CATHÉDRALE DE STRASBOURG
STRASBOURG
fut publiée avec le génie de la guerre, la critique se tut et parla d’autre chose. Le sculpteur fit en sorte que les choses traînassent en
Fig. 109 — Statues du grand Portail de la Cathédrale de Strasbourg.
longueur, puis quand il fallut placer le groupe dans l'église Saint-
Thomas, il s’enferma dans un échafaudage de planches, et replaça son Amour tel qu’il l’avait conçu primitivement. Quand le monument fut inauguré, Louis XV venait de mourir, et l’opinion publique s’inquiétait assez peu du maréchal de Saxe : on ne fit pas attention au changement et Pigalle eut ainsi gain de cause.
Le temple neuf de Strasbourg était, malgré son nom, un édifice
Fig. no. — Porte de la Maison de l'Œuvre de Notre-Dame, à Strasbourg.
fort ancien. En 1824, en travaillant dans cet édifice on découvrit sous le crépi des traces de peinture, et on reconnut bientôt qu’il y avait là une Danse des morts, peinte à sept pieds du sol et s’étendant sur les deux murs de l’église ; ces fresques étaient fort endommagées.
Dans la première un frère prêcheur entretenait ses auditeurs des
STRASBOURG
austères pensées de la mort. Parmi eux on voyait un pape, un cardinal, un évêque, des gentilshommes et des gens de toutes conditions. Ensuite, la mort vient prendre le pape entouré de ses cardinaux. Puis
Fig. ni. — Escalier de la Maison de l’Œuvre de Notre-Dame, à Strasbourg.
c’est l’empereur et l’impératrice, rayonnants de jeunesse et magnifiquement parés, puis un roi, un évêque, une reine, un abbé que la Mort appréhende sans distinction et comme au hasard : les costumes sont ceux du xve siècle.
La danse des morts de Strasbourg, quoique moins importante que celle de Bàle, était une très-grande curiosité pour l’archéologie
et l’histoire de l’art en Alsace. Le temple neuf, avec tout ce qu’il contenait, a été détruit par les Allemands en 1870.
L’église Saint-Guillaume est surtout remarquable par les monuments du comte Ulric, landgrave de la basse-Alsace, et de son frère Philippe, précieux échantillons de la sculpture au moyen âge.
Parmi les édifices civils de Strasbourg, il faut citer le château, construit de 1728 à 1741 par le cardinal prince de Rohan, évêque de Strasbourg, l’hôtel de la préfecture, le théâtre, etc.
Le musée de Strasbourg, dont le désordre et le mauvais entretien ont été maintes fois signalés par la critique, était pourtant trèsdigne d’intérêt. Après avoir été traité par l’administration française avec une négligence fautive, il a été détruit par les Allemands en 1870, et il n’en reste plus rien aujourd’hui.
Ce musée renfermait trois ou quatre morceaux, qui, partout
Fig. 112 — Tombeau de l'évêque Ade'och
ailleurs, eussent été la gloire de collections plus célèbres, bien qu’ils fissent peu d’effet, à cause de l’abandon où on les laissait et du peu de soin qu’on en prenait. 11 y avait d’abord un Pérugin des plus remarquables, la Sainte Apolline , dont Bein a fait une gravure au burin à une époque où ce tableau était attribué à Raphaël. C’était une figure de grandeur naturelle, portant un manteau bleu pâle doublé de vert sur une robe rouge cerise.
La Sainte Apolline était un envoi fait en i8o3 par le musée central, et provenait de la sacristie de l’église des Augustins à Pérouse. C’est à la suite du traité de Tolentino, en 1798, qu’elle était venue en France avec plusieurs autres ouvrages du même artiste.
STRASBOURG
On pouvait encore signaler dans l’école italienne un bon tableau du Bassan représentant Abraham offrant un sacrifice ; après avoir fait partie de l’ancien cabinet du roi ; il avait été envoyé à Strasbourg sous le Consulat.
