AVANT-PROPOS
Ce livre n'est rien qu’une glane, et je me suis borné à classer mon butin.
Le lecteur en si amusant s' instruira , aussi bien dans le passé que dans le présent, car j’ai joint aux fleurs fanées, les fleurs fraîches de mes propres souvenirs .
L’Art en Anecdotes
Art et Beau.
A propos de la beauté du visage : Cuvier parlant de la reine de Saba, disait : « Elle n'avait qu'un œil, mais elle avait un grand cœur ! »
Descartes aimait les « louches », tandis que Montesquieu et Benjamin Constant préféraient la femme laide de visage... Et l'on dit que les acteurs Le Kain et Garrick firent des passions malgré leur laideur, sans oublier Mirabeau à l’épiderme pustuleux !
Le dessinateur Grandville a curieusement détruit, en le dessinant au pied de la lettre, l'attirail pompeux de l'imagination lapidaire. Lisez cet idéal : front d’ivoire, yeux de saphir, sourcils et cheveux d’ébène, joues de roses, bouche de corail, dents de perles, cou de cygne, etc...
« Ce qui peut donner des désirs à un voleur, écrit spirituellement A. Karr, mais nullement à un amoureux. »
Goûtez aussi combien Pascal se moque de l’esthétique dans cette boutade : « Le nez de Cléopâtre eût été plus court, que la face du monde en fût changée. »
« Le 14 août 1485, des ouvriers découvrirent sur la voie
Appienne un tombeau de marbre qui contenait le corps embaumé d'une jeune fille. Elle était merveilleusement belle et si bien conservée qu'on l'eût crue vivante. Une si grande foule se pressait pour la voir, que le pape Innocent VIII ordonna d'enlever le corps et de l'enfouir dans le plus grand secret, tant il craignait que cette païenne ne fit une concurrence dangereuse à ses saints. » La Femme dans V Art. (M. Vachon.)
SA
Comme on demandait au sculpteur Bernin quelles étaient les plus belles des Italiennes ou des Françaises, il répondit que sous la peau des Italiennes on voyait du sang, et du lait sous celle des Françaises.
Phidias disait que les artistes donnaient aux dieux la forme humaine, parce qu'ils n'en connaissaient pas de plus belle.
A propos de l'homme et de sa beauté physique (fig. 1), nous empruntons à Charles Blanc cette singulière anecdote :
« Il y avait une fois un jeune taureau, qui, étant d'une beauté rare, faisait l'admiration de ses parents. Son père au moment de mourir lui dit : « Tu peux parcourir le monde et « te montrer partout, tu ne trouveras pas un animal qui soit « plus beau que toi ; mais tu en trouveras un plus puissant : il « s'appelle le roi des animaux. » Son père mort, le jeune taureau se mit en route et, après deux jours de marche, il rencontra, au détour d'une forêt, un éléphant. « Voilà sans « doute l'animal dont mon père m'a parlé, » se dit-il, et s'avançant vers lui, il le salua avec respect en l'appelant : le roi des animaux. « C'est une erreur, répondit l'éléphant, je ne « suis pas le roi des animaux, mais si tu veux cheminer quel- « que temps avec moi, je m'engage à te le faire voir... » Tous les deux ils voyagèrent un jour entier, et, arrivés dans un lieu désert, ils virent sortir d'une caverne un lion. « Celui-là,
ART ET BEAL1
Cliché L. Mercier.
Fig. 1. — Vénus de Milo (art antique grec).
« dit l'éléphant, est le roi des animaux... » Le jeune taureau, pénétré d'admiration, s'avança humblement et présenta au lion ses hommages. « Vous vous trompez, dit le lion, ce
Fig. 3. — Vulcain remet à Vénus les armes d’Achille, par François Boucher.
