Ce sont les numéros 96 et 97 du Musée du Louvre
2. Chardin était fait conseiller le 28 septembre 1743; trésorier le 22 mars 1752, pensionnaire du Roi la même année. La grâce qu’il enviait le plus, un logement aux galeries du Louvre, lui était accordée en 1757. Le 30 janvier 1765, il était nommé officier de l’Académie de Rouen, en remplacement de Slodtz. — De 1752 à 1774, il exerçait la charge difficile de trésorier, qu’il acceptait au moment où son prédécesseur, le concierge de l’Académie, mourait en emportant une année de revenu de la pension accordée par le Roi. Chardin remettait l’ordre dans cette comptabilité dérangée, et remplissait consciencieusement sa charge Jusqu’en 1774, où, fatigué du travail qu’elle lui donnait à lui et à sa femme, il donnait sa démission. Vingt ans aussi Chardin exerça une charge non moins difficile et bien plus délicate, la charge de tapissier du Louvre, d’arrangeur et d’ordonnateur du Salon. Il eut là affaire à bien des vanités, ne mécontenta personne et s’attira l’éloge universel
ar la place modeste qu’il donnait à ses propres tableaux.
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chantement de la peinture matérielle, touchant aux choses sans intérêt, les transfigurant par la magie du rendu, ne fut poussé plus loin que chez lui. Dans ses tableaux d’animaux, ses lièvres, ses lapins, ses perdrix, dans ce qu’on appelait au xvme siècle, des retours de chasse , quel maître n’égale-t-il pas? Fyt lui-même, plus spirituel, plus piquant, plus amusant à l’œil, plus détaillé de plume et de poil, lui cède en force, en solidité, en largeur de travail, en vérité d’effet. Les fruits, les fleurs, les accessoires, les ustensiles, qui les a peints comme lui? Qui a rendu, comme il la rend, la vie inanimée des choses? Qui a donné aux yeux une pareille sensation de présence réelle des objets? Chardin semble entrer, comme le soleil, dans la belle et sombre petite cuisine de Wilhem Kalf. C’est une magie à côté de laquelle tout pâlit et tous faiblissent, Van Huysum et ses herbiers de fleurs sèches, de Heem et ses fruits sans air, Abraham Mignon et ses pauvres bouquets, minces, découpés, métalliques.
Sur un de ces fonds sourds et brouillés qu’il sait si bien frotter, et où se mêlent vaguement des fraîcheurs de grotte à des ombres de buffet, sur une de ces tables à tons de mousse, au marbre terreux, habituées à porter sa signature, Chardin verse les assiettes d’un dessert, — voici le velours pelucheux de la pêche, la transparence d’ambre du raisin blanc, le givre de sucre de la prune, la pourpre humide des fraises, le grain dru du muscat et sa buée bleuâtre, les rides et le verruaueux de la peau d’o-
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range, la guipure des melons brodés, la couperose des vieilles pommes, les nœuds de la croûte du pain, l’écorce lisse du marron, et jusqu’au bois de la noisette. Tout cela est là devant vous, dans le jour, dans l’air, comme à portée de la main. Chaque fruit a la saveur de ses couleurs, le duvet de sa peau, la pulpe de sa chair : il semble tombé de l’arbre dans la toile de Chardin. Puis, au travers de ce bouquet d’été et d’automne, ce seront des soupières de Saxe à fleurettes1, de massives argenteries, des bocaux d’olives, des bouteilles trapues, remuant dans leurs flancs de verre l’or des liqueurs ou les lueurs de sang du vin, mille objets de table sur lesquels le peintre fera jouer, en un petit carré lumineux barré d’ombre, le jour et la croix de la croisée 2
Chardin fait tout ce qu’il voit.
Rien n’humilie ses pinceaux. Il touche au gardemanger du peuple. Il peint le vieux chaudron, la
1. Voir dans la galerie La Caze, au Louvre, le beau tableau intitulé «l’Office ».
2. Sur ces tableaux de nature morte dont M. Marcille père avait ramassé sur les quais un nombre considérable, tableaux partagés entre ses deux fils, M. Camille Marcille me donnait un jour un détail curieux * son père avait acheté la plupart de ces natures mortes de 12 à 20 francs et jamais il n’avait dépassé le louis. A la vente de M. Camille Marcille, il y avait de ces natures mortes qui se vendirent 12,000 francs, 7,000 francs, etc... Le fils d’un amateur me racontait cette anecdote. Aubourg, brocanteur de tableaux, place Pigalle, avait acheté une nature morte de Chardin dans ces conditions. Il avisa, chez un savetier en échope, un châssis crevé qui lui servait à se défendre les pieds du froid. — Une planche ferait mieux votre affaire, lui dit Aubourg. — Mais il faudrait avoir une planche, repartit le savetier. Et le marché fut conclu pour une planche et *un litre. Le tableau représentait une mappemonde et divers instruments d’art et de mathématiques groupés autour d’un Mercure de Pigalle.
