DE LA PART DE WATTEAU
« Mon ami Gersaint,
« Oui, comme tu le désires, je me rendrai demain à dîner, avec Antoine de la Roque, chez toi. Je compte aller à la messe à dix heures à St-Germain-de-Lauxerrois ; et assurément je seroi rendu chez toi à midi, car je n’auroi avant qu’une seule visite à faire à l’ami Molinet qui a un peu de pourpre depuis quinze jours, a En attendant, ton amy
• A. Watteau. i
WATTEAU
fumée du charbon de terre qu’on y respire, altérèrent en lui une santé que, dans la vérité, un air plus pur ne nous auroit jamais conservée long tems : car, dès avant le voïage, il avoit la poitrine attaquée \ Il revint donc en France et à Paris.
L'âge et les maladies ont rarement servi à diminuer nos défauts. Wateau, plus vieux qu’un autre par le caractère de son esprit et toujours plus malade depuis son retour, devint encore plus incommode à lui-même qu’il ne l’avoit jamais été. Les lieux, qui autrefois lui plaisoient le plus, les hommes, ses amis même, lui devinrent insupportables.
1. On trouve dans l'Œuvre de Watteau de la Bibliothèque nationale une planche curieuse, dessinée à Londres par lui, et gravée seulement en 1739 par Arthur Pound. C’est le portrait du docteur Misaubin, un docteur long comme une maladie, tenant à la main droite un tricorne d’où s’échappe le long crêpe dans lequel Hoffmann fera trébucher le conseiller Krespel; tout autour du maigre docteur, des tombeaux, des sarcophages et un terrain semé de têtes de morts. Mariette a écrit au bas de sa fine et calomnieuse plume : « C etoit un chirurgien françois réfugié en Angleterre, grand charlatan qui se vantoit d’avoir des pilulles, remède immanquable contre la v..., lui seul en étoit persuadé, car, avec ces pilulles, qui devoien faire, à ce qu’il disoit, la fortune de sa famille après sa mort, notre docteur étoit misérable et périssoit de faim. Watteau, qui peut-être avoit éprouvé l’insuffisance du remède, dessina cette charge dans un café pendant son séjour à Londres. » Eh î non, ce n’est pas ce que vous voudriez bien dire, charitable Mariette; c’est l’innocente plainte d’un pauvre diable de corps très vertueux contre l’insuffisance de la médecine. C’est, reprise par Watteau, la triste plaisanterie de Molière qui se meurt, jouant les médecins. Mourant, Watteau armera encore ses crayons contre le corps guérisseur qui ne défend de la mort, ni les poèmes commencés, ni les tableaux ébauchés. A Nogent, le voilà, bien malade, qui crayonne la Faculté bâtée, dans le cortège de ces amusants Purgons, qui font tant rire les enfants; et il ne laisse échapper le cri de son mal, de ses douleurs, de son agonie, qu’au bas de la caricature
Qu’ai-je fait, assassins maudits !
L'ART DU X V 1 1 Ie SIÈCLE.