Fig. 4. — Achille, par Aiæamène (art antique grec)
Fig. 5. —
Cliché L. Mercier
Le Val-de-Grâce, dressé sur les plans de F. Mansard, par Lemercier, Lemuet, Leduc et Duval.
l’art en anecdotes
« n'est pas moi qui suis le roi des animaux, mais s'il vous plaît « de me suivre, je vous le montrerai dans peu. » Le taureau et l'éléphant suivirent le lion, qui, leur ayant fait traverser un bois, s'arrêta tout à coup à la vue d'un pâtre endormi, qu'on apercevait au travers du feuillage. « Voilà le roi « des animaux, dit le lion. — Celui-là? reprit le taureau... « — Silence! fit le lion; prends garde de le réveiller; car, je « te le dis et tu peux m'en croire, celui-là est notre maître : « c'est lui qui est le roi des animaux ! »
« En 1527, André del Sarto peignit dans le réfectoire du monastère de Saint-Salvi la fameuse Cène qui renouvela le triomphe de la maison de Pindare. Deux ans après, pendant le siège, les soldats, furieux de ne pouvoir emporter la place, ravageaient, pour se distraire, les faubourgs et les édifices des environs. Ils avaient déjà dévasté le couvent de Saint- Salvi, quand, arrivés au réfectoire et voyant cette peinture, ils s'arrêtèrent tout à coup et se retirèrent en silence. Ce jourlà rien ne fut détruit. » Ne point confondre toutefois, cette émotion sacrée, avec la terreur provoquée par les figures bizarres que les Gaulois, comme les sauvages de l'Amérique du Sud, se traçaient sur le corps ou dont ils ornaient leurs boucliers, pour déconcerter leurs ennemis.
« Quand Richard Cœur de Lion, qui dirigeait en personne la construction du Château-Gaillard, près les Andelys, vit son œuvre terminée, avec toutes les défenses qui s'y rattachaient et la rendaient imprenable, il s'écria : Qu'elle est belle ma fille d'un an ! »
ART ET BEAU
Cliché L. Mercier.
Fig. 6. — Dessin de Raphaël Sanzio.
En apercevant la merveilleuse dentelle de pierre qui orne la façade de la cathédrale de Tours, Henri IV s'écria : « Ventresaint-gris ! les beaux joyaux que voilà ! Il n'y manque plus que des écrins ! » Et Vauban, frappé d'admiration en présence de l'énorme tour octogone qui domine la cathédrale de Coutances, s'exclama : « Quel est le sublime fou qui a osé lancer dans les airs un pareil monument ! »
C'est Michel-Ange qui a dit, en parlant des portes de l'église Saint-Jean à Florence : « Elles sont si belles qu'elles devraient servir de portes au paradis. »
Le peintre Watteau étant prêt de mourir, son confesseur lui présenta un crucifix ; Watteau le regarda et ne dit que ces mots : « Otez-moi donc ce crucifix ! Comment un artiste a-t-il pu rendre si mal les traits de Dieu ! »
Le peintre Louis David (fig. 2), petit-neveu de Boucher, après avoir déclaré : « N'esx pas Boucher (fig. 3) qui veut ! » s'était écrié, à la vue des chefs-d'œuvre de Rome : « Je suis opéré de la cataracte ! »
« Sache qu'il y a vingt-cinq ans passés il me fut montré une coupe de terre tournée et émaillée d'une telle beauté, que dès lors j'entrai en dispute avec ma propre pensée. » Art de terre , par Bernard Palissy (1580).
On connaît cette charmante anecdote : « Appelés à con-
ART ET BEAU
courir, les plus célèbres sculpteurs de la Grèce firent chacun une Amazone pour le temple de Diane à Ephèse; et, comme on leur demandait quelle était la plus belle, chacun se donnait la première place et attribuait la seconde à Polyclète; troisième Phidias; quatrième Krésilas; cinquième Kydon; sixième Phradmon. D'où l'on devait conclure que Polyclète était le vrai vainqueur. »
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« Un grand nombre d'artistes qui eurent de la célébrité dans la première partie du moyen âge étaient des évêques ou des saints. On aurait craint de laisser peindre ou sculpter les images offertes à la vénération des fidèles, par des mains indignes d'un si pieux ministère, la légende de Hugues de Moutier en est la preuve. Placé dès son enfance dans une abbaye de bénédictins pour y apprendre les principes de l'art, Hugues s'en échappa et mena une vie peu régulière; réintégré plus tard dans son couvent, il fut chargé de sculpter un crucifix, mais le Christ ne voulut pas être représenté par des mains si profanes, et Hugues fut frappé d'une grave maladie. D'autre part, une tradition du ixe siècle rapporte que Tutilon, bénédictin de Saint-Gall, qui jouissait d'une grande renommée de talent et de piété, était en train de sculpter dans la ville de Metz une image de la Vierge, quand tout à coup on vit des traits de feu sortir des mains de la statue ; deux anges, sous forme de pèlerins, parurent devant l'artiste et lui demandèrent si la Vierge était sa sœur ou sa parente pour qu'il pût la représenter si bien. La madone se trouva le lendemain entourée de beaux abbés en relief et dorés, et on pensa que c'était la Vierge elle-même qui avait ajouté cet ornement à son portrait en signe de satisfaction. (Histoire des Beaux-Arts . René Ménard. »
Fig. 7. ~ Pagode chinoise.
