DE L’ALSACE
STRASBOURG
Strasbourg *, l1 ancien Argentovat , est une des premières villes de l’Europe par l’importance de ses monuments. C’est aussi, malgré les nombreuses transformations qu’elle a subies depuis ces dernières années, une des villes qui ont le mieux conservé leur physionomie ancienne.
Les toits élevés de ses vieilles maisons, les nids de cigogne qui couvrent ses cheminées, les poutres apparentes et les pignons qui avancent sur la rue lui donnent un cachet original, qui, néanmoins, tend beaucoup à disparaître. Mais des estampes assez nombreuses reproduisent la ville telle qu’elle était au xvne et au xvme siècle, et fournissent aux archéologues de précieux renseignements.
i . Strasbourg porte d’argent à bande de gueules, avec deux lions soutenant l’écusson timbré d’un heaume à couronne d’or, d’où sortent deux ailes de cygne.
La ville possède plusieurs places décorées de statues qui méritent d’être signalées. Le monument de Gutenberg a été inauguré en 1840 sur l’ancien marché aux herbes qui prit le nom de place Gutenberg. David d’Angers, auteur de la statue, a montré l’inventeur de l’imprimerie appuyé sur une presse : il tient à la main une feuille sur laquelle est gravée cette phrase : Et la lumière fut. La figure est en bronze, et repose sur un piédestal en grès orné de bas-reliefs allégoriques.
La place Kleber est la plus grande de la ville : la statue du général est due à Grass et est considérée comme son meilleur ouvrage. Le vainqueur d’Héliopolis est représenté au moment où, ayant reçu de l’amiral anglais l’ordre de se rendre, il adresse à son armée sa fameuse allocution : « Soldats, à de telles insolences on ne répond que par des victoires; préparez-vous à combattre. » Des basreliefs représentant les batailles d’Héliopolis et d’Altenkirchen décorent le piédestal, sous lequel est un caveau renfermant les cendres du héros.
La cathédrale est construite sur un emplacement consacré au culte depuis les temps les plus reculés, et la fondation d’une église chrétienne en ce lieu, qui était sacré chez les païens, remonte à Clovis. Détruite plusieurs fois par le feu, la cathédrale de Strasbourg s’est toujours relevée plus belle. Les parties les plus anciennes de l’édifice actuel passent pour être du xi° siècle. A cette époque, l’évêque Werner conçut un projet grandiose, fît appeler les architectes les plus habiles, passa huit années à rassembler des matériaux, recueillit des fonds en accordant des indulgences à ceux qui contribueraient à l’érection du monument et eut la gloire de jeter les fondements d’un des plus beaux édifices que l’art du moyen âge ait élevés.
Pendant quatre siècles, on a travaillé à la cathédrale alsacienne, qui présente ainsi le style de diverses époques. Parmi les architectes qui ont tour à tour dirigé les constructions, ceux auxquels on attribue les parties principales sont Hermann Auriga, auteur du chœur et du portail de style roman, qui regarde le nord , Erwin de Steinbach , que l’évêque Conrad appela pour élever la façade, Jean Hultz, qui termina le clocher, et Jacques de Landshut, auquel on doit le portail Saint-Laurent, du côté du midi.
La cathédrale de Strasbourg, qui n’a jamais été achevée, a subi à diverses époques de nombreuses mutilations. Sous la Révolution,
elle fut transformée en un Temple de la Raison, et un monument en rochers, symbolisant la nature, remplaça l’ancien autel.
Une proposition, qui circula alors, ne tendait à rien moins qu’à abattre la flèche, et, dans la fièvre du moment, on ne sait ce qui serait arrivé, si un homme d’esprit (il y en a partout, même dans les clubs) n’eût proposé de la coiffer d’un bonnet de la liberté. Sa péroraison mérite d’être rapportée : « C’est le seul point, sur toute la République, s’écria-t-il, où les couleurs nationales peuvent être portées aussi haut vers le ciel, protecteur des hommes libres! L’étranger peut les apercevoir de la rive opposée; puisse cette vue être bientôt celle du serpent d’airain contre les souffrances de l’esclavage ! » Un tonnerre d’applaudissements prouva à l’ingénieux orateur qu’il avait porté juste, et un bonnet de la liberté en fer-blanc fut hissé au haut du clocher. 11 en fut retiré ensuite pour prendre place dans les collections de la ville, où il est resté jusqu’à la destruction de la bibliothèque par les Allemands.
Malgré les mutilations qu’elle a subies pendant la Révolution et les statues qui en ont été arrachées, des désastres bien autrement graves étaient réservés à la cathédrale alsacienne. Si elle n’est pas entièrement détruite, c’est parce que l’artillerie allemande n’est pas encore suffisamment perfectionnée. Le clocher a servi de but aux obus, et un officier pariait, en riant, qu’en trois coups il abattrait le sommet de la flèche. En renversant l’immense croix placée au haut du clocher, les Allemands espéraient que son poids entraînerait dans sa chute une partie de la flèche déjà criblée par les obus. La croix fut, en effet, atteinte par l’habileté des artilleurs, mais, retenue par les barres du paratonnerre, elle se courba sur elle-même sans tomber. De nombreuses photographies, prises après le bombardement, représentent la flèche de Jean Hultz, dont on voit la cime penchée. C’est ainsi que le chef-d’œuvre du plus grand artiste de l’Allemagne put résister aux coups de ses compatriotes acharnés à le détruire.
