LAMOUR
L’art du xvme siècle, si exquis dans la peinture et dans la statuaire, présente dans toutes les productions de l’industrie un souffle inspirateur, trop souvent remplacé aujourd’hui par des emprunts faits au passé. Ce n’est pas qu’on étudiât alors moins qu’aujourd’hui les ouvrages d’une époque antérieure, mais au lieu d’en faire un décalque, on voyait dans cette étude une gymnastique salutaire, destinée à fortifier 1 esprit, nullement à enchaîner l’invention. L’artisan, même dans les professions qui semblent en apparence les plus humbles, croyait pom oir y appliquer toutes les ressources dont l’art peut disposer, et il apportait à son travail cet orgueil et cette fierté d’état sans laquelle il ne se tait point de chef-d’œuvre.
Ecoutons parler un serrurier : « Un ouvrier ne peut devenir
Fig. 212. — Grille par Jean Lamour, à Nancy.
habile, s’il n’est pénétré des prérogatives de son art. C’est l’avantage d’être utile aux hommes, c’est l’honneur, cette digne récompense du mérite , ce mobile universel des talents , qui fait éclore les chefsd’œuvre ; l’intérêt seul n’est pas capable d’échauffer le génie, ses vues ne peuvent être que bornées, il ralentira même le progrès des arts, s’il n’est pas uni à ce germe fécond des grandes choses. C’est ce qui m’a déterminé à tracer ici, en faveur des élèves, quelques idées générales à la louange de la forge et de la serrurerie qui en est une branche distinguée, afin d’animer leur courage et d’exciter en eux un noble désir d’atteindre à la perfection. »
Le serrurier Jean Lamour, qui a écrit ces lignes, est l’auteur des fameuses grilles de Nancy, dont les Lorrains sont si fiers. Il a toute sa vie travaillé dans cette ville, où il est né en 1698 et où il est mort en 1771. Son nom, peu connu à Paris, sera toujours populaire dans sa ville natale. Jean Lamour a fait son apprentissage chez son père, qui était établi serrurier à Nancy. Il alla ensuite passer quelques années à Paris pour se perfectionner, et fut rappelé dans son pays par la mort de son père en 1720. On ne sait rien de ses premiers travaux; il paraît pourtant qu’ils furent remarqués, car en 1724 on lui voit faire des fournitures à la ville et devenir ensuite serrurier en titre de Stanislas, roi de Pologne et duc de Lorraine. Il s’est marié deux fois, mais sa vie, tout entière consacrée au travail, n’offre en elle-même aucun incident remarquable. Lamour est le type de l’ouvrier intelligent et laborieux ; à la fin de sa vie, il était devenu fort riche et possédait un cabinet important de tableaux et de curiosités de toutes sortes.
Si les édifices qui décorent la place royale de Nancy sont construits d’après les plans de l’architecte Héré, le serrurier Lamour est entièrement l’auteur des belles grilles qui les relient entre eux. Il les a toutes composées, dessinées de sa main et ensuite exécutées, ainsi que les grands balcons des fenêtres, qui ajoutent tant à l’aspect vraiment royal de la place. Les plus importantes sont les deux grilles monumentales qui font face à l’hôtel de ville, et servent d’encadrement aux belles fontaines de Barthélemy Guibal. Elles se développent sur un plan cintré en décrivant un quart de cercle : leur plus grande hauteur est trente-six pieds. Le plat des pilastres est à gaînes enrichies de baguettes et d’ornements tournants. Les chapiteaux, quoique se rattachant à
Fig. 2ij. — Grille par Jean Lamour, à Nancy.
l’ordre composite, sont d’un caractère très-personnel, car l’auteur avait en vue ce qu’on appelait alors l’ordre français, et il a apporté dans cette intention des modifications qui en faisaient un décor absolument nouveau. Ces deux grandes grilles, composées chacune de trois portiques , sont entourées de verdure et encadrent magnifiquement les groupes sculptés par Gui bal.
Quant à l’exécution matérielle du travail, voici ce qu’en dit Jean Lamour lui-même : « Tout ce qui est en forme solide, comme les carcasses et les bâtis, les socles, les piédestaux, les bases, les corps de pilastre, les chapiteaux, les architraves, les corniches, etc., sont en fer battu et rivé sur les marnages. Les tôles sont si exactement appliquées qu’elles semblent ne faire qu’un même corps. Les saillies des corniches, les différents profils y sont observés avec une précision qui fait douter que ce soit du fer forgé; à peine y aperçoit-on les rivures et les joints. Pour construire ces ouvrages, il a fallu établir une carcasse nue, distribuer les parties si exactement qu’une ligne aurait changé les profils et les saillies. Il fallait, pour observer une parfaite égalité, faire rouler les calibres, les échantillons, se renvoyer les épaisseurs des corps, tant en plan qu’en élévation, observer les lignes parallèles des aplombs, de même que les horizontales et dégauchir tous les corps, les consolider par tenons, mortaises et congés, afin de les renforcer pour que le tout ne fasse qu’un seul et même assemblage. »
Outre les deux grandes grilles ornées de fontaines, il y en a sur les autres côtés qui donnent accès aux rues latérales, et qui portent de riches lanternes. Ce système d’ornementation métallique se retrouve encore dans le grand balcon et les fenêtres de l’hôtel de ville, ce qui donne à la place une surprenante unité. De toutes parts, la teinte noire du fer se marie avec les détails rehaussés d’or, et se détache tantôt sur la verdure des feuillages, tantôt sur la teinte claire des édifices, en sorte que cette place forme un ensemble décoratif qui n’a pas son équivalent en Europe.