Fig. 8. — La Toussaint, par E. Friant (art d’inspiration photographique).
l’art en anecdotes
« Dans le primitif Orient et dans la vallée'du Nil, l’Art, confondu avec le plus haut sacerdoce, était aussi vénéré que le grand prêtre. En Grèce, la fable de Prométhée ravissant le feu du ciel pour animer l’argile, symbolisait assez clairement l’auguste origine des Arts. Aussi n’est-on pas étonné d’apprendre que le plus sage des philosophes, le maître de Platon, était sculpteur et qu’il avait modelé les trois Grâces. Chez les Eléens, un sentiment de respect s’attachait au souvenir de Phidias et les descendants de ce grand homme avaient, de père en fils, la charge de montrer aux étrangers comme un lieu vénérable, l’atelier où il avait sculpté son Jupiter Olympien. L’effigie du statuaire Alcamène (fig. 4) était placée au faîte du temple d’Eleusis. La ville de Pergame, en Syrie, acheta, de deniers publics, un palais ruiné pour sauver quelques murailles où il restait encore des peintures d’Apelle, et les habitants suspendirent la dépouille de ce peintre illustre dans un réseau de fils d’or. » (Ch. Blanc.)
Ledoux, architecte du roi Louis XV, à qui l’on doit notamment la construction des barrières de Paris appelées propylées par leur auteur (celles de la place Denfert-Rochereau subsistent encore), avait des conceptions bizarres qui tenaient de l’exaltation. Un jour on proposait de construire une maison pour le poète-abbé Delille. La façade à peine dessinée, Ledoux s’écrie : « Quoi! des croisées! la maison de l’abbé Delille doit être éclairée parle haut; c’est un temple de gloire ! » Peu s’en fallut que le malheureux poète, qui n’était pas encore aveugle, ne fût emprisonné et éclairé, bon gré, mal gré, à la manière des dieux de marbre de Phidias !
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Lulli entendant chanter à une messe un air qu’il avait composé pour l’Opéra, se mit à dire : « Seigneur, je vous demande pardon, je ne l’avais pas fait pour vous. »
Fig. 9. — Napoléon III à Solférino, par E. Meissonier.
Cliché. L. Mercier.
Fig. 10. — Buste d’enfant, par Donatello.
Le cadre le plus riche que Ton connaisse se trouve dans la cathédrale de Milan encadrant la célèbre peinture de la Vierge et V enfant. Ce cadre est en or massif, richement ciselé; q est orné d'un grand nombre de pierres précieuses; les quatre
ART ET BEAU
^llCüé L, MKHCIEH.
Fig. 11. — Saint François d! Assise, par Giotto.
coins sont formés de superbes mosaïques représentant des scènes de la Bible.
On dit ijqu'il a coûté 628,000 francs. Ainsi l'art est-il dignement servi.
Un peintre de l'antiquité ayant montré à Apelle une Hélène qu'il avait représentée couverte de bijoux à profusion : « Ne pouvant la faire belle, lui dit Apelle, vous l'avez faite riche. »
A propos de la répulsion de Ingres (fig. 31) pour le laid, A. Duval conte que lorsque le maître dirigeait sa promenade vers la route de Tivoli à Rome et qu'il s'approchait d'un mendiant couvert d'horribles plaies, habitué de ce beau sitè, Mme Ingres s'empressait de jeter son châle sur la tête de son mari jusqu'à ce qu'ils eussent dépassé de beaucoup le pauvre estropi é. Du même auteur encore, sur le même suj et : « C'est Ingres au Théâtre-Français se rejetant vivement en arrière, poussant un cri d'horreur, au spectacle de Geffroy, personnifiant Œdipe, lorsqu'il sort de son palais les yeux crevés ! C'est Ingres encore détournant la tête tandis que l'excellent Duprez chantait, et comme on lui demandait avec étonnement s'il n'aimait pas le talent de Duprez, répondant : « Au contraire, une émission de voix admirable! un style! mais, regardez... voyez... cet écartement des yeux ! »
Le musicien Rameau était assisté, à son lit de mort, par son curé. Tout ce que celui-ci put tirer du moribond fut ces paroles : « Que diable venez-vous me chanter, monsieur le curé ! Vous avez la voix fausse. »
ART ET NATURE
Art et Nature.