G'//£07Tt'-
/ 1M0XA2 om^fAi-vi \ / ijua ti ^aattAjfîuî >
/ MIV1OI03Æ CMHUC
Fig. ii 3. — Tombeau du maréchal de Saxe.
Dans l’école flamande, le musée de Strasbourg possédait un ouvrage important de Memlinck, dont l’attribution a été contestée, mais qui passait pour un des plus beaux tableaux des écoles
primitives : le Mariage mystique de sainte Catherine d’ Alexandrie. Au centre du tableau, la Vierge, assise sur un trône de marbre blanc, portait le divin Enfant. Elle était couverte d’une robe bleue à franges d’or et d’un manteau rouge. L’Enfant passait l’anneau au doigt de sainte Catherine, somptueusement parée. Sainte Barbe, vêtue d’une robe verte et tenant un fruit, complétait cette composition, dont le style archaïque s’unissait à une exécution des plus délicates. Ce tableau avait appartenu au peintre Gabriel Guérin, qui l’avais acquis en 1 838 pour 20,000 francs, somme énorme pour l’époque et qui prouve l’importance de l’œuvre.
Un vigoureux tableau de l’école de Rubens, des Nymphes poursuivies par des Satyres et une Adoration des Rois avec vingt personnages de grandeur naturelle, un beau portrait de femme, de Mireveldt, une Rixe de paysans dans un cabaret , joli tableau d’Adrien Van Ostade, signé et daté 1 633, des peintures primitives des écoles rhénanes constituaient la part des étrangers dans ce musée, dont le Pérugin et le Memlinck étaient les pièces principales.
L’école française ancienne était représentée par Simon Vouet, Lebrun, Largillière, Rigaud, Valentin, Detroy, Oudry, etc. Le Cerf blanc faisant tête aux chiens , passait pour être le chef-d’œuvre d’Oudry ; il portait en grosses lettres sa date 1731. On signalait aussi, parmi les pièces intéressantes, un joli tableau mythologique de Trémollières, Alphée et Aréthuse, un beau portrait du maréchal de la Leuillade, par Largillière, un portrait de Kléber, considéré comme le meilleur ouvrage de Régnault, etc.
Le musée de Strasbourg possédait aussi quelques tableaux recommandables soit par leur rareté, soit parce qu’ils se rattachaient à des souvenirs locaux : par exemple, un Intérieur strasbourgeois en 1600, sans nom d’auteur, mais très -curieux par les détails précis du mobilier et du costume, un tableau intéressant de Ninet de l’Estain, maître peu connu de l’école française et disciple de Simon Vouet : ce tableau, fait pour Notre-Dame de Paris, représentait Saint Pierre et Saint Paul, et a été gravé par Abraham Bosse. Enfin, un artiste cher aux Strasbourgeois, Benjamin Zix, avait là ses ouvrages principaux : Une Fête de village, la Danse de l’ours, les Musiciens ambulants, les Musiciens du régiment, etc.
L’Alsace contemporaine était représentée au musée de Strasbourg
Fig. 114. — Une Fête à Strasbourg
par des œuvres de la plupart de ses artistes en renom. On y voyait entre autres les Schlitteurs de la forêt Noire , tableau qui fut exposé en 1857 et contribua beaucoup à la réputation de Brion, X Arrivée des Zurichois an tir de Strasbourg , en iS'jô et une Fête à Strasbourg, deux tableaux capitaux de Théophile Schüler, la Mort de Polynice et Servius Tullius, par Guérin de Strasbourg, la Fête de la grand’ mère, par Marchai, qui, s’il n’est pas natif du pays, peut compter parmi les Alsaciens d’adoption, le Dimanche che\ le grandduc , un des plus jolis tableaux de Jundt.
