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CLODION

l o d ion, dont le vrai nom est Claude Michel, est né à Nancy

en 1738. Dans son acte de baptême, il est appelé fils légitime de Thomas Michel , marchand traiteur, et d’Anne Adam, son épouse. 11 tenait donc par sa mère à une famille de sculpteurs fort habiles, et tout porte à croire qu’il fut élève de Sigisbert Adam. Mais son père luimême, dans l’acte de baptême de Charles-Antoine Vanloo, en 1748, est qualifié sculpteur du roi de Prusse. Nous puisons ce renseignement dans une excellente notice de M. Jal, qui ajoute ; « Ce Thomas Michel est père du sculpteur Clodion; ce qu’il y a de singulier, c’est qu’au baptême de son fils, il est qualifié « marchand traiteur ». Il quitta donc la lardoire pour le ciseau, et en dix ans devint sculpteur habile, de cuisinier qu’il était. »

L’éducation de Clodion fut de bonne heure dirigée vers les arts. Après avoir fait ses premières études dans son pays, il fut envoyé à

LE XVI I Ie SIECLE.

Rome comme pensionnaire du roi, et resta neuf ans en Italie. C’est ce qui est constaté dans un rapport de Natoire, directeur de l’École de Rome, qui fait le plus grand éloge de cet artiste.

Le Musée du Louvre possède de Clodion une bacchante en marbre, portant sur ses épaules un petit satyre. Mais les ouvrages de Clodion se trouvent dans une foule de collections privées et sont aujourd’hui fort recherchés des amateurs.

Fig. 219. — Bacchante par Clodion (Musée du Louvre).

Après avoir eu un très-grand succès de son vivant, Clodion est tombé dans un discrédit complet , et c’est seulement depuis peu d’années que la vogue s’est de nouveau attachée à son nom.

Dans la vente des objets d’art ayant appartenu à Boucher, peintre du roi (1771, Remy expert), nous voyons figurer un ouvrage de Clodion avec la désignation suivante : « Une Vestale, terre cuite de quinze pouces de haut, faite à Rome , d'après l'antique. » Boucher

Fig. 220

Terre cuite par Clodiorr

Fig. 221. — Terre cuite pur Clodion,

possédait également de lui un vase décoré d’une bacchanale d’enfants ; nous pouvons en conclure que les ouvrages de Clodion étaient prisés par les artistes les plus en faveur, avant l’époque où il fut agréé à l’Académie (1773). Ils avaient également pris place dans les cabinets les plus renommés, car à la vente du célèbre amateur Julienne en 1767, nous trouvons deux terres cuites de lui.

Le fameux expert Lebrun, dont les décisions font encore autorité, et Mariette, le plus fin connaisseur peut-être qu’il y ait jamais eu en France, possédaient aussi des ouvrages de Clodion. Le catalogue de la vente de Mariette ajoute même cette phrase significative : « Il règne dans les ouvrages de ce jeune artiste une correction de dessin supérieure et une touche pleine de feu et d’esprit. »

Notons en passant que Mariette est un des hommes que l’art des anciens a le plus passionnés ; mais à côté des immortels chefsd’œuvre de la statuaire, il savait reconnaître le charme et la vie que les artistes grecs mettaient dans leurs terres cuites et leurs petits ouvrages. Or c’est précisément ce côté de l’art des anciens que Clodion avait étudié, et en en donnant la traduction dans son langage gaulois, il a prouvé une fois de plus que l’étude du passé n’altère en rien l’originalité native. Il a fallu l’exclusivisme pédant de nos théoriciens du grand art pour faire croire à notre génération que l’antiquité était froide et guindée, et pour détourner nos jeunes artistes d’études qui devraient les passionner. Espérons qu’un jour on reconnaîtra que,

Fig. 223. — La toilette de Vénus, bas-relief par Clodion.

si la statuaire monumentale obéit dans une certaine mesure aux lois de l’architecture dont elle dérive, les statuettes et les terres cuites, comme tout ce qui est portatif, ont toujours conservé dans l’art antique la liberté d’allure qui est leur essence et que là encore les anciens sont nos maîtres.