Quand les grilles de Lamour furent terminées, l’admiration qu’elles excitèrent fut si grande, que Servandoni, l’architecte de l’église Saint-Sulpice, accourut de Paris tout exprès pour voir ces merveilles tant vantées, et il avoua ensuite que, malgré tout ce qu’on lui en avait dit, il n’aurait jamais cru que l’art de la serrurerie pût être porté à un pareil degré de perfection.
Fig. 214.
Lanternes et Détails de grilles par Jean Lamour.
Le grand escalier de l’hôtel de ville est décoré de magnifiques rampes en fer forgé, dues également à Jean Lamour. Elles sont ornées de panneaux, de pilastres et de montants contournés, dont les fers sont enrichis de moulures et de volutes qui forment une superbe décoration. Voici comment Fauteur s’exprime à ce sujet : « La courbure des doubles rampes ne semble pas être un ouvrage en fer forgé. La platebande annonce un métal moulé et poussé avec le fer d’un menuisier, puisqu’il n’y a dans tous ses contours aucun jarret qui dérange un dessin suivi. La peine qu’a donnée cette plate-bande n’est pas concevable; il faut être de l’art pour comprendre combien il faut de justesse pour profiler et contourner ces pièces sans s’écarter du plan, combien il faut faire rouler le calibre pour dresser toutes les moulures, filets et faces et pour ne point corrompre cette forme. »
Outre ces travaux, où l’artiste a fait œuvre d’architecte et de sculpteur, en même que de praticien, Lamour est l’auteur des beaux grillages qui ferment les chapelles collatérales de la cathédrale de Nancy, des grandes grilles du château de Commercy et d’une foule d’ouvrages moins importants pour des maisons particulières. La plus grande partie de son œuvre a été reproduite dans un ouvrage dédié au roi, dont Lamour a fait lui-même les dessins qui ont été ensuite gravés par Dominique Collin, Nicole Engramelle et d’autres artistes de Nancy. De jolis encadrements, des vignettes représentant Stanislas qui visite l’atelier de l’artiste, ou bien Cupidon occupé à forger, ont été composés par l’artiste serrurier pour orner son ouvrage. 11 est accompagné de commentaires et précédé d’un très-curieux préambule sur la serrurerie où l’auteur présente un résumé historique de sa profession. Nous ne pouvons reproduire ce discours en entier, mais nous croyons que le lecteur nous saura gré d’en présenter une petite analyse accompagnée de quelques extraits.
Après avoir fait l’éloge de la forge, Lamour s’applique à en démontrer la haute antiquité : « Moyse nous apprend, dit-il, que Tubalcaïn, qui signifie maître du monde, fut fils de Lamech et de Silla; on ne compte que six générations entre Adam et lui, et il fut l’inventeur de la forge, suivant l’historien sacré. Il vivait encore dans les temps du premier homme et il s’était déjà rendu célèbre avant la naissance de Seth. De tout temps, l’industrie, la force et l’utilité ont eu le droit de commander aux hommes , et je croirais volontiers que
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Tubalcaïn a été leur premier maître, ainsi que son nom le désigne. Josèphe, qui le nomme Thobel, le dépeint comme un guerrier puissant. Si les historiens juifs firent de l’inventeur de la forge le premier héros, les autres peuples en firent un dieu. De là vient l’Opas des Égyptiens, l’Ephœstos des Grecs et le Vulcain des anciens habitants de la Sicile et de l’Italie. »
Ensuite l’auteur soutient qu’après le cataclysme qui a submergé le monde, le travail des métaux a été le premier en honneur; et si la description du bouclier d’Achille par Homère est un chef-d’œuvre, cela prouve moins l’imagination du poète que l’état de perfection où
Fig. 215. — Rampe d’escalier par Jean Lamour.
