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Dictionnaire des Arts , par Watelet. Supplément

LA TOUR

mesurant de ses bras, en pensant à l’hiver, leur disait : — Bientôt tu seras bon à chauffer les pauvres *.

Il mourait le 17 février 17882 , en mettant, avec les derniers moments de son agonie, des baisers sur les mains dp ses domestiques.

XIY

« Un magicien , » c’est le baptême donné par Diderot au pastelliste. La Tour gardera ce nom. Son Œuvre est un miroir magique où, comme dans le seau de résurrection du comte de Saint-Germain,

1. Éloge de La Tour , par Du Plaquet. — Notice de Bucelly d'Estre'es. — En 1785, une interdiction prononcée à la demande de messire Jean de La Tour, chevalier de l’ordre de Saint-Louis, assisté de maistre Lepère, son procureur, faisoit delïenses au vieux peintre de contracter, vendre, aliéner et hypothéquer ses biens, meubles et immeubles et à toutes personnes de quelques qualités que ce soit de passer avec lui aucuns actes de quelque nature qu’ils puissent être, à peine de nullité et de toutes pertes, dépens et dommages-intérêts. Et le sieur Jean François de La [Tour était nommé curateur à l’interdiction de Maurice-Quentin de La Tour pour par lui gérer et administrer ses biens tant mobiliers qu’immobiliers.

2. Nous donnons, d’après M. Demaze, l’acte de décès de La Tour

« Paroisse Saint-André, année 1788.

« Cejourd’hui lundi, 18 du mois de février 1788, le corps deM. Quentin de La Tour, peintre du Roi, conseiller de l'Académie de peinture et de sculpture de Paris, et honoraire de l’Académie d’Amiens, transporté à l’église de Saint-Remy, sa paroisse, en présence de M. Jean-François de La Tour, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, son frère, et de M. Adrien-Joseph-Constant Duliège, chapelain de l'église de Saint-Quentin et vicaire de la paroisse de Notre-Dame, soussigné

« Fait double, les jour et an que dessus.

« Signé : De La Tour, Duliège et La Bitte, curé. »

L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.

les morts reviennent et revivent. Il fait revoir les hommes et les femmes de son temps. De sa galerie de contemporains se dégage pour nous la physionomie de l’Histoire. Il nous fait entrer dans ce merveilleux « salon des ressemblances » qu’évoquent, d’une cour, d’une société, les grands portraitistes de vérité et de sentiment, comme Holbein et Yan Dyck. Ici ce sont les princes, les seigneurs, les grandes dames, l’éblouissement de Versailles; là, ce sont les têtes de la Philosophie, de la Science, de l’Art, les fronts où le peintre a vu du génie, et que ses crayons, si froids aux portraits des « imbéciles », ont peints avec amour, avec enthousiasme. Voilà ce que La Tour a fait et ce qu’il a laissé. De la poussière du pastel, de cette peinture tombée, pour ainsi dire, de la poudre de l’époque, il a tiré comme la fragile et délicate immortalité, la miraculeuse illusion de survie que méritait l’humanité de son temps. Dans son œuvre, il y a le grand et charmant portrait de la France, fille de la Régence et mère de Quatre-vingt-neuf. Le Musée de La Tour, c’est le Panthéon du siècle de Louis XV, de son esprit, de sa grâce, de sa pensée, de tous ses talents, de toutes ses gloires.

NOTULES

Les registres de la Justice de Laon nous révèlent le prémier amour de La Tour, alors qu’il n’avait encore que dix-neuf ans. Le lo août 1723, Anne Bougier, célibataire, âgée de vingt-deux ans, accouche d’un enfant mort à l’Hôtel-Dieu, où elle était admise et traitée comme hydropique. Sur la déclaration de la sage-femme qui dénonce le fait au lieutenant de police, et lui offre, en même temps, au nom et aux frais de la gisante, deux poulets et un dindon, la détenue, atteinte et convaincue d’avoir celé sa grossesse jusqu’au jour de ses couches, fut admonestée, en la Chambre du Conseil, à ne plus récidiver, et en trois livres d’aumônes applicables aux pauvres de l’Hôpital-. Général de la ville de Laon.