On se rappelle le succès que ce dernier tableau obtint au Salon •
J" HJ- — Un Dimanche chez le grand-duc, tableau de Jundt musée de Strasbourg).
de 1864: Jundt n’a jamais été plus spirituellement gauche dans ses paysanneries allemandes. Les visiteurs circulent dans un vaste salon, au milieu duquel est une Vénus de Milo. Un paysan endimanché, avec de gros gants verts et son formidable chapeau à la main, jette sur la statue un regard investigateur et admire cette belle nourrice. Il est d’un niais à faire pâmer de rire. Près de lui, deux jolies paysannes, étrangement coiffées, se font des petites remarques, tandis qu’un Suisse, en grande livrée rouge, explique quelque chose aux visiteurs avec la
STRASBOURG
gravité traditionnelle qui caractérise en tout pays les gardiens d’une collection.
Les œuvres de la sculpture n’étaient pas très-nombreuses au musée de Strasbourg, mais il y en avait d’excellentes, entre autres un beau buste de Louis XV, par Lemoyne, celui du cardinal de Rohan, par Bouchardon, celui de Louis XVI, par Houdon, la Vénus sortant des eaux et la Floi e du statuaire Omacht, la Jeune Paysanne trempant son pied dans un ruisseau, jolie statue de Grass, etc. Une collection
Fig. il 6. — Vase de Strasbourg.
assez complète de moulages d’après l’antique, complétait le musée des Beaux-Arts, dont il ne reste plus rien aujourd’hui.
Strasbourg possédait en outre une riche collection d’antiquités qui a eu le même sort que celle des tableaux. Parmi les raretés qu’elle renfermait, il faut signaler une série de bas-reliefs d’un travail grossier, mais très-curieuse pour l’étude de la mythologie celtique, un autel qu’on croit avoir été consacré au dieu gaulois Teutatès, et plusieurs ouvrages se rattachant aux plus anciennes antiquités de l’Alsace.
L’art gallo-romain était représenté par une petite Vénus en bronze, appartenant à la belle époque, un autel consacré à Apollon, une
curieuse pierre tumulaire avec un soldat romain complètement armé, divers instruments à l’usage des médecins, de nombreuses urnes cinéraires et des vases en verre, dont un de la plus extrême rareté. Ce vase, entourée d’une sorte de réseau ou de grillage en verre rouge et portant une inscription en verre vert, a été trouvé en 1825 dans un cercueil en forme d’auge , tout près des glacis de Strasbourg.
Un vase en cuivre, trouvé dans le Rhin, près de Schlestadt, et qui paraît avoir servi pour l’administration du baptême, nous reporte aux origines du christianisme en Alsace, ainsi qu’une grande table en pierre couverte d’emblèmes et d’animaux symboliques. Puis c’est un ancien bas-relief polychrome, montrant les gardes endormis auprès du sépulcre du Sauveur, une cuve baptismale du xie siècle ornée de bas-reliefs archaïques, deux statues colossales représentant l’évêque Arbogast et Rodolphe de Habsbourg, qui, avant d’ètre empereur, avait été capi-
Fig. 117. — Monnaies de Strasbourg.
tainedes Strasbourgeois, une riche collection des médailles et monnaies alsaciennes, contenant des pièces de la plus grande rareté, entre autres celles qui se rapportent à la période franque, une collection de vitraux provenant de l’ancienne chartreuse de Molsheim, des instruments de torture trouvés dans les vieux châteaux des Vosges, un plan en relief de la ville et des fortifications de Strasbourg, fait par Speclin en 1574, de vieux instruments de musique, le sabre de Kléber, une quantité de dessins d’antiquité locale, un pot en bronze venant des Zurichois, etc.
Parmi les curiosités du musée archéologique, aucune n’était aussi populaire en Alsace que l'ancienne bannière de la ville de Strasbourg, représentant la Vierge assise avec les bras étendus et l’enfant Jésus sur ses genoux. Un type analogue se retrouve sur des monnaies de la ville.