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poivrière, l’égrugeoir en bois avec son pilon, les meubles les plus humbles. Nul morceau de nature qu’il méprise. Il attaquera dans une heure d’étude un carré de côtelettes de mouton; elle sang, la graisse, les os, le nacré des nerfs, la viande, sa brosse exprimera tout, et de ses empâtements suintera comme le suc des chairs. C’est à peine s'il se donnera le travail de composer son tableau : il y jettera la vérité toute simple, ce qu’il aura sous les yeux, sous la main. Un gobelet d’argent et quelques fruits autour, rien que cela, c’est un admirable tableau de lui. Le brillant, l’éclair du gobelet n’est fait que par quelques touches de blanc égratignées de pâte sèche; dans les ombres, il y a de tous les tons, de toutes les colorations, des filées d’un bleu presque violet, des coulées de rouge qui sont le reflet des cerises contre le gobelet, du brun rouge effacé et comme estompé dans des ombres d’étain, des piqûres de jaune rouge, jouant dans des touches de bleu de Prusse, un rappel continu de toutes les couleurs ambiantes glissant sur le métal poli du gobelet. Étudiez un autre tableau de lui, aussi simple, aussi plein de lumière et d’harmonie : c’est un verre d’eau entre deux marrons et trois noix; regardez un peu longtemps, puis reculez-vous de quelques pas, le verre tourne, c’est du verre, c’est de l’eau, c’est la couleur sans nom faite de la double transparence du contenu et du contenant. A la surface de l’eau, au fond du verre, c’est le jour même qui joue, tremble et se noie. Les gammes les plus tendres, les varia-
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tions les plus fines du bleu tournant au vert, une infinie modulation d’un certain gris glauque, cristallin et vitreux, une touche partout rompue, des lueurs s’éveillant dans des ombres, de pleines lumières posées comme au doigt sur le bord du verre, c’est tout ce qu’on voit en s’approchant de la toile. Ici, dans ce coin, ce n’est qu’un torchis de pinceau, le coup d’une brosse qu’on essuie, et voilà que dans ce torchis une noix s’ouvre, se recroqueville dans sa coque, montre tous ses cartilages, apparaît dans tous les détails de sa forme et de sa couleur.
Mais encore, voyez ces rares bouquets qui sont comme les fleurs de sa palette, et où le peintre éclate de façon à effacer et à éteindre tous les autres copieurs de la Flore ; voyez ces deux œillets : ce n’est qu’une égrenure de blanc et de bleu, une espèce de semis d’émaillures argentées en relief; regardez-les attentivement, d’un peu loin, et bientôt les fleurs se lèvent de la toile; le dessin feuillu de l’œillet', le cœur de la fleur, son ombre tendre, son chiffonnage, son déchiquetage, tout s’assemble et s’épanouit1. C’est là le miracle des choses que peint Chardin : modelées dans la masse et l’entour de leurs contours, dessinées avec leur lumière, faites pour ainsi dire de l’âme de leur couleur, elles semblent se détacher de la toile et s’animer, par je ne
1. Ces œillets, possédés par M. Eudoxe Marcille, ne sont comparables qu’au merveilleux bouquet de tubéreuses et de poids de senteur dans un vase du Japon, qui faisaient partie de la collection de M. Camille Marcille. Ce bouquet de M. Camille Marcille était sans doute le bouquet appartenant au comte de Saint-Florentin, exposé au Salon de 1763.
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sais quelle merveilleuse opération d’optique entre la toile et le spectateur, dans l’espace.
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Chardin peignit longtemps des natures mortes, sans oser s’élever plus haut, s’attaquer à la peinture des personnages et des sujets vivants. Il vivait alors en grand compagnonnage avec le portraitiste Aved, le camarade, l’ami de toute sa vie, dont il a laissé le portrait, — c’est un détail fort ignoré, — dans ce tableau du philosophe en habit et en bonnet fourré, lisant un gros livre relié en parchemin, exposé au Salon de 1753 h Chardin se trouvait avec lui ; une dame vint demander à Aved son portrait jusqu’aux genoux : elle lui offrait quatre cents livres. Aved trouve la somme trop modique et refuse. Chardin, habitué à des prix plus modestes, insiste auprès de lui pour qu’il ne laisse pas échapper cette occasion, disant que quatre cents livres sont toujours bonnes à gagner. « Oui, lui dit Aved, si un portrait était aussi facile à faire qu’un saucisson. » Chardin, à ce moment, était occupé à couvrir un devant de cheminée. Il n'avait rien trouvé de mieux que d’y peindre franchement, bellement, et de sa large touche, une table avec sa nappe blanche; au bas, un broc et une bouteille dans un seau à rafraîchir; sur la table,