Dans son interrogatoire, Anne Bougier déclare qu’elle est fille de Philippe Bougier, chantre en l’église métropolitaine de Sens, où il demeure à cause de son emploi, et d’Anne de La Tour, sa mère, avec laquelle elle demeurait précédemment à Laon, n’ayant d’autre métier que celui de tricoter des bas, que sa famille est originaire de Laon, que son aïeul paternel, Nicolas Bougier, était chantre en l’église Saint-Jean, au bourg de Laon; et que son aïeul maternel, Jean de La Tour, était maître maçon à Laon; a dit qu’elle s’était toujours bien comportée, n’avait jamais eu d’habitudes criminelles avec aucun homme ou garçon,

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à l’exception qu’elle s’était abandonnée trois fois à Quentin de La Tour, garçon de dix-neuf ans, peintre de son métier, demeurant à Saint-Quentin, son cousin germain, dans le temps qu’elle demeurait avec sa mère audit Saint- Quentin. Sur interpellation a répondu : qu’elle est devenue enceinte des œuvres dudit La Tour, et qu’elle est, le 15 août, accouchée d’un enfant mort, qu’elle s’est crue hydropique, parce qu’après avoir eu commerce avec son cousin, elle a eu ses purgations ordinaires, huit jours après, mais ne les a plus eues depuis. (Article de M. Charles Desmaze dans Y Art du 13 février 1876.)

M. Desmaze a découvert chez Mme Sarazin Varluzel, une descendante de La Tour, et publié dans le Reliquaire de M . Q. de La Tour, un certain nombre de lettres adressées à La Tour. Ces lettres confirment la liaison de La Tour avec Mlle Fel, dont M. Desmaze publie trois lettres. Une première, qui semble adressée au peintre relativement à un dîner donné en commun, finit par ce post-scriptum : « J’ai pris de la mane (sic) ce matin pour me délivrer de mes lanterneries, je me trouve mieux. » Une seconde lettre, adressée le 5 janvier 1783 au frère de La Tour, remercie le chevalier de la confirmation faite par lui de l’usufruit des meubles du peintre sa vie durant. Dans la jouissance des meubles semble comprise la jouissance des pastels ainsi que l’indique cette phrase : « M. Dorizon a dû vous mander que, d’après l’avis qu’a donné M. Paquier, pour les dangers et le dommage que la fumée pourrait causer aux pastels de M. de La Tour, il est instant que vous veniés faire fermer les écartements du mur. » Une troisème, datée du 5 janvier 1788, donne de tristes détails sur la folie du peintre : « Je suis charmée que la santé de votre pauvre frère se soutienne, il ne faut pas s’étonner si les forces diminuent à son âge; le temps met à tout des proportions; il faut compter sur cela. Je crois pourtant qu’il

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serait à propos de lui persuader que la lelerte trouve mauvais qu’il boive de sou urine et qu’il reste deux jours sans manger. »

M. Desmaze possède une autre lettre de MUe Fel; qui est une réponse de Mlle Fel, du reste sans intérêt biographique, à une demande de renseignements de l’historien d’Argenville.

Parmi les autres correspondants , il y a des billets de Févêque de Verdun, à propos d’un changement de séance demandé par le cardinal du Tencin, des billets du comte d’Egmont, qui donne au peintre rendez-vous à l’Opéra- Gomique pour le mener souper à Passy, sans doute chez la Popelinière, des billets du duc d’Aumont, de l’abbé Pommyer, de l’oculiste Demours, de Voltaire, de Mmc Thelusson, qui, pour remercier La Tour de son portrait, lui écrit : « Mon mari part demain matin, et vous ferez, monsieur, très bonne œuvre en me faisant l’amitié de venir dîner avec moi. »

Dans son art, La Tour affectionnait les tours de force. Un jour ne s’imagina-t-il pas de vouloir faire, avec les détails les plus minutieux, les plus fouillés, les plus précis, le portrait d’une femme habitant la province? Le curieux de ce tour de force, c’est que le portrait n’était pas le moins du monde ressemblant. ( Mélanges de Suard , t. Ier.)

