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GRANDVILLE

Jean-Ignace-Isidore Gérard1, dit Grandville, est né à Nancy en i8o3. Son père, qui était peintre en miniatures, lui donna les premiers éléments du dessin et il resta dans sa ville natale jusqu’à vingt-deux ans. Il vint alors à Paris se placer chez Mansion, miniaturiste en réputation, qui était son compatriote, puis chez

1. Ses principaux ouvrages sont : 1826. Costumes de théâtre. — 1828. Les Tribulations de la petite propriété , ou les Dimanches d’un bon bourgeois ; la Sybille des saisons. — 1829. Les Alétamorphoses du jour. — 1830. Galerie mythologique ; V oyage pour l’éternité ; Principes de la Grammaire. — 1831. Participation au journal de Philippon, la Caricature. — t833. Amusements de la société , de l'enfance , de la jeunesse, de l âge mûr ; Passe-temps de la vieillesse. — 1834. Les Breuvages ; le Parisien pittoresque ; le Restaurateur. — 1835. Le Dedans de l'homme expliqué par le dehors ; OEuvres de Béranger. — 1837. Fables de La Fontaine. — 1838. Gulliver. — ï 8 39. Robinson. — 1840. Fables de Florian ; Fables de Lavalelte. — 1841. Les "Animaux peints par eux-mêmes . — 1842. Les Petites Misères de la vie humaine — 1843. Un Autre Monde. — 1844. Les Cent Proverbes. — 1845. Jérôme Pat urot à la recherche d'une position sociale; Caractères

Hippolyte Lecomte. Horace Vernet, qui vit ses dessins, lui prédit un brillant avenir. Duval le Camus lui fît avoir une commande (le Dimanche d’an bon bourgeois ou les Tribulations de la petite propriété) ; mais ses dessins furent saisis un jour par les créanciers de l’éditeur et l’artiste ne reçut rien.

A son arrivée à Paris, Grandville était débarqué chez une vieille dame à laquelle il était adressé, et qui devait le recevoir et le loger chez elle. L’esprit froid et méthodique de cette brave dame était l’antipode de celui de Grandville. Elle lui dit, après les premières politesses :

Fig. 242. — La Famille du lièvre, dessin de Grandville (tiré des Animaux peints par eux-mêmes).

« Monsieur, voici votre chambre; nous déjeunons à neuf heures, nous dînons à cinq, la porte est fermée à dix. » Grandville, après

de Labruyere. — 1846. Les Fleurs animées. — 1 847. Don Quichotte ; les Etoiles animées (publiées après sa more).

Grandville a fait en outre des dessins pour les Français peints par eux-mêmes , le Jardin des Plantes, le Magasin pittoresque ; la Silhouette . 1 Artiste, le Charivari } Y Illustration. le Musée des Familles } etc.

avoir remercié la dame, sortit et ne revint plus. Cette régularité d’horloge n’était aucunement son affaire.

Grandville s’est fait une position spéciale dans les arts avec un genre absolument nouveau et dont il a été réellement le créateur. Après avoir étudié la structure des animaux, et quand il posséda à

Fig. 2+3. — Le Duel, dessin de Grandville (tiré des Animaux peints par eux-mêmes) .

fond l’allure de chacun d’eux, il leur prêta des sentiments humains, et les fit mouvoir comme les fabulistes les avaient fait parler. David Teniers avait fait, avec ses singes et ses chats, une tentative heureuse dans ce genre; mais Grandville, appliquant le système à une multitude d’animauxj, finit par leur faire exprimer toutes les passions humaines. Aussi nul mieux que lui n’a su interpréter La Fontaine.

Mais son chef-d’œuvre est un ouvrage qui, pour le texte comme pour les dessins, restera comme un des livres les plus spirituels qu’on ait publiés en France. Stahl, l’auteur des Animaux peints par euxmêmes, est un pseudonyme de M. Hetzel, qui était l’éditeur du livre en même temps que l’ami intime de l’artiste.

Stahl , en composant son livre , faisait naître des situations qui lournissaient à Grandville l’occasion de créer des types nouveaux et d’agencer des scènes piquantes. Quoi de plus charmant que la Famille du lièvre, que le Rende{-vous galant d’une chatte sous les toits, que le Duel, où le malheureux lièvre se sent défaillir en tirant son coup de pistolet contre son adversaire le coq. Grandville est inimitable dans les scènes de ce genre, et cependant les gravures que nous connaissons sont bien inférieures aux dessins fournis par l’artiste.

Aussi Grandville se plaignait amèrement des graveurs sur bois qui interprétaient ses dessins. « Je me rappelle, écrit-il en parlant du La Fontaine, qu’à propos du premier dessin qui fut gravé (la Cigale ), je sautai en l’air; je courus chez le graveur. Tout le travail avait été changé, deux pattes de l’animal étaient supprimées, etc. Mais on me donna tant d’excellentes raisons que je baissai la tète et me résignai. Le public, me disait-on, n’irait pas regarder cela et j’en verrais bien d’autres... Ce n’est pas en effet la dernière étamine par laquelle j’ai passé. L’imprimeur, à son tour, roulant son cylindre brutal et inintelligent, faisait avancer les fonds, empâtait les finesses, bref, changeait tout l’effet... »

A cette époque, il fallait faire recopier sur bois le dessin original, ce qui impliquait un changement inévitable. « Que de visages de femmes il m’a enlaidies ! dit Grandville en parlant de son dessinateur, que de mains il m’a allongées ou grossies!... Mais je me plains ici du moindre de mes maux. La mise sur bois finie, c’est alors qu’il me fallut endurer la plus terrible des tortures : passer sous l’outil impitoyable du graveur ! »

Grandville a été fortement éprouvé par le malheur. Après avoir perdu successivement plusieurs membres de sa famille, il vit mourir subitement un adorable petit enfant de six ans, et son cerveau en fut ébranlé. Ce fut sous une impression de tristesse profonde qu’il composa ses Etoiles, et quelques jours avant sa mort, il disait : « Bientôt je vais pouvoir les étudier de plus près ! » Il mourut en effet, laissant

dans les arts un vide irréparable, car il est de ceux qui ne se remplacent pas. Kaulbach s’est essayé dans le même genre, avec un savoir beaucoup plus grand, mais avec un esprit bien moins vif et moins prime-sautier.

« Grandville, dit M. Hetzel, qui l’a connu mieux que personne, était un travailleur acharné, il 11e se reposait jamais, aimait son succès au point d’être malheureux, non par envie, mais par une sorte de dépit maladif, de tout ce qui était le succès des autres. Depuis Gavarni jusqu’à Ingres, tout lui était épine et même aiguillon. Ce sentiment que beaucoup de vrais artistes dominent et cachent, il n’était pas maître de le dissimuler. Quand, poussant au delà du possible l’idée cie la métamorphose, il a cherché l’homme dans la fleur, et après dans les choses inanimées, son idée surmenée l’a conduit à une sorte de folie, encore curieuse, encore singulière, mais qui montrait qu’il n’était plus maître de son cerveau. Il est mort fou, notre pauvre Grandville, fou de son idée exagérée. »

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