Gérard, les Artistes de l’Alsace pendant le Moyen Age
L’ARCHITECTURE OGIVALE
de le reconnaître, le blason même de sa nationalité. Comment interpréter autrement la présence sur le grand portail, au cœur même de l’œuvre d’Erwin, des armoiries françaises de saint Louis et de sa mère Blanche de Castille? N’est-ce pas un véritable acte de foi de l’artiste envers son souverain et sa patrie? »
Les insignes de la royauté française, suivant la remarque de M. Gérard, ne se trouvent pas seulement dans la cathédrale de Strasbourg, mais encore dans l’église d’Haslach, également attribuée à Erwin.
L’écrivain alsacien se demande en outre pourquoi Clovis et Dagobert qui, à cette époque, représentaient le sentiment français dans la croyance populaire, occupent une place d’honneur dans la façade, tandis que Charlemagne et Louis le Débonnaire qui, à la même époque, personnifiaient l’esprit germanique, n’y figurent même pas.
Le nom même d’Erwin n’apparaît pas dans la langue allemande avant l’illustre architecte de Strasbourg, et M. Gérard ne le croit pas vraiment allemand. 11 y voit la transformation tudesque du nom de Hervé, connu en Lrance depuis le xe siècle, ou celui de Herpuin, plus ancien encore. De la même manière, le nom de Stcinbach, qu’on y ajoute, pourrait être, comme le nom de l’artiste lui-même, la forme germanisée d’une expression de la langue romane. « Il y avait dans le Beauvaisis un village appelé Pierrefont, en latin du moyen âge Petra fous, Petrœ fontes (le ruisseau pierreux). Le terme allemand de Steinbach en est l’analogue philologique, et mieux que cela la représentation rigoureusement exacte. » En outre, l’épitaphe du tombeau d’Erwin n’indique pas de lieu d’origine, et le nom de Steinbach apparaît pour la première fois dans une inscription fort postérieure à l’illustre architecte.
On voit que, sans être appuyée sur une preuve absolument décisive et irréfutable, l’hypothèse de M. Gérard repose sur des raisons sérieuses. Malheureusement la destruction systématique de la bibliothèque de Strasbourg par les Allemands, et de tous les documents qu’elle renfermait, oblige la critique à s’en tenir à de simples conjectures.
Le grand architecte était occupé depuis plusieurs années à la cathédrale de Strasbourg, quand un formidable incendie, survenu en 1298, brûla tous ses échafaudages et la forêt de charpentes qui
recouvrait la nef* Il fallut encore un temps fort long pour réparer le désastre. Erwin de Steinbach n’acheva pas l’œuvre gigantesque qu’il avait entreprise. Il demeura maître de l’œuvre jusqu’en 1 3 1 8, époque de sa mort.
Son plan né comportait pas la hauteur énorme qu’on a donnée depuis au clocher et la conception primitive du maître était moins étonnante peut-être, mais plus harmonieuse. On est en effet frappé par la disproportion qui existe entre le peu de largeur de la façade et l’immense élévation de la flèche. La flèche, œuvre postérieure de Jean Hultz, de Cologne, est tout à fait étrangère à la conception d’Erwin de Steinbach.
Ce qui est bien son œuvre et qui assurément suffit à sa gloire, c’est la façade, un des plus splendides chefs-d’œuvre assurément qu’ait produits l’art chrétien.
Erwin de Steinbach a eu plusieurs fils qui apprirent de lui les secrets de son art et participèrent à la construction de la merveilleuse métropole alsacienne. \ L’un d’eux a été maître de l’œuvre de la jolie église de Nieder-Elaslach.
JEAN HULTZ
JEAN H u lt z , de Cologne, passe pour être l’architecte qui a modifié les plans primitifs d’Erwin de Steinbach en élevant la fameuse flèche de Strasbourg. Une grande obscurité règne sur la construction de cette flèche, et la concordance des dates est si difficile à établir, que M. Gérard n’hésite pas à admettre deux architectes ayant porté le même nom et travaillé au même édifice.
Suivant cet écrivain, dont les décisions doivent faire autorité en cette matière, Jean Hultz le vieux aurait déterminé la figure de la tour octogone et conçu l’idée des quatre tourelles contenant les escaliers en spirale qui donnent tant d’élégance à la tour. Les Junckher de Prague menèrent l’exécution jusqu’au couronnement de la flèche, qui serait l’œuvre de Jean Hultz le jeune.
Cette flèche, percée à jour, et dont la hauteur prodigieuse donne
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le vertige, a été depuis qu’elle existe l’objet de l’admiration la plus enthousiaste. Au milieu de ce concert de louanges, quelques critiques se sont pourtant fait entendre. « La flèche de Strasbourg, dit M. Violletle-Duc, est courte, grêle, comparativement à la dimension de la tour. Comme structure, cette flèche est la plus étrange conception qu’on puisse imaginer. L’effet qu’elle produit est loin cependant de répondre aux efforts d’intelligence qu’il a fallu pour la tracer et pour l’élever. 11 y a tout lieu de croire qu’elle ne fut pas entièrement exécutée comme elle avait été conçue, et il manque certainement à sa silhouette des appendices très-importants qui n’ont jamais été terminés... Il est entendu, nous ne prétendons pas le nier, que la flèche de Strasbourg est un chef-d’œuvre, mais cette admiration assez générale est surtout motivée sur la hauteur excessive de l’édifice. Pour nous, architectes, dont l’admiration ne croit pas avec le niveau des monuments, nous devons considérer la flèche de Strasbourg comme une des plus ingénieuses conceptions de l’art gothique à son déclin, mais comme une conception pauvrement exécutée. »
JOST DOTZINGER
Jost Dotzinger, de Worms, fut maître de l’œuvre de la cathédrale de Strasbourg à une époque où l’édifice était déjà presque terminé. Sa part dans la construction ne put donc être bien grande, mais il est l’auteur du joli baptistère exécuté en iq53 et qui est un bijou sculpté en pierre (fig. 22).
Jost Dotzinger a joué un rôle très-important dans la franc-maçonnerie ; par son influence, l’institution établit son centre définitif à Strasbourg. Les loges de Zurich, de Cologne et de Vienne, commandant chacune à une assez vaste étendue de pays où elles réglaient les constructions des édifices religieux, furent surbordonnées a la loge mère dont le maître de l’œuvre de la cathédrale de Strasbourg fut le directeur suprême.
Le blason de la loge de Strasbourg fut la Vierge avec l’enfant Jésus dans une gloire, et un écusson portant une équerre et un compas.
La suprématie de Strasbourg sur les villes d'Allemagne dura longtemps, et nous voyons encore, en 1705, sa loge régulatrice imposer des amendes à celles de Dresde et de Nuremberg qui lui étaient subordonnées; mais, en 1707, la diète de Ratisbonne décida qu’aucune ville
allemande ne devait recevoir la loi d’une ville française. A cette époque, du reste, la franc-maçonnerie n’avait plus beaucoup d’importance ; ses formules symboliques cessèrent d’avoir leur raison d’ètre dès que l’architecture religieuse, abdiquant tout caractère propre, se subordonna aux caprices des architectes chargés des constructions civiles.
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