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Nous lisons que le Pérugin eut « beaucoup à souffrir de la misère pendant son adolescence, qu'il ne pouvait pas toujours satisfaire sa faim et que longtemps il n'eut, pour lit, qu'un coffre à bois ». Est-ce pour cette raison que le célèbre peintre, dans la crainte du retour de ces mauvais jours, fut réputé pour son avarice?
Pérugin aimait tendrement, sa femme, il ne trouvait aucun habillement, si riche qu'il fût, trop beau pour elle, et l'on raconte qu'il se plaisait quelquefois à la parer lui-même lorsqu'elle s'apprêtait à sortir.
On raconte que Poussin, à ses débuts, ayant été emmené dans les terres d'un gentilhomme du Poitou pour décorer son château, dut prendre congé de son hôte, celui-ci ayant subitement changé d'avis. Poussin était extrêmement pauvre et, n'ayant pas été indemnisé de ses frais de voyage, il dut regagner Paris à pied. C'est alors que, rencontrant des recruteurs sur la route, il résolut de s'engager dans l'armée afin de se procurer du pain. Mais ceux-ci ne le trouvèrent pas assez robuste pour le service militaire et repoussèrent sa demande. A quoi tiennent les destinées ! C'est ce même Poussin que nous retrouverons plus tard logé en un palais situé au milieu du jardin des Tuileries, « premier peintre ordinaire » du roi Louis XIII avec 3,000 livres de gages!
M. le vicomte d'Avenel a publié dans la Berne des Deux- Mondes une curieuse étude rétrospective sur la situation des artistes.
En 1300, Cimabué est ravi de gagner 23 francs par jour pour lui et pour son aide. Ucello, peintre et ciseleur florentin, refuse de continuer une fresque si on ne lui donne autre chose que du fromage. Michel- Ange et Léonard de Vinci sont payés au mois — 645 francs chacun. Mais certaines couleurs précieuses, comme l’or et le bleu d'outremer, n'étaient pas à leur charge. En pleine, renommée, Raphaël n'obtint que 5,000 francs d'un tableau très important. Le Corrège, moins heureux, fut obligé de céder pour 110 francs son Christ au jardin des Oliviers. Albert Dürer faisait un portrait à la plume pour... un cent d'huîtres. Une seule fois il toucha une grosse somme, lorsqu'il reçut 750 francs pour le portrait à l'huile du roi de Danemark. Longtemps, Rubens ne put retirer plus de 300 francs de ses tableaux; cependant, chacune des toiles qu'il exécuta pour Marie de Médicis lui fut payée 5,800 francs. Les portraits de Van Dyck et de Rembrandt valaient de 1,000 à 2,000 francs. Vélasquez avait des appointements de 7,500 francs mais il avait beaucoup de peine à les toucher. Les prix habituels de Nicolas Poussin allaient de 100 à 600 francs.
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Que d'artistes hollandais, au surplus, durent exercer d'autres professions que la leur pour vivre, à ces époques !
« Au xviie siècle, un sculpteur italien, réputé pour l'habileté avec laquelle il exécutait les bustes en terre cuite, était appelé à Mantoue par le duc Charles de Gonzague. Il faisait les bustes des princes de Gonzague ainsi que celui du pape Urbain VIII. On goûtait tout particulièrement ses portraits. Or cet habile sculpteur, ce portraitiste fameux, était aveugle. Il s'appelait Jean Gonelli. Agé de vingt ans à peine, il avait perdu la vue à la suite d'une maladie cruelle. D'autres auraient renoncé à un art devenu pour eux impraticable. Il nè se découragea pas. Suppléant à la vue par le toucher, il parvint à modeler, malgré sa cécité, aussi délicatement que par le passé. Il réalisa cette gageure : faire ressemblants les portraits de gens qu'il ne voyait pas. Nous avons de nos jours vu ce prodige se renouveler, et dans un concours de circonstances singulièrement dramatiques. Le sculpteur aveugle Vidal pénètre dans la cage d'un lion, s'approche du fauve qui rugit et menace, lui parle, le caresse, promène sur lui ses mains débiles, s'acharnant avec une douceur opiniâtre à l'anatomie de son terrible modèle. Vidal fut récompensé de son énergie, puisque grâce à elle il produisit un chef-d'œuvre : Le lion rugissant. » ( Lectures pour tous.)
