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ISABEY

Jean-Baptiste Isabey naquit à Nancy en 1767. Il fit ses premières études dans sa ville natale sous la direction du peintre d’histoire Girardet et du paysagiste Claudot, ami et imitateur de Joseph Vernet. Une aventure galante qu’il eut dans sa jeunesse décida sa famille à l’envoyer à Paris pour éviter la vengeance d’un rival assez haut placé. N’ayant pas de moyens d’existence suffisants, il se mit au service d’un tabletier qui lui commanda des couvercles de tabatière ornés de petits sujets et des boutons enrichis d’Amours peints en camaïeu.

Un de ses camarades, dont le père était attaché à la maison du marquis de Sérent, gouverneur des enfants de France, lui fit avoir un travail qui décida de son avenir. Il ne s’agissait de rien moins que d’un médaillon représentant le duc d’Angoulème et le duc de Berry, alors enfants. Pendant qu’il y travaillait, Marie-Antoinette entra : Isabey était jeune, bien fait de sa personne, distingué dans ses

manières et pétri d’esprit. Peu de jours après, la reine lui commanda son propre portrait, et bientôt tout le monde le connaissait à Versailles, où on l’appelait le Petit Lorrain.

Fort enjoué par nature, le Petit Lorrain eut promptement du succès; mais, désireux de se perfectionner, il suivit l’atelier de David, en même temps qu’il faisait des portraits pour vivre. Étranger à la politique, il vit continuer sa vogue pendant la Révolution, et ses portraits à l’estompe, d’après les principaux conventionnels, étaient promptement acquis par les éditeurs désireux de les faire graver. Sous

l'ig. 244. — Le Bateau, par Isabey,

le Directoire, Isabey fit partie de la jeunesse dorée et ses miniatures eurent le plus grand succès.

Il s’était marié pendant la Révolution : devenu père de trois enfants, Isabey s’est représenté lui-même avec toute sa famille dans un bateau. Cette charmante composition a été maintes fois reproduite par la gravure. Quand le Consulat s’établit, il prit place parmi les habitués de la Malmaison, et c’est là qu’il fit le portrait devenu si populaire du général Bonaparte. De la même époque date le dessin

Fig. 2+5.

Bonaparte à la Malmaison, peinture d’Isabey,

de la Repue passée au Carrousel , fait en collaboration avec Carie Vernet et dont le croquis original est au Louvre. Il devint bientôt l’organisateur attitré des fêtes de l’Empire, en même temps que le maître de dessin de l’impératrice et des princesses de la famille impériale.

En 1 8 1 5, Isabey reçut la mission délicate de représenter ensemble les plénipotentiaires réunis au Congrès de Vienne. La Revue britannique nous révèle à ce sujet une anecdote curieuse, qui montre la position difficile où se trouvait l’artiste. « Monsieur, lui dit lord Wellington, il me faut la première place dans votre tableau; c’est la mienne, et j’insiste à cet égard. » D’un autre côté, Talleyrand lui dit tout bas à l’oreille : « Dans votre intérêt comme dans le mien, je vous engage à faire de moi le premier personnage de votre tableau, ou à m’omettre tout à fait; mon absence sera remarquée. » Ces deux prétentions contradictoires n’effrayèrent pas l’artiste, qui se tira de la difficulté en homme d’esprit. Il représenta Wellington au moment où il entre dans la salle des conférences : comme les yeux se portent naturellement sur lui, il put se croire le roi de la scène. Talleyrand fut placé au centre même du Congrès, dont il semble ainsi l’arbitre. Le dessin d’Isabey est maintenant en Angleterre.

En 1817, Isabey exposa son fameux Escalier du Musée qui est au Louvre et obtint alors un succès colossal. Néanmoins le gouvernement de Louis XVIII le laissa un peu de côté à cause de son attachement à la famille impériale. Une lettre de la reine Hortense va nous montrer le genre de relations qu’il avait conservées avec elle :

« J’ai été bien contente de votre lettre, monsieur Isabey, et vos bons conseils mç sont bien agréables et bien nécessaires; je me faisais une fête de vous voir à la campagne et de dessiner toute la journée. J’espère que ce sera pour une autre année; en attendant, je vous envoie mes ouvrages pour qu’ils passent à votre critique. Je ne trouve ici aucune ressource ni aucun conseil, ce qui me découragerait, si je n’avais la ferme volonté de surmonter toutes ces difficultés et de trouver dans la peinture une douce distraction. On doit vous remettre un portrait que je viens de faire d’après nature; les choses que vous retoucheriez, je les recopierais pour apprendre, car (quoique de si loin) vos leçons sont si bonnes qu’on peut toujours en profiter. J’ignorais absolument qu’il fallût mettre du noir dans les ombres, Garneray me l’avait bien défendu, et cela m’explique pourquoi il est si couleur de rose; je n’ai pas de bitume; voulez-vous en remettre un petit paquet à M. Darnay, quand vous renverrez mes portraits. Je vous remercie de tous vos bons soins et je vous prie de ne jamais douter de mes sentiments pour mon vieux maître.