Il imaginoit que l’air de la campagne lui feroit du bien. L’abbé Haranger , qui étoit du nombre de ces derniers, lui fit prêter, par M. Le Fevre, alors intendant des Menus et aujourd’hui un de vos honoraires, sa maison de Nogent, auprès de Yincennes. Au point où étoit venue sa maladie, il n’y fit que languir, et toutes fois méditoit encore un nouveau changement qu’il eût exécuté si ses forces l’avoient pu permettre. Il vouloit aller reprendre son air natal. On pourroit ne le point accuser d’inconstance par rapport à ce dernier projet. C'est presque toujours la ressource finale des malades de langueur; ressource autorisée, même provoquée par les médecins, quand ils ne sçavent plus que dire, lorsque la proposition des eaux ou les eaux elles mêmes n’ont pas réussi. La mort ne lui en laissa pas le teras et l’enleva le 18 juillet 1721, âgé de 37 ans1. Il mourut
1. La mort de Watteau laissa un regret au coeur de ses amis, les amateurs. M. de Julienne plaça en tête des eaux-fortes, d’après les -dessins de Watteau, une notice pieuse. Crozat écrivait le 11 août 1721, â la Rosalba : « Nous avons perdu le pauvre Watteau qui a fini ses jours le pinceau à la main. Ses amis, qui doivent publier un discours sur sa vie et son rare mérite, ne manqueront pas de rendre hommage au portrait que vous lui avez fait à Paris, quelque temps avant sa mort. » Watteau avait retrouvé dans la Rosalba l’accent et la couleur de ces maîtres vénitiens qu’il aurait voulu voir chez eux; et le 20 septembre 1719, il faisait écrire par son ami Vleughels à la Vénitienne : — « Nous avons ici beaucoup d’appréciateurs qui estiment infiniment votre talent... Un excellent homme, M. Watteau, duquel vous aurez sans doute entendu parler, a le plus grand désir de vous connoître, et d’avoh an petit ouvrage de votre main, en échange il vous enverroit un des siens, ou, s’il ne pouvoit, l’équivalent... C’est mon ami, il demeure avec moi, il me prie de vous présenter ses respects les plus humbles et désire une réponse favorable. » La Rosalba fit mieux que ce que pouvait attendre Watteau; elle vint à Paris et fit le portrait de Wat-
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avec tous les sentimens de religion qu’on pourroit désirer, et les derniers jours de sa vie il s’occupa à peindre un Christ en croix pour le curé de No-
teau. Diario da Rosalba Carriera, Venezia, 1793. Ce portrait fut vendu en 1769 à la vente de Lalive de Jully, 123 livres. — Mariette seul écrivait sèchement et sans amitié : « Antoine Watteau, né à Valenciennes, en 1684, est mort en 1721. Après être sorti de chez Gillot, il entra chez; Claude Audran, célèbre peintre d’ornemens qui, en qualité de concierge, demeuroit au Luxembourg, et qui se servoit utilement de Watteau pour enrichir de ses ligures agréables les compositions d’ornemens dont il fournissoit les dessins, et pendant ce temps là Watteau eut occasion de voir et d’étudier les peintures de Rubens qui sont au Luxembourg, d’en connoître la magie, et de la faire passer dans ses tableaux, alors il put se produire et montrer tout ce qu’il valoit. Son genre de peindre fut goûté, il fut reçu avec applaudissemens à l’Académie, chacun s’empressa pour avoir de ses ouvrages; M. Crozat le jeune lui proposa de peindre un appartement chez lui, et Watteau l’accepta d’autant plus volontiers qu’il crut ne devoir pas perdre une si belle occasion qui le mettoit à portée de puiser de nouvelles connoissances dans les dessins et les tableaux des grands maîtres dont cette maison étoit remplie, Il n’y demeura pourtant pas longtems. Son inconstance lui faisoit changer de domicile à chaque instant. Il demeuroit avec Vleughels dans la maison du neveu de M. Le Brun sur les fossés de la Doctrine chrétienne, lorsque des idées de fortune le firent passer à Londres où il travailla peu et dont il revint traînant avec lui l’ennui et le dégoût qui l’accompagnoient partout. Une santé absolument délabrée ; le spectacle affreux d’une mort prochaine aggravèrent ses maux ; il se retira chez un ami au village de Nogent, près Vincennes, et il y mourut. Une des personnes avec laquelle il fut lié le plus intimement fut M. de Julienne, qui, pendant un tems, posséda lui seul presque tous les tableaux qu’avoit peints Watteau. Le peintre mettoit de la finesse dans son dessin sans avoir jamais pu dessiner la grande manière. La touche de son pinceau, de même que celle du crayon, est des plus spirituelles, les tours de es figures les plus agréables, ses expressions assez communes, mais gracieuses, sa couleur brillante, son travail léger. Il eut un malheur, ce fut celui de se dégoûter trop aisément de ce qu’il avoit fait. On lui a vû effacer des parties de tableaux heureusement pensées et aussi heureusement exécutées pour leur substituer quelquefois d’autres choses fort inférieures. Il n’étoît point curieux de la propreté, et cela, joint au trop grand usage qu’il fit de l’huile grasse, a beaucoup nui à ses tableaux. Presque tous ont perdu. Ils ne sont plus du ton qu’ils avoient lorsqu’ils sont sortis de ses mains. » Note
gent1. Si ce morceau n’a pas la noblesse et l’élégance qu’un tel sujet exige, il a du moins l’expression de douleur et de souffrance qu’éprouvoit le malade qui le peignoit.
