‹ L'art en Alsace-LorraineChapitre 37 sur 179 · CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

CONTEMPORAINS

ers i83o le mouvement romantique se produisit simultanément en France et en Allemagne, mais d’une façon diamétralement opposée, qui caractérise bien le génie propre des deux nations. L’Alsace, par sa situation géographique, semblait appelée à servir en quelque sorte de trait d’union, et on devait s’attendre à ce que les artistes de ce pays se partageraient entre les deux courants qui avaient leur centre d’activité à Paris et à Munich. Il n’en a rien été pourtant : sur le bruit qui se' faisait autour des grands ouvrages exécutés pour le roi Louis de Bavière, un grand nombre de jeunes Alsaciens ont été suivre les cours de l’Académie de Munich, recevant la même instruction que les jeunes Allemands et vivant avec eux. Pas un seul pourtant ne peut se rattacher par ses œuvres au courant germanique ; mais tous, rejetant ce qu’il y avait d’allemand dans leur éducation, ont pris place dans l’école française contemporaine, et le symbolisme d’outre-Rhin a peut-

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être trouvé parmi eux des admirateurs (il y en avait aussi à Paris), mais pas le moindre prosélyte. C’est que le génie propre d’une race est plus fort que les engouements de la mode. Les Alsaciens, qui, malgré leur accent, appartiennent à la famille gallo-romaine, ne pouvaient se plier aux élucubrations métaphysiques de l’art allemand.

Pour comprendre la différence profonde qui sépare les Alsaciens des Allemands dans le sentiment artistique, nous sommes obligés de dire quelques mots de cette fameuse école de Munich qui fit tant de bruit en Europe il y a trente ans.

D’après l’opinion qui régnait en Allemagne, l’idée était tout dans la peinture et la sculpture, l’exécution n’était rien. Pour laisser plus de liberté à l’imagination et ne pas l’emprisonner dans les habitudes d'une vérité rigoureuse , les artistes de ce pays avaient supprimé l’étude du modèle vivant, et, dans les étoles, on enseignait à dessiner de pratique. Dès qu’un jeune homme, après avoir appris les proportions du corps humain et l’anatomie, se voyait en état de dessiner d’idée la figure qui se présentait à son esprit, il se mettait à lire les poètes, et, sans jamais consulter la nature, il faisait d’immenses compositions, qui semblaient bien moins des conceptions du grand art décoratif que de simples illustrations dessinées sur une échelle colossale et coloriées ensuite d’une façon pitoyable.

L’Allemagne avait une foi profonde dans la rénovation qu’elle tentait, et les fresques qui décorent la nouvelle pinacothèque de Munich sont en quelque sorte le catéchisme des vérités que l’art allemand apportait au monde.

Parmi ces fresques, exécutées d’après les dessins de Kaulbach, il y en une qui symbolise et résume toutes les autres : elle est intitulée la Lutte contre le mauvais goût, ce qui, dans la pensée des Allemands, signifiait la Lutte contre le goût français. Le mauvais goût est personnifié par un chien à trois tètes portant perruque, et ce Cerbère est préposé à la garde d’une prison où les Grâces sont retenues captives. Mais on peut prévoir leur délivrance, car le monstre est attaqué de toutes parts.

D’un côté, Winkelmann lance son encrier contre un des trois visages du geôlier des Grâces; M. de Klenze, l’architecte du bâtiment, sort de la mer, on ne sait trop pourquoi, et se prépare à la lutte, dédaignant d’énormes crapauds qui, placés sur le rivage, lancent leur

venin à l’artiste novateur (les crapauds sont ici la personnification de la critique française).

En même temps, Pégase fend l’air, portant sur lui Cornélius qui brandit une lance, Owerbeck tenant une croix, et le sculpteur Schwantaler tendant la main à un autre artiste dont on ne voit pas le visage, mais qui pourrait bien être Kaulbach lui-même. En s’élançant sur l’ennemi, Pégase écrase un malheureux académicien qui porte perruque et est habillé à la Robespierre.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que cette caricature monumentale, où les personnages sont plus grands que nature, est peinte d’une manière froide et magistrale, tout comme si c’était un Léonidas ou une Descente de croix. Mais les gens qui ont la foi ne s’aperçoivent pas du ridicule, et les Allemands, au lieu de rire, ont applaudi des deux mains à cette grotesque décoration.

Le sculpteur Schwantaler, un des apôtres de la doctrine nouvelle, est beaucoup moins connu en France que les peintres Cornélius et Owerbeck. Ses œuvres, moulées en plâtre, ont été réunies dans une galerie spéciale à Munich. En voyant à côté l’une de l’autre ces nombreuses statues, on est frappé de l’uniformité du caractère dans une aussi grande diversité de sujets. Pas une main, pas une poitrine, pas une forme qui ne soit identique à celle de la figure voisine, pas une draperie qui ne soit agencée de la même façon. Le manque absolu d’observation et d’individualité ne fatigue pas moins que l’étonnante fécondité d’un artiste qui a mis tant d’habileté à parler pour ne rien dire.

En architecture, la rénovation allemande consistait à revenir aux types les plus primitifs, en les appropriant à nos usages modernes. De là, la préférence donnée au dorique dans les monuments inspirés de l’antiquité et la recherche de la tradition chrétienne dans les édifices religieux. Cette tendance à régler l’inspiration par la science archéologique était le fond et le principe de tout ce qui se faisait en Allemagne en fait d’architecture. Munich a vu s’élever une quantité d’édifices d’après lesquels on peut facilement apprécier le résultat d’un pareil système. Ce qui est bon est une pure imitation et presque un décalque; ce qui n’est pas une copie littérale est dénué de toute espèce de valeur.

La plupart des artistes alsaciens dont nous allons parler ont été à Munich à l’époque de la plus grande fièvre du romantisme allemand.

Une fois la curiosité satisfaite, ils ont fait volte-face et pris place dans l’école française, dont ils forment aujourd’hui un rameau important. Si leur patriotisme n’avait déjà prouvé à quel point ils sont Français par le cœur, l’examen de leurs œuvres suffirait à démontrer qu’ils sont de la même race que nous.

Notre intention en commençant ce travail était d’indiquer la nationalité pour laquelle avait opté chacun des artistes dont nous avions à parler. Tous, sans aucune exception, tant en Alsace que dans les parties annexées de la Lorraine, ont tenu à demeurer Français; nous n’aurons donc pas à y revenir individuellement.

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