Phèdre raconte dans une de ses fables qu'un célèbre histrion était chargé d'amuser le peuple romain en imitant le cri d'une oié. Un paysan ayant voulu surpasser l'histrion, fit crier une oie véritable qu'il avait cachée sous son manteau : il fut sifflé.
Ce qui intéressait le peuple romain ce n'était pas le cri de l'oie, mais l’heureux effort de l'histrion pour imiter ce cri.
De même, le peintre Zeuxis atteignait-il le but extrême de l'art lorsque, selon la légende, il peignit des raisins justes au point que les oiseaux venaient becqueter son œuvre? Et Ch. Blanc, à propos de la vision personnelle chez l'artiste, s'exprime parfaitement ainsi : « Une femme a passé dans les rues de Rome, Michel -Ange l'a vue, il l'a dessinée sérieuse et fîère; Raphaël (fig. 6) l'a vue aussi, et elle lui a paru belle, gracieuse et pure. Mais si Léonard de Vinci l'a rencontrée, il aura découvert en elle une grâce plus intime, une suavité pénétrante, et il la peindra enveloppée d'une gaze de demijour. »
Corot, en présence de la nature, se laissait aller à la plus profonde rêverie et voici, à ce propos, une jolie leçon de
Cliché L. Mercier.
Fig. 12. — Orphée, par Gustave Moreau (art d’expression idéale).
ART ET NATURE
voir et de choisir que le célèbre paysagiste donna à un débutant. Ce dernier peignait à côté de Corot et critiquait très vivement
Cliché L. Mercier.
Fig. 13. — Vainqueur au combat de coqs, par A. Falguiëre.
un mur malencontreux dont la propreté et la rectitude, disaitil, faisaient tache dans la beauté du site. Et Corot de demander
finement : « Un mur? quel mur? Je ne le vois pas. » A citer, à côté de cet idéalisme (fig, 12), cette fine critique du naturalisme littéraire. Il s'agit de E. Zola. C'est E. Pailleron qui parle : « Emile Zola, certes, dépeint admirablement tout ce qui se passe, du haut de sa fenêtre, mais... il habite un vilain quartier ! »
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Le peintre Gœneutte, à ses débuts, rend visite à Jules Dupré dont il sollicite timidement les conseils. Le célèbre paysagiste après avoir longuement disserté sur l'art, ouvre soudain la fenêtre qui donne sur la campagne où il habite, et montre avec un grand geste l'horizon : « Est-ce beau la nature ! Est-ce beau tout cela ! » et Gœneutte d'approuver docilement. « Eh bien ! mon garçon, conclut Dupré, si vous copiiez cela tel que, vous ne feriez que de la saloperie (sic). »
« Caravage avait un tel amour du vrai qu'ayant à peindre l'évangéliste Mathieu, pour l'église Saint -Louis des Français, il fit tout bonnement un homme écrivant sur ses genoux croisés, et montrant grossièrement la plante de ses pieds aux fidèles. Les prêtres, mécontents, enlevèrent le tableau. Caravage faillit mourir de rage, et il fut convenu qu'il en exécuterait un autre. Le Caravage mit son nouveau saint Mathieu en posture d'un vieillard qui écrit et trempe sa plume dans l'encrier ! Voilà ce qui s'appelle de la souplesse !
Ayant une Madeleine à peindre, il saisit une jeune fille à sa toilette, au moment où elle arrangeait au soleil les longues tresses de ses cheveux; il jeta quelques bijoux sur la table qui se trouvait devant elle, il consentit à poser à ses pieds un vase de parfums fumants, et il donna cette étude pour une Madeleine. Assurément, ce n'est pas là la pécheresse qui adora Jésus et qui se repentit, mais c'est une peinture vraie. »
ART ET NATURE
« En regardant dans le petit parc de Saint-Gratien un cèdre dêodora , ses étages de branches déchiquetées allant en diminuant jusqu’à son sommet, j’ai comme une révélation que la pagode (fig. 7), la construction chinoise, a été inspirée par l’architecture de cet arbre, ainsi que l’ogive, dit-on, le fut aussi par le rapprochement en haut, d’une allée de grands arbres. » (E. de Goncourt.)
