je n ai pas jugée digne de vous
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trait de Restout, son morceau de réception à l’Académie, qu’il reprend et retravaille, changeant le
être envoyée , ainsi que bien d'autres jetées au feu. Vous jugerez combien je crois avoir rempli mes devoirs dès que je m'en suis occupé cette tournure d'esprit m'a fait beaucoup de torts et me laisse dans un désordre pénible, et dont je ne sortiray peut-être jamais.
« Toujours occupe de perfections en tous genres , et par conséquent du bonheur du genre humain, je m'oublie comme un atom.e dans l’espace de l'univers. Je devrois être dégoûté de ce zèle de perfection, puisqu'il m' a fait gâter tant d1 ouvrages. Ce n'est point par vanité que je les regrette , c'est qu'il prive la nature des sentiments de reconnaissance pour les talents singuliers qu'il luy plaît de dispenser. Les poètes , les musiciens reviennent à ce quils ont fait de mieux, quand leur correction éteint te feu qui avoit produit le sublime; mais tout est perdu dans mon pastel quand je me suis livré à un instant qui diffère de l'instant donné: l’unité est rompue. Le peintre à Vhuile, avec de la mie de pain et de l'esprit-de-vin , retrouve l'esprit .
« Comme je voudrais que les tableaux eussent des touches, des manières de peindre aussi différentes entre elles que les choses représentées le sont dans la nature , de même je désirerois que nos poètes eussent varié leur $tyle suivant les personnages : de grands vers nerveux pour les hercules , pompeux pour les héros, majestueux pour les grands hommes , terribles pour les scélérats , doux, coulants , faciles, tendres, suivant le caractère des femmes mises en scène , de mesure et de rimes variées, redoublées quelquefois , ainsi que pour les sujets subalternes. C'est s'occuper de chimères, on ne fait ny tableaux, ny poèmes tels que je les désire. Cette perfection est au-dessus de l'humanité ; je l'éprouve actuelllement : j’ai sur le chevalet le portrait de feu M, Restout, fait et donné à V Académie en 1744; j'ai voulu, depuis sa mort, lui témoigner ma reconnaissance des grands principes de peinture qu'il ma communiqués, en remaniant cet ouvrage. Après avoir fait cent changements, on me dit : « Quel dommage! » Il y avoit un mouvement qui se communiquoit à ceux qui le voy oient. Je suis encore après et ay changé jusqu’à ce jour ; je ne puis dire quand il sera fini , On attend d’autres ouvrages faits antérieurement, que j’ai eu la fantaisie de remanier ; je les renverrai si un compagnon de voyage arrive avant. Il n'y a pas d’apparence que je puisse faire ce que vous désirez pour celuy de madame d’Athlone. J'ai bien du regret que vous ne vous soyez pas amusée aussi agréablement dans le temps que j’avoisle bonheur d'être à Zuylen ; je vous aurois conseillé de ne pas tourmenter les teintes quand elles sont justes, de passer légèrement le petit doigt, d’employer peu de couleur et de conserver le papier pur pour les couches fortes; l'ouvrage en sera aussi plus légèrement fait.
« Quant aux taches de moisissure par le sel qui est dans les pierres
LA TOUR
brillant habit de soie en un simple habit de couleur brune, pour obéir à ce grand et juste principe de sacrifier aux têtes tout l’éclat des accessoires A Mais ses vieux doigts ne servent plus bien son idée ; ses yeux ne voient plus la fleur des choses. Au milieu de tout cela, sur ce triste et suprême labeur, dernier effort de sa conscience, mêlé à la recherche d’un vernis2 qui sauve cette peinture éphémère, qui l’em-
noires et dans presque tous ceux en pastel , il faut éviter qu’ils fassent corps , épaisseur; simplement frottés sur le papier, ils ne font pas taches alors avec la pointe d'un couteau elles s’enlèvent ; on leur présente un fer chaud près, pour épuiser l’humidité du sel qu'ils contiennent , et en ôter avec le couteau l’épaisseur. C’est l’essay que j’en ay fait depuis peu , ainsi que de mettre avec une brosse une légère teinte d’ocre jaune à l’eau simple , bien délayée ensemble avec un peu de jaune d’œuf sur du papier bleu ; cela empêche le lourd , qu’il est difficile d’éviter par la quantité de couleurs nécessaires pour couvrir le bleu du papier.
« Post-scriptum, — Me flattant toujours pouvoir vous annoncer que mes tourments alloient finir , j'ai différé d’achever ce barbouillage d’écritures; les regrets de l’Académie m'obligent de tâcher de remettre le portrait de M. Restout à peu près comme il étoit. Voilà bien du temps perdu et des efforts in vanum. Mieux que bien est terrible! On ne se corrige pas, puisque j’ay tombé dans le cas plus]de cent fois. Bonne leçon pour vous, mademoiselle , qui courez cette carrière. Si vous n’avez pas l’ambition der trop bien faire, je vous estimeray bien heureuse de vous être procuré un aussi agréable amusement sans qu’il vous soit aussi pénible qu’il me l’a été* On vient m'enlever , je ne say quand je pourrois reprendre. J’avois millechoses à vous dire sur tout ce que vous méritez et les bontés de votre honorable famille; mais la crainte de vous impatienter me force de finir par les assurances de tous les sentiments que vous a voués , mademoiselle, le plushumble et le plus obéissant de tous vos serviteurs.
« De la Tour,
« Aux galeries du Louvre, le 14 avril 1770.
« A mademoiselle de Zuylen, à Utrecht. »