Un extrait d’une lettre de Ducis, donné dans le catalogue d’autographes du 18 mai 1859, témoigne de l’intérêt passionnant que ses contemporains attachaient à être peints par le grand pastelliste. Voici cet extrait :

(( Je végète tristement. Je ne conçois plus même comment il serait possible que mon âme se rallumât encore. Il faut que quelque plaisir la réveille de son assoupissement; et ce n’est qu’à votre portrait désiré et attendu avec impatience que j’en aurai l’obligation... »

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Des fragments de lettres, publiés par M. Courajod dans ses notes du Livre-Journal de Lazare Duvaux, indiquent l’homme impossible qu’était La Tour et tous les ennuis qu’entraînait pour le portraituré la commande d’un pastel à l’artiste quinteux.

M. de Marigny a commandé, le 26 février 1752, le pastel de sa sœur, le grand pastel de Mme de Pompadour exposé au Salon de 1755. Il est obligé de lui écrire, le 24 juillet 1752, delà part de Mnie de Pompadour, pour savoir « déterminément s’il veut venir continuer son portrait ». Il se plaint, avec une certaine amertune affectueuse, d’un postscriptum incompréhensible, dans lequel l’artiste l’accuse d’être Fauteur, « la cause innocente » des accidents arrivés aux deux portraits de sa sœur. Il termine par ces mots : « Ayés agréable, monsieur, de m’écrire quels sont les griefs que vous pouvés avoir et quels sont les moyens que vous désirés que j’employe pour y remédier; vous devés compter sur tout le cas que je fais de vos talens et sur le plaisir que j’auray de vous le prouver en vous faisant justice. Ma sœur peut-elle compter d’être peinte par vous? Elle est impatiente de voir finir son portrait. Faites honneur aux sentimens dont vous faites profession en venant au plus tôt terminer ce portrait pour la satisfaction de ma sœur, à qui vous devés de la reconnoissance, et pour celle de son frère, à qui vous déviés plus d’amitié. » ~

Un extrait d’une lettre de l’abbé Le Blanc à La Tour, datée du 12 mai 1766, donné dans le catalogue du 31 janvier 1854, signale un voyage de l’artiste en Hollande, dans le mois de mai de cette année. « Il sait qu’il part demain pour la Hollande. Il le prie de faire savoir à la cour du stathouder qu’il est à Paris, chez M. Fortier, un beau tableau du célèbre Vandeck (sic), représentant le portrait du prince bisaïeul de Son Altesse... La haute célébrité de M. de La Tour et l’estime générale où il est par toute

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l’Europe donneront certainement du poids à tout ce qu’il dira... »

Nous empruntons au Reliquaire de M. Q. de La Tour, publié par M. Desmaze, trois curieuses lettres du peintre.

La première est tirée de la collection de M. Boutron. La voici :

Monsieur,

« J'ay mille remercimens à vous faire sur les bontés que vous avez pour mon bon ami Restout et sur ce que vous avez bien voulu répondre de mon zèle à Mme la marquise de Pompcidour. — Il est tel que je partirois sur-le-champ si les portraits n’civoient grand besoin d'être préparés ici pour réparer le dommage qu'ils ont souffert ; je ne sçciis le temps qu'il me faudra , parce que le chagrin que j'en ay eu m'ci furieusement dérangé la cervelle ; mais vous pouvez compter que je feray tous mes efforts pour me hatter. Les bontés du Roi , et la manière obligeante dont vous m'annoncez cette grâce me pénètrent de reconnoissance et de tous les sentimens que vous devez inspirer à ceux qui aspirent à l'honneur de votre estime, el j'ose dire amitié , comme celuy qui est très respectueusement,

cc Monsieur ,

« Votre très humble et très obéissant serviteur .

« De La Tour. »

A Paris, ce 13 juillet 1752.

« Je ne suis plus fâché d'avoir ignoré l'heure de la poste , puisque je puis , dans cette même lettre, vous faire part de ma situation ; je ne sçay si ce sont les efforts que j'ciy fait hier après la lecture de votre lettre ou la complication d'idées différentes, mais je me trouve dans un abattement , un anéantissement qui me fait craindre la fièvre ; la teste vuide étonnée et tout le corps brisé, je ne sçay que devenir; j'ay cru que le lit réparer oit mes forces, il n'a nen opéré ; je dois

essayer si Vair me fera du bien , car je suis pressé de répondre au plus vite aux marques d'amitié dont vous m'honorez. »

La seconde est un très curieux fatras à propos d’un testament fait en faveur de La Tour par l’abbé Hubert. Dans cette lettre, le sentiment picard du mien, si développé chez le pastelliste, cherche à faire revenir un co-partageant sur un arrangement de vieille date, cela au moyen d’un prêche évangélique qui se termine par l’exposition des idées de La Tour sur la vie future.