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Ivan le Terrible ayant ordonné à un architecte italien, en 1564, de bâtir à Moscou le plus bel édifice que son art fût susceptible de créer, celui-ci se mit à l'œuvre et construisit un palais qui excita l'admiration de tous. Gomme l'empereur russe, après avoir rétribué largement l'artiste, lui demandait si, moyennant le double de la somme qu'il avait reçue, il
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pourrait bâtir un monument qui serait deux fois plus beau, l’artiste, prévo3mnt une nouvelle commande, n’hésita pas à répondre affirmativement. C’est alors que Ivan le Terrible déclara qu’il l’avait trompé puisqu’il avait promis de construire un édifice que son art ne saurait dépasser et l’architecte fut livré au bourreau !
Un certain Jean de Saint-Romain reçut en paiement d’une statue de Charles V la somme de six livres huit sous parisis, soit soixante-deux francs, et l’on dit que cet artiste passait pour il mêlior ymagier de" son temps !
A Naples, Ribéra (fig. 145), à ses débuts, est dans une misère atroce, il fait un effort décisif pour attirer sur son talent l’attention qu’il mérite : il prend son meilleur tableau et l’expose sur la place publique. Aussitôt, un attroupement se forme autour du tableau. Le vice-roi, apercevant du haut de son balcon cet attroupement et redoutant une sédition, envoie ses gardes pour le renseigner On lui rapporte qu’il s’agit simplement d’un tableau entouré de curieux. Le vice-roi mande aussitôt et l’artiste et le tableau, achète l’œuvre et félicite l’auteur qu’il nomme peintre du vice-roi. Ribéra était lancé.
Mozart mourut pauvre, quoique le nombre de ses œuvres dépassât six cents. Le Don Jùan se vendit deux cents florins; les Noces de Figaro, cent ducats.
Schubert fut encore plus misérable. Il n’eut pas toujours les quelques kreutzers nécessaires pour s’acheter du pain. Un
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éditeur, « qui lui voulait du bien », lui donna quelques liards en échange de ses immortels lieders.
Beethoven trouva des Mécènes; mais Weber demeura toute sa vie dans le plus complet dénûment. La partition du Freyschutz , qui rapporta plus de cinquante mille thalers à l'Opéra de la Cour, lui fut payée quatre-vingts frédérics d'or. A l'occasion de la cinquantième de cette œuvre, l'intendant général lui offrit cent thalers à titre d'indemnité. Weber, indigné, refusa.
Par contre, Mendelssohn, Meyerbeer et Liszt furent des mieux rétribués. Brahms reçut de brillants honoraires et sa troisième symphonie lui fut payée quarante mille francs par son éditeur.
Il n'y a pas que Holbein qui trouvât en sa femme la méchanceté de Xanthippe, Andrea del Sarto, A. Dürer et Prud'- Kon notamment, furent aussi des victimes du mariage !
Ph. Wouwerman eut une existence malheureuse; son talent n'ayant été apprécié que fort tard; lorsqu'il se vit sur le point de mourir, il fit jeter au feu un coffre rempli de dessins, de croquis et d'ébauches. « J'ai été si mal récompensé, dit-il, de mes travaux, que je veux, si je puis, empêcher mon fils, séduit par la vue d'un de ces dessins, d'embrasser une carrière aussi misérable et aussi incertaine que celle que j'ai suivie. »
Et en revanche, voici un fils renvoyé à la carrière paternelle : c'est T. Couture qui, soumettant ses dessins de débutant à l’appréciation d'un maître, est ainsi accueilli : « Que fait votre père? — Il est bottier ! — Eh bien, mon ami, croyezmoi, faites des bottes. » Ce à quoi, du reste, mordu au cœur, le jeune homme répondit tremblant de colère : « Par-
Cliché L Mercier.
Fig. 48. — Le pied bot, par José Ribéra..
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Cliché L. Mercier
Eig. 146. — Les Trois Grâces, par Germain Pilon.
failement, monsieur, et ma première botte sera pour votre... dos !
