Le Nécrologe de 1780. Éloge de Chardin
L’ART DU XVIIIe SIÈCLE.
les effets de la lumière, arrive; frappé de ces tableaux, il s’arrête à les considérer avant d’entrer dans la seconde salle de l’Académie, où était le candidat; en y entrant : « Vous avez là, dit-il, de très « beaux tableaux; ils sont assurément de quelque « bon peintre flamand, et c’est une excellente école « pour la couleur que celle de la Flandre ; à présent, « voyons vos ouvrages. — Monsieur, vous venez de « les voir. — Quoi! ce sont ces tableaux que...? — « Oui, monsieur. — Oh! dit M. Largillière, présen- « tez-vous, mon ami, présentez-vous. » M. Gazes, son ancien maître, trompé par cette même petite supercherie, accorda également un éloge des plus marqués , ne se doutant pas qu’ils fussent de son élève. On dit qu’il fut un peu blessé de ce tour, mais il lui pardonna aussitôt, l’encouragea et se chargea de sa présentation. Ainsi M. Chardin fut agréé avec un applaudissement général. Ce ne fut pas tout; comme M. Louis de Boullongne, directeur et peintre du Roi, entrait à l’assemblée, M. Chardin lui observa que les dix ou douze tableaux qu’il exposait étaient à lui, et qu’ainsi l’Académie pouvait disposer de ceux dont elle serait contente. « 11 n’est pas encore « agréé, dit M. de Boullongne, et déjà il parle d’être « reçu. » Au reste, ajouta-t-il, tu as bien fait de « m’en parler. » (C’était une habitude qu’il avait de s'exprimer ainsi.) Il rapporta, en effet, la proposition, elle fut saisie avec plaisir; l’Académie prit deux de ces tableaux : l’un, un buffet chargé de fruits ei ü’argenterie; l’autre, le beau tableau représentant
CHARDIN
une raie et quelques ustensiles de ménage, qui fait encore l’admiration de tous les artistes, tant la couleur en est fière, tant FefFet et le faire sont admirables1. »
La réception de Chardin, reçu et agréé comme peintre de fleurs, fruits et sujets à caractères, eut lieu le 25 septembre 17282.
L’Académie ne s’était point trompée : c’était un maître que le peintre de « la Raie, » un maître qui allait être le grand peintre de la nature morte.
La nature morte, là en effet est pour ainsi dire la spécialité du génie de Chardin. Il a élevé ce genre secondaire aux plushautes comme aux plus merveilleuses conditions de l’art. Et jamais peut-être l’en-