« Je partage avec la plus grande douleur , mon cher monsieur, la perte irréparable que vous venez de faire. Vous voyez que l'on meurt à tout âge; je viens moy-mème d'essuyer deux maladies consécutives , l'une causée par un accident sur l'œil , l'autre par une transpiration interceptée , et dans laquelle il s'est meslé de la goutte , qui a monté du pied à la tète; j'ay vu deux fois mon dernier moment dans l'espace d'un mois , je vous avoue que j'éprouvois dans l'âme un regret bien douloureux de voir sonner ma dernière heure sans avoir eu la précaution de faire des changemens à mon testament, suivant les différens événemens arrivés à ceux qui en sont l'objet ; je profite de ma convalescence pour donner un ordre d tous mes papiers , parmi lesquels il m'est tombé sous la main le plus cher à mon cœur : c'est une copie du testament de notre ami commun , M. l'abbé Hubert; j'y vois avec étonnement que sa volonté est que j'aye 2,000 francs de rentes viagères bien assurées. En outre , et par dessus un contrat de rentes de 500 francs, qu'il avoit placé sur ma tête peu de tems avant le malheur de sa mort , dans le cas que je ne prenne pas la qualité d'héritier légataire universel, il charge 31. son frère Pierre Hubert de me faire 1,000 francs de rente s'il accepte la calandre qu'il estime 30,000 francs, et vous, monsieur, à son refus de la vendre et de m'assurer \ ,000 fr . de rente sur le produit de cette vente; vous pouvez vous rap-

peler comment vous m'avez engagé à la prendre et ensuite à vous la céder avec tous mes droits sur le legs universel moyennant i5,000 francs . En ajoutant les 500 francs du petit contrat, vous avez cru probablement que cela étoit suffisant pour remplir sa volonté. Voilà , monsieur, l'étrange méprise que nous avons faite l'un et l'autre , car pour que j'eusse , suivant la volonté du testateur, 2,000 francs de rentes viagères bien asseurées, en outre , et par dessus le contrat de rente de 500 franes qu'il n'avoit pu placer sur ma tête, selon mon âge alors , qu'à 8 pour i 00, il fallait nécessairement que je receusse de vous vingt-cinq mille livres, et il se trouve que je n'en ay effectivement reçu que quinze mille en vous emparant de la calandre , que notre ami évaluoit à trente mille livres . Vous pensiez bien que, n'entendant rien au commerce ni à toute autre espèce d'affaire d'intérêt et étant fort négligent d'ailleurs, je ne pouvois pas la faire valoir ny en tirer aucun profit : vous l'auriez au prix que vous voudriez. Il doit donc rester dix mille livres dont vous estes redevable avec les intérêts depuis le tems ; vous estes trop équitable pour vous y refuser. Ce n'est point , monsieur, par un motif de cupidité que je vous fais ces représentations : le tien et le mien, qui ont tant souillé la pureté de la morale, n'ont aucun empire sur mon âme ; cette cupidité , cette soif des richesses ont pu infecter des cœurs ambitieux sans entrer dans le mien. Hé! voudrois-je me livrer aux passions factices si opposées au dessein de l'auteur de la nature et au bonheur du genre humain dans un moment où je me suis trouvé si près du terme fatal qui nous arrache à nos trésors et à toutes les passions qui nous y attachent! Non, monsieur ; . un sentiment plus noble me porte à vous écrire : je voudrois qu'en prenant pour base l'Équité naturelle , nous puissions nous juger nous-mêmes, faire nos arrangemens autant pour la paix de votre conscience que pour la sûreté de la mienne ; je dis la conscience , car je crois que cecy intéresse la vôtre et la mienne : la votre , suivant le principe gravé par le burin de la nature , que nous ne devons point arracher les vête -