. , «Hortense. »

Augsbourg, ce 12 janvier 1823.

iig, 246. — La ville et le port de Dieppe, tableau d’Eugène Isabey (musée de Nancy).

Le roi Louis-Philippe donna à Isabey un logement à Versailles et le nomma conservateur adjoint des musées royaux. C’était comme une retraite pour le peintre qui n’avait jamais su ce que c’était que d’amasser. Mais si Isabey n’avait pas la vertu d’économie, il en avait une autre qui est préférable, la générosité. Il mettait à obliger ses amis une rare délicatesse. Quand Gérard fit son Bélisaire, il ne trouva point d’acquéreur, n’ayant pas encore sa réputation faite. Isabey vint lui dire qu’il était chargé par un amateur de lui demander le prix qu’il voulait de son tableau. Gérard demanda trois mille francs qui lui furent aussitôt comptés ; mais quelque temps après , ayant trouvé une somme de six mille francs du tableau qu’il avait acquis pour obliger son ami, Isabey vint le voir rayonnant et lui rapporta les trois autres mille francs.

Isabey est le plus fameux miniaturiste de l’école française : ses portraits ont eu une vogue immense, et toutes les jolies femmes du grand monde ont tour à tour posé pour lui. La plupart du temps, ses tètes féminines apparaissaient au milieu d’une sorte de gaze aérienne et transparente dont le peintre avait donné la mode : personne n’a su comme lui idéaliser son modèle en lui conservant une ressemblance parfaite. Jean-Baptiste Isabey est mort en 1 855 .

Eugène Isabey1, né en i8o3, étudia la peinture dans l’atelier de son père, mais se livra à un genre complètement different. C’est comme peintre de marine qu’il s’est fait connaître, mais il a abordé depuis bien d’autres sujets. « C’est un charmant peintre que M. Eugène Isabey, dit Théophile Gautier; il a une couleur chaude, une facilité pétillante, un ragoût piquant ; sa moindre esquisse, sa plus légère pochade, décèlent l’artiste véritable, et n’ont pas besoin de nom pour être reconnues : chaque coup de pinceau les signe. M. Isabey est

i. Les principaux ouvrages d’Eugène Isabey sont : 1827. Ouragan devant Dieppe ; la Plage de Honjleur. — 1831. Port de Dunkerque. — 1834. Vue de Boulogne (Musée de Toulouse). — 1836. Vieilles Baraques. — ï 8 3p. Combat du Texel (Musée de Versailles). — 1842. La Pille et le Port de Dieppe (Musée de Nancy). — 1845. Alchimiste.

— 1846. L oms-Philippe recevant la reine J ictoria au T report y Départ de la reine Victoria.

— 1847. Cérémonie dans l’église de Delft. — 1848. Le Mariage de Henri IV. — 1851. Embarquement de Ruyter (Musée du Luxembourg). — 1855. l ue prise à Granville ; Départ de chasse sous Louis XIII. — 1859. Incendie du steamer TAustria. — 1865. Naufrage du trois-mâts /’Emily. — 1867. Matelots saluant le Christ en sortant du port de Saint- I alery ; Episode de la Saint-Barthélemy.

Fig. H7-

original et il a créé de toutes pièces le microcosme où se déploie son talent. Son cachet distinctif est l’esprit, non qu’il ait jamais fait des calembours en peinture ou cherché des sujets ingénieux et littéraires; loin de là, M. Isabey se contente du premier motif venu : une barque tirée sur la plage, une falaise assaillie par la mer, une vieille rue aux maisons qui surplombent, une officine d’alchimiste, une sortie d’église, un départ pour la chasse, lui suffisent pour produire des tableaux que les amateurs se disputent; mais sous sa touche alerte et vive, tout s’anime; tout scintille; rien de gauche, rien de lourd, rien d’épais, rien de bète, tranchons le mot : peints par Isabey, un alambic, une pierre, un canot, ont l’air spirituel. Sa traduction de la nature n’est jamais plate ; il la relève de fantaisie, de caprice et d’entrain. Il a, dans sa façon d’appliquer la couleur, un brio éblouissant, une verve entraînante, un mordant bizarre ; il brûle la toile ; sa touche rapide et nerveuse a la certitude d’un parafe à main levée, et donne à chaque objet sa valeur propre tout en lui piquant une étincelle. »

La Ville et le Port de Dieppe, acquis en 1842 pour le musée de Nancy, est un des meilleurs paysages du peintre. Mais on n’aurait qu’une idée bien incomplète de son talent, si on oubliait ses tableaux d’architecture qu’il animait si bien avec ses petites figures. L 'Église de Delft peut passer pour son chef-d’œuvre sous ce rapport. Le peintre a introduit dans son église une cérémonie du xvT siècle qui ne présente aucun caractère historique, et n’a été pour lui qu’un prétexte pour montrer de charmants visages de femme encadrés de grandes collerettes, des seigneurs fièrement campés, des robes de satin, des dentelles et tout un éblouissant étalage de toilettes.

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