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Un tableau de Restout, peintre célèbre, mort en 1768, donna lieu à une aventure assez plaisante. Le tableau représentait la destruction du palais d’Armide. Un Suisse, qui était ivre, se passionna pour ce palais à peu près comme Don Quichotte pour Don Galiféros et la belle Mélisandre. Il prit son sabre, et frappant à grands coups sur les démons destructeurs de cet édifice, il détruisit l’effet magique du tableau et le tableau lui-même.
Tandis que les fleurs, les plantes et les animaux inspiraient la décoration, il ne faut pas croire que l’homme ne servit point aussi de modèle. Dans Histoire et Physionomie des styles , Henry Havard, après avoir parlé de l’action des carrosses sur la beauté féminine et l’hygiène des hommes, dit encore l’influence de ce mode de véhicule sur le mobilier, les dispositions et les formes de l’architecture !
« ... Tout d’abord, les hommes qui, depuis deux siècles, avaient pris l’habitude d’être constamment bottés, n’étant plus obligés de patauger dans la boue ni d’être toujours prêts à monter à cheval, se dépouillèrent de ces fameuses bottes, objet de moquerie de la part des étrangers.
«... Mais, ceux d’entre nous qui avons vu le commencement
du règne de Sa Majesté, écrit un contemporain de Louis XIV, se souviennent que les rues étaient si remplies de fange, que leur malpropreté avait introduit l'usage de ne sortir qu'en bottes... « Cette révolution eut une répercussion assez rapide et j'ajouterai : quelque peu imprévue, sur le mobilier. Avec les bottes, la jambe se présentait tout d'une venue, assez semblable — qu'on me pardonne la comparaison — à un fût de colonne. On cite même certains gentilshommes, le comte d'Aumont entre autres, « qui étaient si curieux d'être bien bottés, qu'ils se tenaient les pieds et les jambes dans l'eau froide, pour pouvoir botter plus étroit. »
Avec les carrosses, cette mode tyrannique prit fin. Les hommes se montrèrent en « jarretier », comme dit Brienne. La jambe apparut alors avec ses rondeurs suggestives, ses fines attaches, ses renflements harmonieux, et il est à croire que cette vue impressionna très fort les regards, car, partout dans le mobilier, la colonne droite et rigide, mise en vogue par l'architecture classique, fut remplacée par des formes « à mollet ». Les piètements de chaises, de tables, les quenouilles des lits furent gratifiés de renflements significatifs, applications d'autant plus naturelles qu'on avait pris déjà l'habitude d'identifier les principaux meubles à bâtis avec ceux du corps humain.
On disait les pieds, le dos, le siège d'une chaise, les pieds et l' entre-jambe d'une table, etc.
Ce nom de mollet fut même appliqué au balustre, « petit pilastre renflé vers son milieu et composé de quatre parties :
Fig. 14.
Cariatides, par Jean Goujon.
ART ET NATURE
le piédouche, qui sert de base; la poire , nom qu’on donne à la partie renflée; le coZ, qui va en s’amincissant; et le chapiteau qui couronne le tout «, si bien que balustre et mollet étant quasiment devenus synonymes, on appela les meubles à pieds renflés « des meubles à balustre ».
On sait que l’intervention du balustre à mollet ne se borna pas à l’ameublement. Il commença dès le xvne siècle, à jouer dans l’architecture un rôle considérable qui, même de nos jours, est demeuré important.
La photographie (fig. 8), document évident, l’interprétation exacte à côté de l’expression fantaisiste, dérouta singulièrement le public, au début.
C’est ainsi que les chevaux vrais de Meissonier (fig. 9), notamment, succédant aux coursiers en bois et faux d’allure d’Horace Vernet, apparurent à la foule comme de vulgaires chevaux de fiacre, et l’on se demande si le noble animal dont parle Buffon, eût gagné à être plus longtemps reproduit avec cette beauté factice, cette fougue irréelle autant que puérile, qui nous valurent les représentations de Rubens, de Wouwerman et de tant d’autres animaliers occasionnels ou spécialistes d’antan.
« Quand je regarde un paysage de Constable, disait un amateur, à l’époque, je sens un air frais qui me frappe au visage. » — « Il me fait penser à mon parapluie, » accentuait un autre.