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Un artiste dont le nom nous échappe écrit à son père l'état pénible en lequel il se trouve; il est dans le dénûment ie plus complet, il n'a plus de quoi acheter de couleurs à l’huile; il parle de ses illusions perdues, de ses insomnies, de sa honte, etc.
Voici la réponse du père, profane facétieux doublé à coup sûr d’un bon... patriote : « Mon enfant, je t’adresse l’huile demandée; quant aux couleurs, emprunte le bleu à tes illusions, le blanc à tes nuits d’insomnie et le rouge à ta honte !... »
Carpeaux revient de Rome, il est pauvre, un de ses amis le présente à de riches « bourgeois » qui, sans nul doute, mettront son talent à contribution. Après le dîner, l’ami souffle à l’artiste de ilatter la manie de son hôtesse, une vénérable et digne dame aussi laide que gourmée, en jouant aux cartes avec elle : Carpeaux obtempère et, dans le feu de la partie, emporté par la veine, s’écrie en jetant ses cartes : Atout ! Ratatout ( Enfoncée la vieille! Inutile d'ajouter que le célèbre statuaire n’eut pas de commande.
Un statuaire connu ayant un jour porté un modèle à un orfèvre, celui-ci accepte 1 œuvre d'enthousiasme; toutefois, l’orfèvre, ayant remarqué que l’artiste était décoré, lui tint ce langage : « J’accepte votre œuvre, mais lorsque vous viendrez en surveiller l’exécution dans mes ateliers, vous ôterez votre décoration, car moi je ne suis pas décoré I »
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On ignore généralement que Spontini est un des auteurs que l'on a le plus outrageusement spolié. Plusieurs des motifs de la Vestale font partie d’ouvrages plus récents signés d’auteurs immortels.
L’hymne matinal de la Vestale a été « pris » note par note par Bellini,qui en a fait l’introduction de la Norma. Donizetti a mis l’air de Guilia dans la Favorite , Rossini s’est servi de toutes les phrases du final du deuxième acte pour construire le final du second acte du Barbier de Séville. Le trio de ce même deuxième acte de la Vestale a servi au cygne de Pesaro pour écrire le trio de Guillaume Tell . Meyerbeer, le terrible ennemi de Spontini, « emprunta » aussi deux ou trois motifs à^celui qu’il détestait. Enfin la Vestale a été fort utile à Vaccari pour son Roméo et Juliette et même à Verdi pour le Trouvère.
Pauvre Spontini, qui assista; de son vivant, à ce a dépeçage »!
Le statuaire Perraud est décoré, il s’empresse d’aller montrer son ruban rouge à ses vieux parents, qui n’ont jamais quitté leur petit village de Monan dans le Jura : le nouveau chevalier s’attend à une joie admirative; le père demande combien ça rapporte. « Mais... l’honneur !... »Le vieux paysan baisse la tête sans rien répliquer, sa déception est visible; puis, enfin, se levant, il dit à son fils: « Nous allons retourner les foins, viens-tu? » ( Causeries sur les artistes , P. Gifle.)
Le superbe groupe en marbre des Trois Grâces , par Germain Pilon (fig. 146), eut des destinées singulières, dues, précisément, aux intempéries. Après avoir servi à la décoration des jardins, entièrement noirci par la pluie il s’en fallut de peu que ce vilain bloc noir ne fût revêtu de dalles
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sur tous ses côtés, afin de faire un piédestal qui supporterait un vase de carton-pierre ! Pourtant, le marbrier pressenti pour cette besogne, ayant proposé de prendre le groupe en échange de la construction dudit piédestal, on accepta. Ensuite, un praticien offrit d’acheter l’œuvre de Germain Pilon pour y tailler deux bustes, mais il craignit une fissure et le groupe fut encore sauvé. Finalement, les Trois Grâces furent recueillies par l’Etat.