mens de notre frère pour nous revêtir de ses dépouilles ; la mienne , par une suite de ce même principe qui nous confie nos biens comme un dépôt sacré et nous ordonne de les transmettre ci ceux à qui les liens du sang en destinent la possession après nous. Ne nous y trompons pas, monsieur : enlever des biens par une séduction insinuante et trompeuse ou les ravir par la force , c’est toujours les ?^avir au possesseur légitime . Je me suis restreint à quinze mille livres tant pour Ici calandre que pour le legs universel qui auroit été au delà de trente mille livres , si vous eussiez eu égard aux désirs et à la volonté de votre ami , qui étoit aussi le mien , j’en conviens . Mais pesons icy les choses au sanctuaire : vous sçcivez que naturellement pour faire deux mille livres cle rentes viagères à huit pour cent , il en falloit vingt-cinq mille par le legs de notre ami commun , et que je n'ciy cédé tous mes droits pour quinze mille livres quà vos sollicitations, à vos importunitez mêmes. Vous employâtes toutes les adresses imaginables pour me séduire , et je ne consultai pour me rendre que ma facilité et mon désintéressement ; d'après cela, vous pouvez être justifié aux yeux de la Loy, qui cependant n’admet pas les lésions d'outre -moitié; mais vous n’êtes pas justifié aux yeux cle l’Être suprême , qui exige que nous aimions la vérité; comme il est la vérité même ; quelquefois il nous abandonne à nos passions et à nos erreurs; il se cache derrière le rideau, mais il n’en sort que plus terrible pour déchirer le voile que son œil a percé et nous livrer au désespoir d’une âme dévorée par le remords. Je crois , monsieur , que vous êtes persuadé comme moi que tôt ou tard il arrive un moment où les possesseurs injustes éprouvent des remords bien cuisants, et où le secret dictamen de la conscience leur fait sou haitter d'être un peu moins riches et plus tranquilles. Au reste , monsieur , cette morale pure ne vous est point étrangère; je l’ciye puisée autant dans mon cœur que dans les ouvrages de M. votre frère , pour qui je suis pénétré de la plus respectueuse estime. Ah! qu’il diffère bien de nos prêtres, dont le plus grand nombre ensevelit la postérité pour ne

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s'occuper que des moyens souvent trop tiraniques et barbares , et des ruses les plus propres à étendre le bandeau de la superstition, laquelle les maintient dans leurs funestes usurpations et les favorise à frustrer pieusement de légitimes héritiers! Je joins ici mes remercimens aux honnêtes gens qu’il a éclairés. C’est , monsieur, à la lueur de ce flambeau que j’ose vous inviter à rapprocher votre conscience : jugez-vous, tenez vous-même la balance, mais tenez-lci en juge impartial et sévère ; oubliez ce que j’ciy fait pour ne songer qu’à ce que j’aurais pu faire et à ce que vous auriez dû faire vousmême ; placez-vous pour mieux voir les objets au dernier de tous les instans, où l’illusion des passions cesse et où l’on n’est plus qu’une ville poussière qui ne nous aveugle plus, mais qui nous échappe. S’il s’élève au dedans de vous-même une voix que réclame mes droits, ne l'étouffés pas , cette voix foible, mais précieuse, et daignez V entendre. J’abandonne le reste à vos réflexions, à vos lumières. Je crains de vous ennuyer par la longueur de cette lettre ; elle est cependant l’ouvrage du plaisir secret que je trouve à m’entretenir avec vous, et vous seriez injuste si vous la croiez dictée par un misérable intérêt. J’ay vu de bien près la demeure des morts ; les âmes des justes étoient dépouillées de toutes les passions humaines, et je proteste que la mienne n’en sera jamais souillée dans le court espace qui me reste à Ici parcourir ; j’ay suivi ma carrière, ma plus grande sensibilité s’est partagée aux soins et fatigues à faire de mon mieux dans mon talent , et aux souhaits de devenir vertueux. Ce sont les seules passions que je veux emporter au tombeau. La bouillante ardeur de ma jeunesse m’a précipité trop souvent dans les écarts dont je ne puis assez me repentir ; je vous en fais l’aveu, mais elle ne m’a jamais inspiré cette impiété hardie qui veut entreprendre de renverser le maître de tous les êtres de dessus son thrône, lequel thrône embrasse , couvre et discerne tout ce qui existe dans V immensité de l’espace et anéantir l’âme pour donner à la matière, à un atome, le sentiment, la pensée et même .une intelligence sublime qui se manifeste