Combien ces amateurs seraient plus frappés encore de la vérité du paysage chez nos artistes modernes !
La duchesse de Montmorency, veuve du duc que Richelieu fit condamner et exécuter en 1632, tirait grande vanité
Cliché L. Mercier.
Fig. 15. — Atlantes.
de ses mains qu'elle avait très belles et elle ne souffrait jamais qu'on les touchât autrement que gantées. Or, un jour, dans un bal, son beau-frère le prince de Condé, et le marquis de
ART ET NATURE
Fortes, voulurent les déganter eux-mêmes en badinant. Elle le souffrit, mais dit hautement au dernier qu'elle ne le permettrait plus à d'autres. Cette parole fut rapportée à Louis XIII qui dit en riant à la duchesse : « Je vous déganterai aussi quand il me plaira. — - Sire, répondit-elle, je ne le souffrirai pas. » Mais, remarquant que le roi était mortifié de la réponse : « Votre Majesté, reprit-elle aussitôt, pense bien que ' je ne voudrais pas lui en donner la peine. »
Le vieux sculpteur grec, Myron, avait représenté avec une telle vérité 1 certaine Vache allaitant son veau , que l'on lui décocha cette épigramme : « Berger, conduis tes vaches plus loin, de peur que tu n'emmènes avec elles celle de Myron. » Et Apelle peignit une cavale si parfaitement, que les chevaux hennissaient en la voyant ! Cela ne s'est pas renouvelé depuis...
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Donatello (fig. 10) aurait, dit-on, incliné à imiter, à ses débuts, trop servilement la nature et, à propos d'un Christ sculpté par cet artiste, son collègue Filippo Brunelleschi 2 lui aurait un jour reproché ce penchant en ces termes : « Tu as copié très habilement l'homme qui a posé devant toi, mais ce n'est pas un Dieu que tu as figuré. »‘Ce à quoi Donatello, blessé de cette critique, répliqua : « Tu en parles à ton aise; essaie donc, toi, de faire un Christ. » Et Brunelleschi se mit au travail.
A quelque temps de là, ce dernier artiste invite à déjeuner Donatello. Chemin faisant, Filippo achète des vivres et prie son collègue de les porter chez lui, prétextant une dernière
1. « Donnez-leur de l’eau, disait Martial, à propos de poissons sculptés par Phidias, et ils nageront. »
2. Le célèbre architecte italien avait débuté brillamment par être sculpteur et orfèvre.
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ART ET NATURE
Cliché L. Mercier.
Fig. 19. — Vénus et l’Amour, par Rembrandt.
emplette. Donatello, à peine entré dans la maison de Brunelleschi, laisse choir les provisions qu'il vient de faire, à la vue d'un magnifique Christ dû à son hôte !
« Et nos œufs? et notre fromage? interroge malicieusement à son retour l'auteur du second Christ; comment déjeu-
nerons-nous? )> Mais Donatello, encore pétrifié d’admiration répond : « J’ai mangé ma part, ramasse la tienne. C’est bien ! Tu fais des Christs, et tu as raison de le dire, moi, je fais des paysans ! »
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Tous les sujets qu’on appela plus tard naturalistes , répugnaient d’instinct au peintre E. Lami. A l’œuvre pendant le jour, le dessinateur-écrivain-acteur Henri Monnier courait la nuit les bas-fonds, les palais du gin ou de la misère de Whitechapel, et Lami s’exclamait devant ces croquis, admiratif mais sincère : « Comment pouvez-vous dépenser tant de talent à dessiner de pareilles saletés? » Lami ne s’était en effet senti attiré, que vers les magnifiques costumes historiques qu’il avait admirés chez les grands seigneurs. A Paris, il avait fait son entrée dans le monde sous les auspices du duc de Nemours, dont il avait été le professeur de peinture et qu’il accompagna au siège d’Anvers. On connaît, au surplus, les toiles distinguées du peintre en question, caricaturiste occasionnel.
A rapprocher de l’esprit légendaire, l’esprit de tradition dont la sauvegarde est singulière, de même que le latin, dans les mots, brave l’honnêteté. Le célèbre sculpteur Falguière (fig. 13) représenta un jour deux femmes nues en train de se battre. C’était superbe, mais d’un réalisme choquant; on assistait à un vulgaire « crépage de chignons » qui nuisait à la grandeur de l’œuvre. L’art se doit à une convention noble, et d’autre part, Falguière tenait à son sujet dont le mouvement était extraordinaire.