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Greuze, dont les tableaux atteignent, de nos jours, des prix fabuleux, en fut réduit à demander un acompte sur un travail que le ministre lui avait accordé en guise de secours. Voici la phrase navrante qui termine la requête du maître : « J’ai soixante-quinze ans, et pas un seul ouvrage de commande ! de ma vie je n’ai eu un aussi pénible moment à passer. Vous avez le cœur bon ; je me flatte que vous aurez égard à mes peines le plus tôt possible, car il y a urgence. »
Sportsman passionné à l’égal de Géricault, Decamps mourut tragiquement, victime de sa passion, comme le célèbre auteur du Naufrage de la Méduse. « Tout à coup, écrit un des amis du maître, son cheval s’effraye, il s’élance au triple galop, s’emporte, ne connaît plus de frein. Notre pauvre Decamps n’a pas la force de le retenir. Le cheval, dans sa course désordonnée, prend un sentier escarpé. Une grosse branche se trouve en travers, qui atteint Decamps et lui brise l’estomac. Le choc le renverse de sa monture, il tombe et se casse cette main qui a fait tant de chefs-d’œuvre. »
« David, pauvre et désespéré après un troisième échec au concours de Rome, prend la résolution de se laisser mourir
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de faim. Sedaine, chez qui il habitait au Louvre, inquiet de ne pas voir l'artiste, court, effaré, chez Doyen, le seul membre de l'Académie qui lui était favorable. David, à moitié mort, renaît à l'espérance et remporte le grand prix en 1775. »
On prétend que J. Warin mourut à Paris en 1672, empoisonné par des scélérats à qui il avait refusé de livrer les matrices de ses monnaies. êtt
Le jour de l'enterrement de Girodet, Gros, confiant en le romantisme naissant, s'accusa d'être la cause de la mort du classique. Il voulut réagir dans sa vieillesse contre le mouvement, mais sans succès, et, cédant à un vif désespoir, il alla se jeter dans la Seine. Un autre élève de David, Léopold Robert, eut également une fin tragique : il se trancha la gorge avec un rasoir.
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« Delacroix envoya pour la première fois au Salon de 1822 (La Barque du Dante). L'artiste devait y mettre un cadre, sous peine de n'être pas admis à l'examen des juges; mais acheter un cadre de cette dimension était pour lui, à ce moment, une dépense impossible. Dans la maison se trouvait un charpentier qui avait paru s'intéresser à lui. Ce brave homme fit présent au jeune peintre de quatre lattes de bois blanc. Celui-ci n'eut besoin que d'un peu de colle de poisson pour passer sur ces lattes une couche sur laquelle il tamisa une sorte de poussière qui lui parut faire un joli sablé . Ainsi emborduré, le tableau fut envoyé au Louvre. » Ch. Blanc.
Grâce au baron Gros, enthousiaste de l'œuvre, la Barque du Dante figurait dans le grand salon carré avec un cadre magnifique que l'auteur des Pestiférés de Jaffa avait fait mettre par l'administration, l'autre étant arrivé en morceaux. Delacroix
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ivre de joie et de reconnaissance, accourut aussitôt à l'atelier de Gros : « Je viens, monsieur, vous remercier. — Me remercier de quoi? — D'avoir fait mettre un cadre à mon tableau. — Ah ! c'est vous, jeune homme, qui avez peint... ce tableau? Eh bien, vous avez fait un chef-d'œuvre : c'est du Rubens réformé... Mais vous ne savez pas dessiner, il faut venir chez nous. »
Ch. Blanc conte encore l'admiration de Delacroix devant les pages superbes qui ornaient l'atelier de Gros : « S'apercevant que le jeune artiste les dévorait des yeux, Gros lui dit brusquement : « J'ai à sortir; si vous voulez, regardez toutes « ces choses à votre aise, restez ici le temps qu'il vous plaira; « vous n'aurez, en vous retirant, qu'à remettre la clef au con- « cierge. « Lorsque Gros revint, trois heures après, Delacroix était encore en extase. »
Il est vrai que deux ans plus tard, E. Delacroix, avec le Massacre de Scio , encourut les foudres de ceux mêmes qui l'avaient acclamé à ses débuts : « C'est le massacre de la peinture, » disait Gros. « C'est un homme qui court sur les toits ! » disait Gérard. Il n’empêche que le grand peintre fut désigné pour devenir le chef de la nouvelle école, à la mort de Géricault.
Géricault, Corot, Ary Scheffer, P. Huet (fig. 146), Th. Rousseau, Courbet, Riesener, Delacroix, Dupré, le statuaire Barye (fig. 147) et tant d'autres maîtres hautement consacrés par la suite, furent longtemps refusés au Salon. Voilà des désagréments que les médiocres ne connaîtront jamais ! Et le musée du Louvre, en réparant cette injustice, eut parfaitement raison. Mais, en revanche, que d'œuvres possédons-nous au Louvre qui seraient justement refusées par le jury du Salon actuel!