dans les ouvrages des grands génies de tous les tems. Je crois avec Paschal que le désir de l'immortalité est au dedans de nous-mêmes, uni avec V amour de la vérité, de la justice et de la bienfaisance , et que ceux qui en suivent exactement toutes les impressions seront récompensés par le plaisir toujours nouveau de contempler la sagesse suprême dans le gouvernement de tant de millioms de mondes et le bonheur délicieux de pouvoir réfléchir sur les ressorts admirables et les plus cachés de sa divine Providence . Quelle foule d'objets à parcourir dans des scènes si vastes et si variées! Je souhaite avec impatience , avant de jouir de ce spectacle si brillant, pouvoir embrasser M. de Voltaire et le remercier de tous les services qu'il a rendus , plus que tous les philosophes ensemble n'ont fait , à la raison , à la justice , à l'humanité, en se rendant protecteur efficace des malheureux comme les Calas, les Sirven et tant d'autres qui o,d eu besoin de son secours contre les injustices qu'on leur faisait ou qu'on vouloit leur faire. Je présume, d'après cette confession de foy , que vous voudrez bien penser que ma croyance est toujours raisonnable, que j'aime toujours la vérité, qui sera à jamais l'idole de mon âme , et que l'aspect de la mort ne m'a point fait tomber dans des foiblesses puériles. Les grandes vérités, les vérités sublimes, existoient de tous les tems et, par conséquent , bien avant nous, et elles survivront à jamais à tout ce qui nous survivra. L'équité naturelle est sans doute une de ces vérités indestructibles , et peut-être la première de toutes ; c'est à elle que je vous rappelle encore, et je ne feray qu'y joindre les assurances de mon attachement , avec lequel j'ay l'honneur d'être ,

« Monsieur,

« Votre très humble et très obéissant serviteur,

« De La Tour. »

Aux galeries du Louvre, ce 6 novembre 1770,

Dans la troisième lettre donnée par M. Desmaze, lettre

relative à la donation du peintre en faveur des artisans infirmes de sa ville natale et des pauvres femmes en couches, fondation dans laquelle il me semble retrouver un souvenir d’Anne Bougier, La Tour s’exprime ainsi :

Monsieur,

« J'approuve avec satisfaction l'ordre de la distribution et V excellente application des deniers , formant la vente annuelle de 600 livres, au principal de 12,000 livres qu'il vous a \ plu placer à ma demande sur le domaine de la ville pour être employée , suivant m,es désirs , au soulagement des pauvres femmes en couches et à ayder pendant l'hyver des artisans caducs ou infirmes et de bonnes mœurs , dans l’impuissance de fournir par leur travail à la vie alimentaire.

« Mon intention étant de secourir les vrais pauvres, Messieurs les administrateurs , économes des biens qu’ils auront à distribuer, sont priés de n'avoir égard aux recommandations, de ne point accorder de ces bienfaits à leurs domestiques ou personnes employées à leur service , à moins que leur indigence ne paroisse plus grande que celle des personnes qui ne les intéressent pas . Il n’y a que les vrais pauvres de bonnes mœurs hors d’état de servir pour causes d'infirmités ou de caducité, des femmes infirmes ou en couches qui doivent participer à cette charité . Je regarde tous les hommes également frères et l’ouvrage du Créateur . La différence des opinions religieuses ne doit jamais être un motif d'expulsion ; mais pour ne point favoriser le vice et le libertinage, j'exclus les filles, ainsi que les femmes étrangères, excepté les cas particuliers qui mériteroient quelques attentions. Vous voudrez bien, monsieur , inspirer dans le cœur des vrais pauvres que les secours leur viennent par un effet de la Providence, qu’ils doivent à Lieu des actions de grâces, avec le désir de lui plaire et de prier pour celuy des mains duquel elle s'est servie pour leur procurer ce secours . »

L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.

La lettre, écrite des galeries du Louvre, est datée du 2 mars 1778.

La Tour est plein de sollicitude pour les matières et les outils de son art. Nous trouvons dans un catalogue d’autographes du 25 mars 1852 un certificat signé comme conseiller de l’Académie de Peinture et de Sculpture, par lequel le maître pastelliste certifie avoir trouvé les crayons du sieur Nadaud très dignes de l’approbation de MM. Renou et Descamps. Cette pièce est datée du 5 juillet 1781

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