STRASBOURG
La bibliothèque de la ville, qui a été détruite par les Allemands en même temps que le musée de peinture et la collection des antiquités, était une des plus riches de France et d’Europe pour les manuscrits précieux et les miniatures. Elle ne contenait pas moins de i5o,ooo volumes et environ 1,600 manuscrits, dont la perte est irréparable pour la science. Dans les sa'les du rez-de-chaussée étaient rangés les incunables, provenant de l’ancienne commanderie de Saint-Jean, les nombreux manuscrits du moyen âge, la collection très-curieuse des
i-ig. 118. — Ancienne Bannière de Strasbourg.
vieilles impressions du xve siècle, les pièces du procès de Gutenberg et le titre par lequel le chapitre de Saint-Thomas prête à l’inventeur une somme de 80 livres, un recueil des lois canoniques écrit en 788, un dictionnaire des notes tironiennes, ou caractères sténographiques usités dans la chancellerie des rois carlovingiens, le poëme de la Guerre de Troie en 60,000 vers, par Conrad de Wurtzbourg, un trèsbeau recueil de prières du viiT siècle, écrit sur vélin pourpré, en
caractères d’or et d’argent, un superbe bréviaire avec des miniatures encadrées d’arabesques, un missel portant les armes de Louis XII, etc. Mais la pièce la plus importante de la bibliothèque de Strasbourg était incontestablement le Hortus deliciarum, de Heriade de Landsberg, recueil prodigieux dont les nombreuses miniatures ont servi de modèles à une quantité de vitraux et de sculptures qui décorent les églises du moyen âge. Nous n’avons pas à revenir sur ce travail dont nous avons déjà longuement parlé et dont la perte constitue une lacune irréparable pour l’histoire de l’art. Ajoutons, pour finir avec Strasbourg, que ces destructions honteuses, que rien ne justifiait et qui n’ont pas avancé d’une heure la victoire, resteront dans l’histoire comme une flétrissure que les travailleurs de tous les temps reprocheront toujours à l’Allemagne.
Les ruines des châteaux de Ringelstein , de Hohenstein et deNideck, forment un but habituel d’excursions aux environs de Strasbourg. Le château de Ringelstein était situé sur une haute montagne, et c’est moins les débris qui en restent que les magnifiques vues qu’on a aux environs, qui attirent les touristes de ce côté. Il en est de même pour celui de Hohenstein dont il subsiste seulement quelques massifs de maçonnerie.
Une grosse tour carrée et un corps de bâtiment divisé en plusieurs terrasses et entouré de fortifications marquent l’emplacement de l’ancien château de Nideck; c’était un manoir féodal situé dans une position effrayante et dominant une cascade qui se précipite à travers les rochers.
De nombreuses légendes se rattachent au château de Nideck, dont la date de construction est inconnue. Il était jadis habité par une famille de géants, bonnes gens d’ailleurs, mais vivant loin des hommes. Un jour, cependant, une petite fille de cette famille, trèsjeune assurément puisqu’elle n’avait encore que quarante pieds de haut, ayant quitté la montagne, vint faire un tour dans la plaine du côté qu’habitent les hommes, et fut frappée d’étonnement en voyant un laboureur qui conduisait sa charrue. Il est probable que le laboureur ne fut pas moins surpris que la petite géante. Mais celle-ci , s’étant baissée, prit délicatement le paysan avec ses bœufs et sa charrue et alla montrer à ses parents le joli joujou qu’elle avait trouvé. « Ma fille, lui dit son père, reporte bien vite où tu les as
Fig. 119. — Porte de l'église d’Haslach
trouvés, ce laboureur et ses bœufs. Car ce que tu prends pour un joujou est ce qui fait vivre les géants aussi bien que les hommes. »
Dans la vallée que domine ce château était l’ancienne abbaye d’Haslach. L’église, qui sert aujourd’hui de paroisse, est un charmant édifice commencé vers la fin du xme siècle ; la nef et la tour abbatiale ont été élevés au xive siècle par le fils d’Erwin de Steinbach.