C’est alors qu’un ami conseilla au maître de mettre quelques feuilles de vigne dans les cheveux de ses furies et de poser à terre un thyrse. De la sorte, la scène moderne se
ART ET NATURE
transfigura en une : Querelle de Bacchantes qui, ramenant la pensée à l’antique, absolvait bellement son audace.
Il paraît qu’un peintre grec ayant représenté dans un de ses tableaux Palamède mis à mort par ses amis sur
Ftg. 20. — Chapiteaux romans.
la perfide dénonciation d’Ulysse, Alexandre le Grand, toutes les fois qu’il jetait les yeux sur ce tableau, devenait tremblant et pâle, parce qu’il se rappelait, en le voyant, que lui-même avait donné la mort à son ami Clitus. Ce trait fait comprendre la force des enseignements que la peinture peut contenir.
« Dans une simple lithographie dépourvue d’effet et de couleur, Charlet a su exprimer, par la physionomie d’un enfant et par son geste mieux encore que par la légende écrite au bas de l’estampe, ce sentiment d’une délicatesse enfantine, mais exquise : « Ceux à qui on donne, faut pas les éveiller. »
« Vélasquez a prouvé dans son fameux tableau des Buveurs
et dans celui de YAguador ou porteur d'eau de Séville, qu'il saurait imiter un verre de vin ou un verre d'eau de manière à désaltérer la vue et à tromper un instant le regard. » (Bar-
BEROT.)
Pour ajouter à l'anecdote des raisins peints par Zeuxis,précédemment contée : la corbeille, sur le tableau de Zeuxis, était portée par un jeune garçon. Or, le peintre se disait : « J'ai manqué mon chef-d'œuvre; si j'avais peint l'enfant aussi bien que les raisins, les oiseaux n'approcheraient point de la corbeille parce qu'ils auraient peur de l'enfant. »
Deux histoires de « mouches », à propos du réalisme :
Giotto (fig. 11) était d'un naturel très réjouissant et très railleur, et un jour, pendant l'absence de Gimabué, il avait peint sur le nez d'un de ses personnages, une mouche si vivante, que le maître essaya plusieurs fois de la chasser.
On raconte aussi qu'introduit dans l'atelier d’un peintre dont il convoitait la fille, Quentin Metsys peignit, sur la croupe du cheval auquel travaillait son « futur » beau-père, une mouche avec tant de vérité, que celui-ci, étant rentré, essaya plusieurs fois de la chasser avant de s'apercevoir qu'elle était peinte; enfin, l'ayant touchée pour s'en assurer, il déclara que celui qui saurait peindre une tête humaine avec autant de perfection, pourrait lui demander la main de sa fille. On lui montra des tableaux peints par Quentin Metsys, et il s'empressa de consentir au mariage.
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Voici l'origine des cariatides (fig. 14) selon Vitruve : « Les citoyens de Carija, ville du Péloponèse, s'étant ligués avec les Perses contre les Grecs, en furent punis par la prise de leur ville dont tous les habitants furent passés au fil de
ART ET NATURE
Cliché L. Mercif.r.
Fig. 21. — Chapiteau de Suse,
l’art en anecdotes
l’épée, tandis que les femmes étaient traînées en esclavage. Non content de les forcer à suivre la marche du triomphe, le vainqueur prolongea le spectacle de leur humiliation en les obligeant à garder leurs robes de matrones et leurs parures, et, pour éterniser la mémoire d’un tel châtiment, les architectes imaginèrent de les représenter dans les édifices publics faisant l’office de colonnes et condamnées à gémir en effigie sous le poids des architraves.
