MARÉCHAL DE METZ
( Musée de Metz. )
qui obtinrent un véritable succès. Cependant ce n’est pas sous ce rapport que Maréchal a conquis la place éminente qu’il occupe dans l’art moderne. Il est surtout connu par ses pastels et ses vitraux.
Depuis Latour, Chardin et les grands pastellistes du xvme siècle, l’art du pastel était à peu près perdu en France. Maréchal tenta de le ressusciter. Il acquit à Metz une réputation immense, dont il jouissait déjà depuis quinze ans dans sa ville natale, lorsqu’il songea à la consécration que donnent les Salons de Paris. Les Bûcherons et les Sœurs de misère le placèrent de suite au premier rang dans le genre spécial qu’il avait adopté. Ce fut alors une suite non interrompue de succès, ou plutôt de triomphes. Une inspiration toujours sérieuse s’unissait, dans ses ouvrages, à la plus rare habileté dans l’exécution.
Les Adeptes , le Naufragé, le Loisir, le Galilée, le Christophe Colomb, attirèrent tour à tour la foule. Ses compositions présentaient toujours une grandeur d’ensemble, et on était émerveillé de l’éclat que l’artiste savait donner à ses pastels. La critique applaudissait à outrance et exprimait seulement le fegret de voir que tant de talent fût dépensé dans un genre qui, par sa nature même, semble destiné à une conservation incertaine.
Maréchal est le premier qui ait fait du paysage au pastel. Ses tentatives dans ce genre ont été souvent heureuses, mais en parcourant les montagnes des environs de Bitche, il ne rapporta pas seulement des sites champêtres, il fut frappé par les types des familles bohémiennes, alors assez communes dans la contrée, et sut les rendre d’une façon neuve et originale qui fit d’autant plus remarquer l’artiste.
La réputation de Maréchal était déjà depuis longtemps établie lorsqu’il alla visiter l’Italie en compagnie de quelques amis. Il y passa peu de temps, mais en rapporta de nombreuses études et encore plus de souvenirs. Ses études qu’il faisait dans les musées étaient des sortes de pochades, si ce nom peut s’appliquer au pastel, rapidement enlevées, mais rappelant, d’une manière surprenante, l’esprit et la coloration du maître qu’il voulait traduire.
Nous nous rappelons encore l’effet que Maréchal produisit au Louvre lorsqu’il vint y faire des esquisses d’après les tableaux de Rubens sur la vie de Marie de Médicis. On ne pouvait plus circuler dans la grande galerie, et tous les artistes s’arrêtaient pour regarder
le grand pastelliste messin, dont les interprétations chaleureuses des maîtres étaient si loin des plates copies qu’on faisait tout autour de lui.
C’est au milieu de la plus grande vogue de ses pastels que Maréchal commença à faire des vitraux. On vit apparaître successivement le Masaccio enfant, le Vieux Hoffe de Pfeifer et l’ Apothéose de sainte Catherine, destinée à la cathédrale de Metz. Ses débuts dans ce genre nouveau avaient été un coup de maître, et le grand artiste fut appelé bientôt à décorer de ses verrières plusieurs églises de Paris, entre autres Saint- Vincent de Paul, Sainte-Clotilde, Saint- Augustin, etc. Il a également travaillé pour un grand nombre d'églises en province, notamment à Troyes, Cambrai, Metz, Limoges, etc.