Wateau a\oit le cœur droit et sa résignation a dû
manuscrite de YAbecedario de Mariette. Bibl. Nat., Cabinet des estampes.
Le Mercure, qui ne s’occupait guère de la mort des artistes, enregistra, en ces termes, la mort de Watteau, août 1721 : «.,. Le gracieux et élégant peintre dont nous annonçons la mort, étoit fort distingué dans sa profession. Sa mémoire sera toujours chère aux vrais amateurs de la peinture. Rien ne le prouve mieux que le prix excessif auquel sont aujourd’hui ses tableaux de chevalet et petites figures. »
Plus de vingt ans après la mort de Watteau, ce que le Mercure appelle « prix excessif » n’avait guère monté. A la vente de Quentin de Lorangère (1744), Un concert, de 2 pieds 10 pouces 1/2 de large, sur 2 pieds de haut, fut vendu 361 liv. Un jeu d’enfants, original de Watteau, de 2 pieds 2 pouces 3/4 de large, sur un pied 8 pouces 1/2 de haut, fut adjugé 46 liv. — Un petit tableau, peint sur bois, représentant une scène de tragédie, de 8 pouces 1/2 de large, sur 6 pouces 1/2 de haut, n’atteignit que 37 liv. 5 sols, à la venté du chevalier de La Roque (1745). — Les Fatigues et Délassemens de la Guerre, gravés par Crépy, furent adjugés à Gersaint pour 680 liv., à la vente de M. de Julienne (1767). Les Fêtes vénitiennes, gravées par Cars, vendues 2,615 liv. La Sérénade italienne, gravée par Scotin, 1,051 liv. L’Amour désarmé, gravé par Audran, 499 liv. 19 sols. Un mezzetin jouant de la guitare dans un jardin, 700 liv. un sol. Le Dénicheur de moineaux, gravé par Boucher, 175 livres. Le portrait de W'atteau, à mi-corps, peint par luimême, 24 livres. — A la vente Blondel de Gagny (1776), les Occupations selon l’âge , peinture sur vélin, vendues 2,999 livres ; les Champs-Élysées, 6,515. Alors commençait à être seulement reconnue la valeur de Watteau, et à la vente de Randon de Boisset (1777), les Fêtes vénitiennes, provenant du cabinet de M. de Julienne, montaient à 5,999 liv. 19 sols, et la Sérénade italienne, sortie du même cabinet, était poussée à 2,600 livres.
1. Le curé de Nogent, cette bonne figure de curé que Watteau avait fait innocemment grimacer sous l’habit de Gilles, l’exhortant à la mort et lui présentant un crucifix grossier, Watteau lui dit : « Otezmoi ce crucifix , il me fait pitié ; est-il possible gu on ait si mal accommodé mon maître 1 » — Abrégé de la vie des plus fameux peintres , par d’ Ar g enville.
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être sincère. D’ailleurs il n’étoit emporte par aucune passion, aucun vice ne le dominoit et il n’a jamais fait aucun ouvrage obscène. Il poussa même la délicatesse jusqu’à désirer quelques jours avant sa mort de ravoir quelques morceaux qu’il ne croïoit pas assés éloignés de ce genre, pour avoir la satisfaction de les brûler; ce qu’il fit.
Au reste , il étoit de moïenne taille, il n’avoit point du tout de phisionomie, ses yeux n’indiquoient ni son talent ni la vivacité de son esprit. Il étoit sombre, mélancolique, comme le sont tous les atrabilaires, naturellement sobre et incapable d’aucun excès. La pureté de ses mœurs lui permettoit à peine de jouir du libertinage de son esprit, et on s’en apercevoit rarement dans ses discours1.