« Les Lacédémoniens en usèrent de même, lorsque, sous la conduite de Pausanias, fils de Gléombrote, ils eurent défait les Perses à la bataille de Platée. Ils élevèrent une galerie qu’ils appelèrent Persique, dans laquelle l’entablement était soutenu par les statues des captifs vêtus de leurs habits barbares. C’est de là que vient l’usage suivi par plusieurs architectes, de substituer aux colonnes des statues grecques, et d’ajouter ainsi aux richesses de l’art un nouveau motif de décoration. »
« Les atlantes (fig. 15), eux, emblèmes des Carthaginois vaincus, portaient la corniche en s’aidant de leurs bras et semblaient faire un effort pour ne pas plier sous le fardeau, mais avec un sourire bestial. »
La parodie, et la caricature (fig. 16, 17 et 18) n’étaient pas naguère du goût de tous les bons esprits. Ainsi, lorsque Scarron envoya respectueusement à Nicolas Poussin son Enéide bouffonne, on dit que le grand peintre en fut très froissé et retourna le livre au pauvre poète avec une réponse sévère. En revanche, Racine ne dédaignait pas de sourire aux travestissements des personnages de son cher Virgile, et Boileau disait un jour au fds de Racine: « Votre père avait quelquefois la faiblesse de lire Scarron et d’en rire, mais il se cachait bien de moi pour en rire. »
ART ET NATURE
Pour montrer au public son talent de portraitiste, Rembrandt, (fi g. 19) dit-on, ne s'avisa-t-il pas, un jour, d'exposer à sa fenêtre le portrait de sa domestique? Et cette effigie était d'une ressemblance tellement frappante, que les gens de la rue et les voisins s'arrêtaient devant elle pour la saluer. Naturellement, le portrait demeurant impassible, on s'approcha, et ce n'est qu'à ce moment que la supercherie fut découverte au milieu des éclats de rire.
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« Une fois, comme il passait à l'Exposition devant un tableau où l'auteur avait abusé de trompe-V œil puérils, le peintre-illustrateur B on vin aperçut à terre une plume d'oie, la ramassa et, se redressant et mesurant d'un regard rapide l'étendue de la toile, il tendit la plume au gardien de la salle, et lui dit : « Gardez ça, ça doit être tombé de là-haut! » (La Vie d'un artiste , J. Breton.)
Tandis que les Egyptiens s'inspiraient pour leurs chapiteaux (fig. 20) du bouton ou de la fleur épanouie du lotus, de la feuille de palmier, et les Persans (fig. 21) et les Indiens, de l'animal, nous devons à la feuille d'acanthe la genèse du chapiteau corinthien. Ecoutons à ce propos la gracieuse légende contée par l'architecte romain Vitruve.
« Une jeune fdle de Corinthe étant morte au moment de se marier, sa nourrice posa sur son tombeau, dans une corbeille, quelques petits vases que cette jeune fdle avait aimés pendant sa vie, et, pour les mettre à l'abri, elle recouvrit la corbeille d'une tuile. La racine d'une acanthe s'étant trouvée par hasard en cet endroit, lorsque au printemps les feuilles et les tiges recommencèrent à pousser, elles entourèrent la corbeille, et, rencontrant les angles de la tuile, elles furent contraintes
de se recourber à leur extrémité en forme de volutes. Callimaque, passant près de là, vit cette corbeille, remarqua la grâce et la nouveauté de ces formes, et y puisa le modèle des chapiteaux qu'il fit exécuter à Corinthe. Il fixa ensuite les règles et les proportions de l'ordre (fig. 22) corinthien. »
Et sans quitter la légende, voici quelle serait l'origine du chapiteau ionique. Un architecte aurait un jour déposé son plan sur une colonne encore dépourvue de son chapiteau. Ce plan tracé sur peau ou sur papyrus, sous l'action de la pesanteur ou de l'humidité, se serait enroulé ou gondolé de chaque côté de la colonne, formant les volutes, et une dalle placée dessus pour que le vent ne l'emporte point, donna le tailloir. (Malgré la légende, la copie des cornes du bélier n'apparaît point douteuse pour la suggestion de cet ordre, ainsi que la coiffure des femmes à cette époque.)
Anecdote à rapprocher de celle que nous contâmes, notamment à propos du meuble.
JlA
Serait-il possible de démontrer sérieusement que le dôme du Val-de-Grâce (fig. 5), à Paris, a de l'analogie avec la plante appelée tournesol?
Dans un excellent travail sur les cartes géographiques, Blerzy écrit : « Il n'y a plus moyen de trouver l'immobilité dans la nature. L'astronome Bouguer, voulant un jour prendre pour repère une des lignes verticales du dôme du Val-de-Grâce, reconnut avec étonnement que ce dôme tourne comme l'héliotrope, avec le soleil; il se déplace infiniment peu, il est vrai, mais cette rotation infinitésimale est appréciable. »
ART ET GÉNIE