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Naguère on était moins empressé qu'aujourd'hui à tenir la plume. Ainsi, Bussy-Rabutin, cousin de Mme de Sévigné, se défendait vivement d'être écrivain, comme un autre se fût défendu d'une bassesse. Il disait qu'il n'écrivait qu'en homme de qualité. A l'avènement de Louis XVI, les tantes du roi lui proposèrent de rappeler au ministère le cardinal de Blois. « Je n'en veux point, répondit-il, il a fait des vers. »
Le duc de Choiseul parlait de Saint-Lambert avec une sorte de mépris parce qu'il cultivait les lettres, et Turgot enfin, qui avait un goût très marqué pour la poésie, ne se confia de ses essais en ce genre qu'à quelques intimes.
David d'Angers, à ses débuts, non seulement vivait de pain, mais souvent le pain lui manquait, et il restait à l'atelier après le départ de ses camarades, pour recueillir les croûtes sèches que ceux-ci avaient laissées. Nous avons eu d'ailleurs l'occasion de noter maintes fois une indigence incomparable chez les grands artistes, au jeune âge, mais cette indigence eut souvent des côtés gais, témoin cette anecdote. Il s'agit de John Astley, ami de Reynolds, peintre aussi misérable pour commencer, qu'il fut riche dès son mariage. Un jour d'été, John Astley avait entrepris, avec Reynolds et quelques autres jeunes gens, une longue course dans la campagne romaine sous un soleil ardent; toute la compagnie, accablée par la chaleur, avait mis habit bas. Astley seul restait couvert d'une lourde houppelande : on le railla, et il se décida, bien à contrecœur, à imiter ses amis. On vit alors avec surprise que le pauvre garçon s'était servi du dos de son gilet en guise de toile à peindre; il y avait représenté une cascade écumant au milieu d'une forêt.
Que de draps de lits encore remplirent pareil office chez tant d'artistes de notre connaissance !
Fig. 146 — Gravure originale (eau-forte), par Paul Hukt.
Cliché I;. Mercier.
Victor Hugo et Célestin Nanteuil connaissaient seuls ce qui était achevé d ’Hernani; et, en se promenant, le poète disait au dessinateur : « Mon cher, j’ai fait un changement au troisième acte; ainsi, au lieu de faire dire à Dona Sol... » Nanteuil savait toutes les variantes d’Hernani par cœur. Lors de la première de ce chef-d’œuvre, l’excellent dessinateur, qui était élève de Ingres, convia tous les élèves de l’atelier au Théâtre-Français; cela fit près d’une centaine de claqueurs résolus ; on les avait fait entrer à trois heures de l’après-midi, pour éviter le tapage. Là, parmi tous les élèves de Ingres, l’école romantique était au complet : Théophile Gautier, Préault, Camille Rogier, Gérard de Nerval, Pétrus Borel, etc. Mais, vers les quatre heures, voilà que tous ces spectateurs se mettent à chanter, à fumer, les pipes et les saucissons à l’ail sortent des poches, et l’on mange...
Puis vint la brouille de Célestin Nanteuil et de Hugo.
Le poète, pourtant, avant la représentation des Burgraves , dépêcha au dessinateur son nouvel admirateur A. Vacquerie avec une lettre disant : « Mon cher Nanteuil, plus que jamais j’ai besoin d’amis comme vous; tâchez de retrouver ces braves jeunes gens d ’Hernani, cette foule d’enthousiastes... » Et Nanteuil de répondre : « Vous direz à Victor Hugo qu’il n’y a plus de jeunes gens l... » ( U illustration et les Illustrateurs. Du même auteur.)