la forge était arrivée de son temps. Suivant Lamour, tous les travaux humains relèvent de la serrurerie, qui est aux autres industries ce que le génie est aux sciences. « Si Cérès donne du pain aux Cyclopes, c’est qu’ils lui avaient fabriqué sa charrue. Si le pieux Énée conserve et établit au milieu des combats les derniers fugitifs de Troie, c’est qu’il est armé par l’époux de Vénus. »
Les arts de la paix comme ceux de la guerre sont liés aux progrès de la serrurerie, et le fer, le dernier métal connu, est aussi le plus utile. La force et la sécurité des nations en dépendent. « Pourquoi les Israélites ont-ils été dans l’esclavage et la servitude où les Phi-
listins les avaient réduits? C’est que les Philistins avaient eu la précaution d’enlever des terres d’Israël tous les serruriers, et y avaient interdit l’usage de la forge. Ils la considéraient donc comme la ressource et la force de l’Etat... Dans les armées romaines, les serruriers formaient un corps d’ingénieurs qui travaillaient et présidaient à la construction des machines. C’était souvent à leurs soins et à leur génie qu’on était redevable de la victoire. Aussi César se félicitait-il d’en avoir enlevé deux au parti de Pompée. De là cette ancienne inscription où l’on voit le nom d’un serrurier à côté de celui d’un consul : Anscharios. C. Eutichus. Faber. Ferrarios. Elle ne doit étonner que les âmes ingrates qui ne connaissent pas le prix d’un citoyen utile. »
La serrurerie a sur les autres travaux humains cette incontestable supériorité, qu’outre son utilité de tous les instants, elle est susceptible de s’élever aux plus nobles inspirations de l’art, et peut sous ce rapport marcher de pair avec la peinture, la sculpture et l’architecture. Ce n’est pas cela pourtant que le serrurier Lamour regarde comme le plus beau titre de noblesse de son métier.
Dans toutes les professions un homme peut être honnête en même temps qu’habile, mais la serrurerie a ce singulier privilège qu’elle ne peut pas se passer de l’honnêteté. Un serrurier ne vit de son état qu’à la condition d’inspirer une confiance absolue à tous ceux qui le font travailler.
Cet éloge de la serrurerie par Lamour est quelquefois naïf dans la forme, mais il est empreint, d’un bout à l’autre, d’une sincérité pleine de charme et d’un profond amour de l’art.
G U I B AL ET CYFFLÉ
Barthélemy Guibal, né en 169g, a été le sculpteur des trois derniers ducs de Lorraine, Léopold, François III et Stanislas. C’était un statuaire de mérite, comme en témoignent ses statues d Apollon et les neuf Muses dans le parc de Lunéville, et celles de
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Saint-Pierre et Saint-Michel sur les tours de l’église paroissiale de la même ville.
Les fontaines de Neptune et d’Amphitrite sur la place Stanislas à Nancy sont les titres les plus importants de Guibal à la célébrité qu’il s’est acquise en Lorraine. Ce sont deux groupes décoratifs du plus bel effet, et qui ont surtout le mérite d’être admirablement appropriés à la place qu’ils occupent.
Guibal a formé un élève dont le nom jouit en Lorraine d’une trèsgrande popularité, Paul Cyfflé. Né en 1724, Cyfflé, après avoir été l’élève de Guibal, devint son ami et son collaborateur. Ils avaient été chargés de faire ensemble une statue de Louis XV; mais lorsqu’il
Fig. 216. — La Fontaine, par Cyfflé.
s’agit de la mettre en place, une vive contestation s’éleva entre les deux amis pour savoir lequel mettrait son nom au bas de la statue dont chacun voulait s’attribuer tout le mérite.
Les choses allèrent même si loin qu’on en appela au roi Stanislas pour décider la question. Celui-ci, après avoir écouté les allégations contradictoires de chacune des parties, et ne sachant au juste qui avait raison, proposa l’inscription suivante, en manière de conciliation : « Cette statue a été faite par Guibal d’un coup de sifflet. »
La belle fontaine de la place d’Alliance à Nancy, érigée en souvenir du traité passé en 1756 entre Louis XV et Marie-Thérèse, est décorée de statues de Cyfflé, représentant trois fleuves soutenant une conque
marine sur laquelle porte un obélisque en marbre, chargé de trophées et couronné par la Victoire.
Néanmoins c’est surtout à ses statuettes que Cyfflé doit sa répu-
Fig. 217. — La Fontaine d’Amphitrite par Gnibal.
tation. Il a été longtemps attaché à la manufacture de Niederviller, et on lui attribue la plupart des jolies petites figures en terre dite de
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Lorraine, qui sont sorties de cette fabrique. Parmi les plus connues, nous pouvons citer : la Fontaine (fi g. 216), Y Agréable Leçon, le Savetier et la Ravaudeuse, le Baiser donné et le Baiser rendu, YOi-
Fig. axlC — La Fontaine de Neptune par Guibal
seau mis en cage, le Tailleur de pierres, qu’on dit être le portrait de l’artiste lui-même, le Patineur , qu’on prétend être celui de son
fils, le Buste de Voltaire , la statuette de Panpan Deveau, qui est une pièce fort rare et extrêmement curieuse. Ce Deveau, qui fut surnommé Panpan , je ne sais pour quelle raison, était le lecteur ordinaire du roi Stanislas ; et comme il passait pour l’homme le plus laid de la cour de Lorraine, il était en butte à mille quolibets.
Le chevalier de Boufflers avait fait sur lui le couplet suivant :
Si monsieur Deveau Était un peu beau,
Que monsieur de Beauveau Fût un peu moins beau;
Ce monsieur Deveau Serait un Beauveau,
Et monsieur de Beauveau Ne serait qu’un veau.
Les statuettes de Cyfflé, exécutées avec une pâte blanche et trèsfine, se voient dans un grand nombre de collections, et les belles épreuves sont extrêmement recherchées des amateurs.