La teinte rouge-brun du grès vosgien employé pour la construction de la cathédrale de Strasbourg lui donne un aspect étrange et original. Les trois portails de la façade sont décorés de statues dont les plus remarquables sont les Vierges sages et les Vierges folles (fig. 109); mais nous n’avons pas à y revenir puisque nous en avons parlé plus haut. Il en est de même des vitraux de Tinté-
rieur, ainsi que du baptistère de Jost Dotzinger et de la superbe chaire à prêcher due à Jean Hammerer. L’horloge astronomique est une des grandes curiosités de la cathédrale de Strasbourg, mais son ingénieux mécanisme est tout à fait en dehors du cadre qui nous est imposé dans ce travail.
La crypte, qui s’étend sous toute la longueur du chœur, est la plus ancienne partie de l’édifice, et quelques-uns la font remonter à l’évêque Verner. Cette crypte forme elle-même comme une sorte d’église composée d’une nef avec deux absides et un chœur arrondi. La forme cubique des chapiteaux montre l’influence byzantine que l’architecture subissait à cette époque.
Il faudrait un volume pour indiquer, même sommairement, les richesses artistiques de la cathédrale de Strasbourg , surtout en sculpture.
Parmi les nombreuses statues qui décorent l’édifice, il y en a qui sont placées à une telle hauteur, qu’il serait bien difficile de les étudier. Mais les moulages qui en ont été faits sont réunis dans une sorte de musée, installé dans la Maison de l’Œuvre de Notre-Dame , placée en face le portail nord de la cathédrale. Cette maison, qui est le siège de l’administration d’une riche et ancienne dotation ou œuvre spécialement affectée à l’entretien de l’église, est elle -même un des plus jolis spécimens de la Renaissance en Alsace.
L’édifice date de 1 58 1 et montre un curieux exemple de ce qu’on peut appeler le caprice en architecture. La porte seule, par sa disposition singulière, pourrait en donner une idée. Mais il faut entrer dans l’intérieur et voir le curieux escalier en spirale par lequel on monte dans les étages supérieurs de la maison.
Les collections de moulages sont placées au rez-de-chaussée, avec les pièces du mécanisme de l’ancienne horloge; au premier étage on voit, dessinés sur de vieux parchemins, les anciens plans de la cathédrale, très-curieux à étudier, à cause des différences qu’ils présentent avec le monument tel qu’il a été exécuté.
L’église Saint-Thomas, consacrée au culte protestant, est l’édifice le plus important de Strasbourg après la cathédrale. Elle s’élève sur l’emplacement occupé auparavant par un ancien palais des rois francs. L’église Saint-Thomas appartient en grande partie au style
Fig. io8. — Cathédrale de Strasbourg, portail septentrional
roman. Elle est pourvue de deux tours, dont une est du xie siècle.
L’église Saint-Thomas renferme plusieurs monuments très-intéressants pour l’art et l’archéologie. On y voit entre autres un basrelief du xme siècle représentant Saint Thomas touchant les plaies du Christ, et le cercueil en pierre de l’évêque Adeloch (fig. 112). Ce tombeau, qui porte sa date sur une inscription, nous donne un curieux spécimen de la sculpture au ixe siècle. Il repose sur deux lions de style byzantin, et présente la forme d’une caisse surmontée d’un 'couvercle angulaire.
On voit aussi dans l’église Saint -Thomas plusieurs monuments funéraires dus au statuaire Omacht, et le fameux tombeau du maréchal de Saxe, un des monuments les plus importants de la statuaire française au xvme siècle.
Le tombeau du maréchal de Saxe, œuvre du statuaire Pigalle, a été élevé en 1777 par ordre de Louis XV. Le héros est devant une pyramide avec des trophées. La mort entrouvre un cercueil et lui fait signe d’y descendre malgré les supplications de la Lrance éplorée qui essaye de la repousser. Hercule, placé vis-à-vis de la Mort, semble plongé dans la douleur. D’un côté du maréchal on voit l’aigle d’Autriche, le lion belge et le léopard anglais abattus sur leurs drapeaux brisés. De l’autre côté et derrière la statue allégorique de la Lrance, l’Amour pleure et tient son flambeau renversé.
Cette figure attira à l’auteur les critiques les plus violentes : on trouvait l’image de l’Amour tout à fait déplacée dans un tombeau. Pigalle répondit qu’une figure d’enfant était nécessaire à son groupe, et que ce monument ayant un caractère historique, devait montrer que la vie du maréchal avait été partagée entre la gloire militaire et les aventures galantes. Le ministre se fâcha et écrivit à Pigalle que les faiblesses du maréchal n’avaient pas besoin d’être transmises à la postérité, et que s’il avait besoin d’un enfant dans son groupe, il pouvait en faire le génie de la guerre, mais non l’amour. Il ajouta que ce n’était pas un conseil, mais bien un ordre qu’il transmettait au sculpteur.
Pigalle dut obéir et changea la figure d’enfant, qu’il coiffa d’un casque; mais il était désolé et disait à ses amis : « On veut me déshonorer en rendant mon groupe ridicule ; aujourd’hui je plie, mais je me redresserai bientôt. » En effet il avait son plan. Une estampe