‹ L'art en Alsace-LorraineChapitre 61 sur 179 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

Eve trouvant le corps d’Abel : Henner remporta le grand prix de Rome et partit pour l’Italie.

Je me rappelle qu’à cette époque un de nos camarades, peu avancé en dessin, mais très-révolutionnaire dans ses idées sur la peinture, me dit en m’annonçant le succès d’Henner: « Encore un découlé; c’est dommage! — Et comment? — Oh! je dis coulé comme peintre, car il est bien sûr d’arriver à tous les honneurs, c’est un paloignon! »

Ce mot de paloignon ne me frappa pas tout d’abord. Depuis, j’ai remarqué que cette épithète singulière résumait toutes les haines et toutes les colères que les artistes dissidents nourrissent contre l’Ecole de Rome. En voici l’origine.

On sait que les lauréats de l’Académie de France à Rome sont logés aux frais de l’État à la villa Médicis. Un jour, ils étaient réunis à la table commune, quand l’un d’eux, invoquant le plaisir qu’on aurait toujours à se rappeler mutuellement des souvenirs de jeunesse, proposa qu’une fois revenus à Paris, les anciens prix de Rome se réunissent une fois par mois à un souper de camarades, afin qu’on ne perdît pas le souvenir les uns des autres. La motion fut adoptée sur-le-champ, et comme il y avait ce jour-là de la soupe à l’oignon, et que la réunion projetée devait avoir un caractère essentiellement intime et frugal, il fut décidé que cette soupe commencerait toujours le repas, ce qui rappellerait, en même temps, l’origine de l’institution.

Cette réunion mensuelle des anciens lauréats de l’École des Beaux- Arts dure encore, et elle a rendu à plusieurs d’entre eux de véritables services, car les vieux poussant les jeunes, chacun étend ainsi ses relations et tout le monde s’en trouve bien. Aussi les peintres qui n’ont pas eu les honneurs du grand prix ont quelquefois conçu de la jalousie contre leurs anciens camarades arrivés plus vite et plus haut qu’eux, et ne manquent pas de dire que l’École de Rome est une coterie dangereuse, à laquelle l’administration des Beaux-Arts prodigue injustement toutes les commandes. C’est à cause de ce dîner mensuel que, pour certain groupe de peintres, les anciens prix de Rome constituent ce qu’ils appellent la Confrérie de la soupe à l’oignon et par abréviation les paloignons .

Pour les intransigeants du réalisme , pour les révolutionnaires de la pure tache , pour les purs enfin, l’épithète de paloignon est le dernier terme du mépris et veut dire simplement un homme qui reçoit des

Page 1