Maréchal est convaincu que la peinture sur verre diffère, seulement par les procédés, de la peinture à l’huile ou à fresque. Son portrait, qu’il a peint sur verre et qui forme une vitre du musée de Metz, a toute l’ampleur et l’allure magistrale des portraits de grands maîtres qu’on voit dans nos galeries. Faire une tète grande comme nature, d’un modelé irréprochable et d’une vie surprenante, n’est-ce pas la meilleure réponse qu’un peintre pouvait faire à ceux qui prétendent que les teintes plates sont seules convenables pour des verrières? Et cependant obtiendrait-on avec un pareil système les éblouissements de couleur des rosaces du xme siècle? 11 est permis d’en douter. Mais si le principe posé par l’artiste nous paraît difficilement compatible avec les nécessités de l’art décoratif, le résultat qu’il a obtenu dans certaines verrières, par exemple dans les Pestiférés, superbe tableau sur verre qui a figuré à l’Exposition de Londres, ou dans le Duc de Guise que quelques-uns considèrent comme son chef-d’œuvre, prouve que l’indépendance est la première condition de l’art, et qu’un homme de talent peut se faire à lui-même sa théorie.
Au reste, bien que Maréchal applique souvent à la peinture sur verre des combinaisons d’effet exclusivement pittoresques, il sait aussi, à ses heures, se plier aux exigences de la peinture décorative, et il l’a prouvé dans ses Évêques de Paris. Mais à Notre-Dame l’artiste avait à faire des figures isolées les unes des autres, dans une donnée prévue et, en quelque sorte, imposée par la forme même de l’encadrement. Dans les verrières de Haguenau, Maréchal a été plus libre et a trouvé un ensemble décoratif des plus grandioses.
La disposition générale a été conçue dans un mode systématique et raisonné, qu’il est facile de suivre. L’église est dédiée à saint Georges, dont la vie se trouve représentée au portail, avec les images des bienfaiteurs de la ville, Barberousse, Conrad III, Albert Ier et Rodolphe de Habsbourg. Les scènes et les personnages de l’Ancien Testament occupent la nef, et celles de la Passion les bas côtés de l’église. L’histoire de la Vierge se déroule dans les transsepts ; le chœur montre les grands sujets dogmatiques : la Cène, le Christ donnant les clefs à saint Pierre, la Descente du Saint-Esprit; l’Adoration de la Trinité occupe le sanctuaire. Ainsi le chrétien qui entre dans l’église voit tout d’abord le saint sous le patronage duquel elle est placée, et
Fig. 254.. — Verrières de l’église de Haguenau, par Maréchal.
traverse tout le cycle de l’histoire religieuse pour se trouver en face de la Trinité quand il arrive au sanctuaire.
Après les sujets religieux, il faut parler des sujets allégoriques, genre absolument nouveau dans la peinture sur verre. Les deux grandes verrières du Palais de l’Industrie, aux Champs-Élysées, représentant la France conviant toutes les nations à l’Exposition universelle de ic? S S et la Bonne Foi présidant au commerce international. L’artiste messin a compris son sujet comme un sculpteur chargé de décorer un fronton, et on est frappé tout d’abord par le balancement des lignes et l’heureuse pondération des groupes.
Maréchal avait créé à Metz une véritable école de peinture, d’où sont sortis plusieurs hommes remarquables. Entouré du respect et de
la sympathie de ses nombreux élèves, il était considéré dans sa ville natale comme un centre qui rayonne, et chacun le saluait comme le chef de ce qu’on appelait l’École de Metz. Il avait en outre fondé, par la fabrication des vitraux, une industrie florissante qui avait pris une grande extension et faisait honneur à la contrée en même temps qu’elle l’enrichissait. Peu d’hommes ont été aussi universellement aimés et estimés, et, dans sa vie si bien remplie, il semblait devoir attendre sans crainte la vieillesse. La guerre est survenue, Metz est devenue une ville allemande, et le vieillard, ne pouvant résister à la vue de l’uniforme étranger, a abandonné du même coup sa ville natale et la position élevée qu’il y occupait. Il est allé demeurer à Barle-Duc, et est occupé aujourd’hui dans la manufacture de vitraux de cette ville. Si du fond de sa retraite, il pouvait entendre la manière dont ceux qui l’ont connu parlent de son caractère, et connaître l’opinion que les artistes ont de ses ouvrages, ce serait peut-être un adoucissement aux chagrins qui sont venus troubler son existence, à un âge où l’homme a surtout besoin de repos.