Courbet avait eu sous la Commune une réelle popularité, on rendit même l’artiste responsable du renversement de la colonne Vendôme qu’il aurait seulement voulu voir déboulonner. Courbet était délégué à la mairie du VIe arrondissement, et c’est en cette qualité qu’il fut traduit devant un conseil de guerre pour destruction d’un monument public. Condamné à rembourser les frais de réédification de la célèbre colonne, soit 300,000 francs, et réduit de ce fait à travailler pour le compte de l’Etat jusqu'à la fin de ses jours, Courbet préfère
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passer en Suisse où il mourut. Tout Courbet était là : déboulonner la colonne Vendôme (fig. 153) sans lui faire de mal. » Peut-être même prit-on au sérieux une simple boutade 1
« Le paysagiste Fiers me racontait im jour, écrit M. A. Besnus. qu'il avait gagné ses terribles maux de dents légendaires à peindre dans l'herbe mouillée, sans songer qu'il avait de l'eau plein ses souliers. Cela a quelque analogie avec le petit mulot qui s’était blotti et endormi dans la poche de Constable. *
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L'accident qui détermina la mort du dessinateur Valentin est un épisode extrêmement curieux. Après déjeuner, l'artiste et quelques dessinateurs amis allaient à un tir situé en face du restaurant Dinochaux, qui les réunissait habituellement. Là, chacun à tour de rôle exerçait tant bien que mal son adresse. Ce jour-là, le tir était rempli de monde; entre autres amateurs, une jeune femme qui faisait un carton provoqua bientôt, par son inexpérience, les lazzis les moins généreux de la bande de Valentin. Ce dernier, plus ardent que les autres dans ses critiques, irrita particulièrement cette femme, qui, dans un moment de colère subit, se tournant vers l'artiste, lui tira un coup de pistolet presque à bout portant, en même temps qu'elle criait : « Avec la tête que vous avez, je vous engage bien à vous moquer des autres!... » On s'empressa autour de Valentin qui, remis de son émotion, riait maintenant de cette balle qui était venue s'écraser sur son front, sans lui causer aucun mal, du moins apparent. Quelques jours après, Valentin mourait, en pleine jeunesse, de la commotion cérébrale qu'il avait ressentie.
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Le verveux A. Gill, caricaturiste, avait auguré de sa triste fin, lorsqu'il disait : « Mon cerveau est comme une persienne : il y a des trous ! » Puis, mélancoliquement, montrant un moulin : « Ici, on écrase du blé pour faire de la farine. » Désignant Paris du doigt : « Là, dit-il aussi, on écrase des cerveaux pour faire des fous. » « On se découvre devant un mort ! » cria-t-il encore, un jour, à un monsieur qui, devant lui, conservait son chapeau. Quelque temps après, le pauvre Gill était interné.
Il n'y a plus de pain chez Millet, la nuit tombe, les enfants ont faim, on se couche sans avoir mangé. Tout à coup, le père se lève, il a entendu le bruit d'une jambe de bois sur la terre durcie : « C'est lui ! » La porte s'ouvre : « De la lumière ! » s'écrie une voix forte. La chandelle est allumée; dans la porte se dessine la silhouette d'un homme de haute taille qui, avec un éclat de rire retentissant, montre un énorme pain qu'il jette ensuite sur la table en s'écriant : « Allons, les enfants, venez souper ! » Ce sauveur, c'est Diaz. A Paris, il a vendu pour soixante francs trois dessins de son ami Millet ! Au milieu de la joie de la maisonnée, Millet seul demeure grave, car il pense au lendemain, mais Diaz le rassure : « Patience ! Ils y viendront doucement ! Rousseau a vendu un paysage pour cinq cents francs; moi, j'ai vendu une vue de Fontainebleau pour soixante-quinze francs. Et je suis chargé de te demander le pendant de tes dessins ! Au lieu de vingt francs, cette fois, ce sera vingt-cinq francs !» Ce à quoi Millet résigné répondit : « Si je pouvais seulement vendre deux dessins par semaine dans ces prix-là, tout irait bien ! » Et Diaz, lançant d'énormes bouffées de sa pipe : « Tu n'es pas dégoûté, toi! Cinquante francs par semaine ! Va donc, financier ! » (A. Wolff.)
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On sait la fin tragique de Régnault tué à Buzenval, en 1870, d’une balle prussienne. H. Régnault, dispensé du service militaire comme pensionnaire de Rome, n’avait pas hésité cependant à prendre les armes pour défendre sa patrie, et Ton raconte que l’artiste fut victime de son esprit désinvolte. Le régiment auquel il appartenait' battait en retraite, au soir, lorsqu’il eut la malheureuse idée de quitter les rangs et de rester en arrière pour décharger son fusil en manière de bravade. C’est alors, dit-on, qu’une balle mortelle atteignit le jeune et déjà célèbre peintre à la tête.