M. l'abbé Fraguier , si connu par son esprit et son goût pour les lettres, a honoré la mémoire de Wateau par une épitaphe en vers latins que je vais
l.Yoici le portrait que Gersaint fait de Watteau : « Watteau étoit de moyenne taille et d’une foible constitution, il avoit le caractère inquiet et changeant, il étoit entier dans ses volontés, libertin d’esprit, mais sage de mœurs ; impatient, timide, d’un abord froid et embarrassé, discret et réservé avec les inconnus, bon, mais difficile ami ; misantrope, même critique malin et mordant, toujours mécontent de lui même et des autres et pardonnant difficilement; il aimoit beaucoup la lecture; c’ étoit l’unique amusement qu’il se procuroit dans son loisir; quoique sans lettres, il décidoit assez sainement d’un ouvrage d’esprit. » — (Cat. de Lorangère.) — Voici le portrait que fait de Watteau M. de Julienne : « Watteau étoit de moyenne taille et de constitution foible, il avoit l’esprit vif et pénétrant, et les sentiments élevés, il parloit peu, mais bien, et écrivoit de même, il méditoit presque toujours ; grand admirateur de la nature et de tous les maîtres qui Font copiée, le travail assidu l’avoit rendu un peu mélancolique. D’un abord froid et embarrassé, ce qui le rendoit quelquefois incommode à ses amis et souvent à luy même, il n’avoit point d’autre défaut... »
avoir la satisfaction de déposer ici. Il me Favoit donnée, et ne prévoïant pas l’usage que je puis en faire aujourd’hui, j’en avois fait présent à M. de Julienne pour la rapporter à la. fin de son abrégé de la vie de Wateau. Elle est digne de vos fastes et je la joins ici comme un bien qui vous appartient. Cependant elle a été faite avec quelques circonstances que je crois devoir vous communiquer.
Les ouvrages de Wateau plaisoient généralement à tout le monde, étant à la mode, cela n’est pas étonnant. Mais il est des hommes d’un ordre supérieur dont il est toujours glorieux d’avoir mérité le suffrage. Celui dont il s’agit ici le sera à jamais à la mémoire de Wateau. Pendant qu’il vivoit, j’avois souvent vu ses ouvrages exciter en M. l’abbé Fraguier un certain ravissement qui prouvoit bien l’étendue et la sagesse de son goût. Sa profonde érudition en ce qui concerne la peinture ancienne et tout ce qu’elle olfre de sujets d’admiration, ne l’empêchoit pas de rendre justice et d’être sensible aux talens de ce maître moderne. A sa mort, je fus témoin des regrets qu’il en fit, et de l’éloge sur lequel il les fondoit, en présence de plusieurs dignes amis qui s’assembloient ordinairement chez lui, éloge prononcé avec une si grande abondance de sentiment qu’elle me saisit et me porta à lui dire avec chaleur que, s’il vouloit bien l’écrire, Wateau étoit immortel.
Il y consentit ; mais exigea de moi que, pour y procéder avec plus de justesse, je lui donnasse une
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espèce de cannevas des points essentiels et distinctifs dn mérite de Wateau. Charmé de procurer à un artiste que j’avois aimé l’honneur d’être célébré par un sçavant d’un goût si reconnu, j’écrivis succinctement ce que sa modestie voulut bien m’imposer ainsi. Elle m’a toujours paru si admirable dans un homme aussi supérieur qu’il l’était que j’ai cru ne devoir pas vous laisser ignorer ce trait.
La situation où je le trouvai peu de jours après, ne me paroîtpas moins digne de vous être rapportée.
Il avoit emprunté un des tableaux de Wateau qui l’affectoit le plus et l’avoit placé devant lui en composant les beaux vers dont nous lui sommes redevables L J’avoue que cette façon de s’inspirer d’après le tableau me frappa; et me parut offrir un bel exemple de la manière que les peintres doivent à leur tour copier les poètes. L’union des deux muses me fît voir en ce moment un tableau bien agréable et bien flatteur pour la peinture.
Heureux les peintres qui méritent assés des gens de lettres pour les inspirer ainsi. Tout ce qui vous rapprochera d’eux, tout ce qui les unira à vous , Messieurs, est un avantage réciproque que mon attachement pour la peinture et mes sentimens pour votre Académie me feront toujours désirer avec ardeur.
1. Ces vers, sans aucune valeur, ont été publiés par M. de Julienne dans son A brégé de la vie de Watteau.