Cette raideur voulue, qu’au commencement du siècle on appelait rigidité, a du moins produit de belles œuvres en peinture, et Louis David, qui en est en quelque sorte le patron, demeurera toujours un grand maître. Mais elle a été funeste à la statuaire, qui demande avant tout de la souplesse et de la grâce. Clodion a été une de ses victimes, et les grands ouvrages de sa vieillesse prouvent, en même temps que le déclin de son talent, l’influence du goût régnant. Bien que le Groupe du déluge ait été signalé par la critique du temps comme le meilleur ouvrage de l’artiste, nous ne retrouvons pas là, ni dans Y Hercule en repos, ni dans Y Entrée des Français à Munich, bas-relief commandé pour l’arc de triomphe du Carrousel, les qualités de verve et d’esprit qui assignent à Clodion une place à part dans l’école française.

C’est dans les petits sujets exécutés librement, dans la Toilette de Vénus (fig. 223), dans les Bacchantes et les Satyres, dans les Jeunes Filles jouant avec des tourterelles, et dans ses adorables petits groupes d’enfants, qu’il faut apprécier Clodion. C’est avant tout un charmant décorateur, qui a le plus souvent appliqué son talent à des vases, à des pendules, à des petites statuettes destinées à être placées comme pendants sur des socles ou sur une cheminée. Il a même décoré des maisons, notamment celle de la rue Saint-Dizier, n0 22, à Nancy, qui fut construite pour un riche fabricant d’outils en fer dont le genre de commerce est rappelé dans une élégante suite de bas-reliefs et d’emblèmes.

Clodion est mort à la Sorbonne en 1814; sa vie d’artiste est comme divisée en deux parties. Il avait exposé en 1773, 177g et 1783, puis il expose de nouveau en 1801, 1806 et 1810. On voit par un acte du i3 pluviôse an II (ier février 1794) qu’il avait divorcé avec Catherine-Flore Pajou, fille du célèbre statuaire dont il était le gendre. Mais sa vie d’artiste, comment a-t-elle été employée pendant ces dix-huit ans, où on n’entend aucunement parler de lui? C’est précisément pendant cette période que le goût public s’est transformé; les petits ouvrages de Clodion, fort estimés à ses débuts, subirent alors

LE XVIIIe SIECLE.

une dépréciation notable dont les prix de vente font foi. Ainsi, à la vente Julienne (1767), deux petites figures se payent 25o livres; à la vente Boucher (1771), la Vestale atteint 200 livres; à la vente Mariette (1775), un vase avec groupe d’enfants, en relief, monte à 600 livres, et un groupe de Nymphes et Bacchantes font 900 livres à la vente Varanchan (1777). Mais en 1783, un vase avec jeux d’enfants ne fait plus que 72 francs, des Satyres jouant avec des oiseaux sont adjugés à 36 francs, un Faune dansant avec un Corybante, 3i francs; Vénus donnant un baiser à l’Amour, 24 francs; enfin une Bacchante faisant danser un petit Satyre et des Amours allumant leurs flambeaux ne peuvent passer 3i francs (vente Dubois, Verrier et Clodion frères). En 1788, à la vente Lenglier, un Triomphe de Bacchus, bas-relief de vingt figures, est retiré faute d’amateur, et à la vente Lebrun (1791), deux charmants petits groupes, un Satyre et une Bacchante faisant jouer des petits enfants sont adjugés pour la somme dérisoire de 28 francs !

La révolution dans les arts avait précédé la révolution politique ; les artistes réagissaient violemment contre l’esprit aimable et enjoué de l’époque précédente, et l’opinion publique brûlait avec colère ce qu’elle avait encensé la veille. Devant le flot envahissant des idées nouvelles, Clodion, comme tant d’autres, se trouva dépaysé, et s’il garda, dans une certaine mesure, le rang que son ancienne réputation lui avait assigné, ce fut peut-être parce qu’en abordant la grande statuaire, il oublia complètement la saveur prime-sautière de ses premières productions. La tournure de son esprit ne le portait pas dans cette direction, et dans l’école française il n’appartient pas à la famille énergique des Puget et des Rude; mais parmi les charmeurs aimables et les décorateurs exquis, il a sa place marquée à côté de Lrançois Boucher.

Pour nos artistes de l’industrie, Clodion est un véritable maître; si ses ouvrages atteignent aujourd’hui un prix si élevé dans les ventes, prix qu’ils n’atteignirent jamais de son vivant, il ne faut pas voir là une exagération provenant d'une simple réaction dans le goût, il faut plutôt y constater le besoin que nous éprouvons de chercher dans nos applications mobilières un style vivant et coloré qui échappe à l’absolu et sache se plier aux usages pratiques de la vie.

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