Détail navrant : H. Régnault était fiancé ; mais son amour n’avait pu triompher de son devoir.
« Mon mari, nous conte Mme Vierge, possède une mémoire v excellente encore, malgré son terrible accident, mais, chose « curieuse, il a perdu la notion des lettres, il ne sait plus lire; il « comprend la musique, il vous entend fort bien, mais, quoique « en possession de toute sa lucidité d’esprit, il ne voit que du « blanc et du noir dans un livre. Depuis quelques jours il ap- « prend les lettres de l’alphabet... Seules ses facultés artistiques « demeurent; cela est presque miraculeux. »
« Et comme nous demandons encore à Mme Vierge à quelle époque l’inexorable paralysie frappa son mari :
« C’est au lendemain de l’anniversaire de la quatre- ving- « tième année de Victor Hugo, nous répond-elle. Vierge se trou- « vait dans un hôtel situé vis-à-vis de celui du maître, où il « faisait des croquis de cette imposante fête. Il sentit un « courant d’air et s’affaissa. Aussitôt on manda le grand méde- « cin Charcot... » A ce souvenir, les yeux de l’artiste qui nous occupe étincellent, et un compatriote de Vierge, assis à ses côtés, et qui a surpris les regards allumés de son ami, nous conte que le célèbre praticien, lorsqu’il se trouva en face de Vierge, presque inanimé, s’écria : « Cet homme est perdu,
l’art en anecdotes
« il n’en a pas pour trois jours 1 » L’artiste avait entendu cette lugubre prophétie, dont il garda rancune au grand docteur jusqu’à sa mort. (LÏ Illustration et les Illustrateurs .)
Nous trouvons dans l’histoire des peintres, sous Louis XIV, une victime analogue. Jouvenet demeurant paralysé du côté droit à la suite d’une attaque d’apoplexie, s’habitua, comme Vierge, à travailler de la main gauche et il devint bientôt si habile, paraît-il, qu’il exécuta ainsi ses tableaux. On voit dans le chœur de Notre-Dame une toile de ce maître, appelée le Magnificat et que l’on ne croirait pas l’œuvre d’un gaucher par accident. C’est le dernier ouvrage de Jouvenet.
Daniel Vierge n’avaL pas voulu quitter notre pays au moment de nos désastres. Un jour qu’il était arrêté devant une caserne de gardes nationaux, drapé dans un long manteau espagnol., en train de dessner, il fut tout à coup appréhendé, bousculé et finalement traîné au poste. Devant le commissaire, l’artiste, tant bien que mal, dans un jargon peu compréhensible se recommanda du Monde Illustré . Au bout de quelques heures, après enquête, on ie relâcha.
Autres exemples de noble curiosité professionnelle : Joseph Vernet, peintre de marines, se faisant attacher au mât d’un navire pour mieux noter, durant la tempête, le mouvement et la couleur de la vague en furie; le dessinateur Lix des mains duquel le carnet des croquis fut arraché par l’explosion de la poudrière du Gros-Caillou pendant la guerre; Emile Bayard (fig. 148) arrêté, tandis qu’il croquait pour un journal la tombe des enfants de l’assassin Tropman. On l’avait pris pour l’assassin! C’est l’Anglais Sydney Hall, ce eont les Allemands Harrach et Bleibtren, artistes envoyés comme correspondants artistiques, risquant vingt fois la mort parmi nos soldats en 1870.
« Le baron Denon, sous Bonaparte, durant l’expédition d’Egypte (fig. 149 et 150), galopait toujours en avant des colonnes, pour avoir le temps de dessiner avant d’être rejoint par la troupe. Un jour, il dessinait des ruines près du Nil
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lorsqu'une balle siffla sur son papier : c'était un Arabe qui venait de le manquer et qui rechargeait son arme. Le peintre riposte, tue l'Arabe; et, comme plus tard on lui fait observer que sa ligne d'horizon, tracée sur son dessin, n'était pas tout à fait droite : « Ah 1 réplique-t-il, c'est la faute de cet Arabe : il a tiré trop tôt ! » ( Les Lectures pour tous.)
