PORTRAIT DE MME H
er. Alsace -Lorraine
honneurs immérités. Il n’était pas inutile de donner une fois l’origine de ce mot, qui est admis aujourd’hui dans le jargon des ateliers; s’il venait à passer dans la langue usuelle, comme cela est arrivé pour tant de mots forgés par les artistes, 1 les savants rédacteurs du dictionnaire de l’Académie seraient peut-être embarrassés pour en trouver l’étymologie.
Si le terme de paloignon m’est revenu à propos d’Henner, c’est que je ne connais pas d’artiste plus convaincu et surtout moins intrigant que celui-là. Le succès a bien fait de venir le chercher, car il n’aurait jamais su courir après. C’est un talent sérieux qui n’a aucun charlatanisme et plaît justement par sa sincérité. Comme il n’a jamais eu de grands travaux décoratifs commandés par le gouvernement, je ne vois pas que ses anciens camarades aient pu lui servir à grand’chose. Ce ne sont assurément pas eux qui peignent ses tableaux et ses admirables portraits, et le rang élevé qu’il occupe dans les arts tient uniquement à la qualité de ses ouvrages.
Pour nous, le grand prix de Rome ne donne assurément pas un brevet de génie, mais il implique chez celui qui l’a remporté une certaine somme d’étude, ce qui n’est pas à dédaigner par le temps qui court. Il est certain que le séjour de plusieurs années en Italie modifie le goût d’un artiste, et s’il le détourne quelquefois du courant de la mode, c’est pour le rattacher à une tradition plus sérieuse. Qui croira par exemple que, sans l’étude approfondie qu’il a faite -de Léonard de Vinci, Henner saurait imprimer à ses peintures cette suavité de forme, cette délicatesse de modelé, cette distinction suprême qui est le trait caractéristique de son talent?
Les études qu’Henner envoya de Rome montrèrent de suite la direction où il allait s’engager. Ses tableaux ne présentent habituellement qu’une ou deux figures généralement nues et dans une pose toujours très-simple. Nos musées en possèdent plusieurs : à Dijon, le Jeune Pêcheur et le Réveil ; à Colmar, la Madeleine et le Christ en prison ; au Luxembourg, la Chaste Suzanne et l’ Idylle.
L'Idylle est peut-être! le tableau qui résume le plus complètement le talent de l’artiste. Deux femmes nues, mais d’une nudité chaste qui n’éveille que l’admiration, sont arrêtées devant une fon-
i . Le mot rococo vient des élèves de David, qui qualifiaient ainsi le goût régnant au xvme siècle; le mot chic vient de l’atelier d’Ingres.
taine et respirent les senteurs du soir. L’une est assise et joue de la flûte; l’autre debout écoute sa compagne. Une lumière douce glisse du ciel, argente les figures et se perd dans les reflets d’une eau tranquille. Peinture exquise et sans fracas, qui ne passionnera pas beaucoup la foule , mais que les vrais amis de l’art n’oublieront jamais quand ils l’auront contemplée une fois.
Malgré la valeur de ses tableaux, c’est surtout avec ses portraits qu’Henner a établi sa réputation. Nos portraitistes en renom ont tous une spécialité. L’un peint la femme du grand monde et s’efforce de rendre les élégances aristocratiques. Un autre fréquente une société plus libre, et traduit dans une peinture alerte et brillante les séductions et les sourires des femmes de théâtre. La spécialité d’Henner est la femme ou la jeune fille simple et honnête; personne mieux que lui n’a su rendre l’ingénuité du visage, la candeur du regard et le charme pudique de la jeunesse.
Après la guerre, Henner a voulu, comme bien d’autres, apporter le tribut de son talent à la patrie malheureuse. C’est lui qui est l’auteur de la figure d’ Alsacienne à mi-corps dont la photographie se voit partout.
Henner, avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son air à la fois bien portant et endormi, pourrait au premier abord passer pour un Allemand naturalisé ; mais, n’en doutez pas, il est bien et purement Français. S’il avait du sang germanique dans les veines, cela se trahirait dans ses œuvres. On le verrait évoquer les Titans et peupler ses toiles de symboles prétentieux qu’un gros volume suffirait à peine pour expliquer. Son talent, bien au contraire, sent la simplicité et la clarté d’un esprit qui observe la nature avec passion et la rend avec une distinction dont la peinture d’outre-Rhin n’offre pas d’exemple.
HOLTZ APFFEL
La mort tragique de Holtzapffel fit beaucoup de bruit en 1866. Le jury avait refusé son tableau, et le malheureux artiste s’était suicidé. La presse s’émut à cette nouvelle, et pendant plusieurs jours son nom
fut dans toutes les bouches. Le marquis de Boissy parla chaudement de l’artiste que le désespoir avait rendu fou, et la rigueur du jury prit dans l’opinion publique l’importance d’une question politique. Informations prises, on s’aperçut que la décision du jury n’avait aucunement condamné le peintre à la misère, puisque sa position de fortune le mettait à l’abri du besoin.
En réalité , Holtzapffel était un artiste de talent ; son tableau refusé n’était probablement pas un chef-d’œuvre, car quoi qu’en disent les mécontents, aucun jury ne refuse des chefs-d’œuvre. Mais il y avait probablement au Salon bon nombre de tableaux admis qui ne valaient pas le sien, ce qui arrivera toujours, quelle que soit la composition du jury.
Quoique ayant fait des tableaux assez variés par le sujet , Holtzapffel aimait surtout les scènes où il pouvait montrer des costumes piquants. Sa Procession au xvne siècle du Salon de 1864, son Secret de Polichinelle n’étaient pas des tableaux hors ligne, mais c’étaient des ouvrages estimables. L’artiste voulait monter plus haut et aurait à coup sûr progressé, si sa nature ne l’eût porté au découragement. Il avait l’intelligence qui fait les bons peintres, il n’a jamais eu la foi robuste qui fait les maîtres.