A MONSIEUR DE JULIENNE, DE LA PART DE WATTEAU
« Monsieur !
De Paris, le 2 de septembre.
« Par le retour de Marin qui m’a apporté la venaison qu’il vous a pieu m’envoier dès le matin, je vous adresse la Toile ou j’ai peint la teste du sanglier et la teste du renard noir, et vous pourrez les dépêcher vers M. de Losmenil, car j’en ai fini pour le moment. Je ne puis m’en cacher, mais cette grande toile me resjouit et j’en attends quelque retour de satisfaction de vostre part et de celle de madame de Julienne qui aime aussi infiniment ce sujet de chasse comme moi-mesme. Il a fallu que Gersaint m’ammenât le bon homme La Serre pour agrandir la toile au costé droit, où j’ai ajousté les chevaux dessous les arbres, car j’y éprouvois de la gesne depuis que j'y ai ajousté tout ce qui a été décidé ainsi. Je pense reprendre ce costé là dès lundi à midi passé, parce que dès le matin je m’occupe des pensées à la sanguine. Je vous prie de ne pas m’oublier envers madame de Julienne à qui je baise es mains.
« A. Watteau. «
A MONSIEUR DE JULIENNE, « Monsieur!
« Il a pieu à Monsieur l’Abbé de Noirterre de me faire l’envoi de cette toile de P. Rubens où il y a les deux testes d'anges, et au dessous sur le nuage cette figure de femme plongée dans la contemplation. Rien n’auroit sçu me rendre plus heureux assurément si je ne restoi.s persuadé que c’est par l’amitié qu’il a pour vous et pour M. votre neveu, que M. de Noirterre se dessaisit en ma faveur d’une aussi rare pein-
L’ART DU XVII Ie SIÈCLE.
des connoissances nouvelles. Le malheur voulut que parmi celles-ci il sien trouva qui lui exagérèrent le séjour de l’Angleterre avec ce fol enthousiasme, qu’on ne trouve en bien des gens, que parce qu’ils n’y ont jamais voïagé. Il ne lui en falloit pas davantage pour diriger sur ce païs le désir qui le dominoit sans cesse de changer de lieu. Il partit en 1719, arriva à Londres, y travailla, mais s’y déplût, bientôt, par la triste vie qu’étant étranger sans parler ni entendre la langue, il y menoit nécessairement. Cependant, quoique François, il y fut assez accueilli et ne laissa pas de faire ses affaires du côté de l’utile. Mais, au bout d’environ un an, les brouillards et la
ture que celle-là. Depuis ce moment où je Tai reçue, je ne puis rester en repos, et mes yeux ne se lassent pas de se retourner vers le pupitre où je l’ai placée comme dessus un tabernacle! on ne sauroit se persuader facilement que P. Rubens aie jamais rien fait de plus achevé que cette toile. Il vous plaira, Monsieur, de faire agréer mes véritables remerciemens à Monsieur l’abbé de Noirterre jusques à ce que je puisse les luy adresser par moy-mesme. Je prendrai le moment du messager d’Orléans prochain pour lui escrire et lui envoïer le tableau du Repos de la Ste-Famille que je lui destine en reconnoissance « Votre bien attaché amy et serviteur, Monsieur ! !
« A. Watteau. »