Voici, suivant les journaux, de quelle poignante façon fut révélé à Carrière, le terrible mal qui devait l'emporter. On frappe un jour d'hiver à la porte de l'artiste. « Avez-vous besoin de modèle? » demande une jeune femme. Comme il fait froid, le modèle est introduit dans l'atelier, malgré que l'artiste, très souffrant depuis quelque temps, n'ait pas besoin de ses services. La jeune femme cause bientôt, autour du poêle, avec son hôte, dont elle ignore le nom. La conversation roule sur les peintres, sur Y..., sur Z... « Et, tenez, à propos de peintres, dit le modèle, vous savez ce que l’omraconte? Il paraîtrait que M. Carrière est perdu : il a un cancer à la langue; il ignore son mal, il va mourir. » Carrière, sans émotion apparente, vient d'entendre son arrêt de mort et c'est à peine si le modèle, en s'enr allant, quelques minutes après, surprend sur le visage de l'artiste une légère pâleur qu'il est loin de s'expliquer... Quelques jours après, Carrière succombait à l'épouvantable mal. 4
A côté de cette triste fin, narrons la mort subite du bon statuaire Gauther.n, auteur de la statue de Diderot.
Après son repas, Gautherin, mis en fureur par la grossièreté d'une domestique, meurt subitement de la rupture d'un anévrisme l
Quelle curieuse constatation que celle des artistes mourant au champ d'honneur de l'art! Sans parler de H Régnault
qui fut tué d’une balle prussienne en 1870, ainsi que le comédien Sevestre, c’est le peintre russe de marines Verestchaguine englouti lors de la guerre russo-japonaise avec le cuirassé qui le portait. C’est le peintre Paul Merwart enseveli sous la lave que cracha le mont Pelé au moment de la catastrophe de la
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Martinique; c'est le peintre Paul Potter assassiné en Abyssinie ! Voici les illustrateurs Daniel Vierge et Adrien Marie, l'un frappé de paralysie alors qu'il prenait un croquis de la fête à Victor Hugo pour sa quatre-vingtième année, l'autre mourant à Cadix à peine de retour du Soudan, où l’avait envoyé Y Illustration. Sans oublier quantité de paysagistes
Fig. 249. — Sphinx et pyramide d’Égypte.
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qui succombèrent à la phtisie, à la congestion pulmonaire contractée en plein air, tandis qu'ils reproduisaient tel aspect de Thiver, tel effet de la neige; témoin le peintre de FEngadine : Segantini; et les statuaires victimes de leur labeur surhumain comme Verrocchio, comme Domenico Beccafumi et Mina Da Fiesole et tant d’autres victimes de l’humidité et du froid, au sortir de leur atelier surchauffé dans l’intérêt du modèle nu, et les architectes tombant d’un échafaudage au cours d’une visite à leur chantier !
Il y eut aussi l’assassinat du peintre A Steinhel et l’acquittement de son épouse, de tumultueuse mémoire...
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Cliché L, Mercier.
Fig. 150. — Le Sphinx égyptien.
Variétés.
Le célèbre statuaire Frémiet (fig. 151), à ses débuts, s'était employé à maquiller des cadavres... à la Morgue! Il est amusant de constater que le peintre David s'était prêté un jour, lui aussi, à une besogne similaire.
« La journée du 16, fixée pour l'enterrement de Marat,
Fig. 151. — Plaquette, par E. Frémiet.
fut un deuil public. Maure et David étaient chargés de tous les soins: Comment exposer ce corps?
« On ne peut découvrir aucune partie du corps du martyr, dit David, car vous savez qu'il avait une lèpre et que son
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sang était brûlé... Un drap mouillé représentera la baignoire, Ce drap, arrosé de temps à autre, empêchera l'effet de la putréfaction déjà très avancée. »
Et, bravement, David se mit à maquiller le cadavre. Le visage fut blanchi à la craie, puis graissé; les lignes déprimées furent rehaussées de plâtre. Les bras croisés par-dessus le suaire furent entourés de toiles peintes pour dissimuler les ulcères. Les débris des paupières furent relevés avec des pinces et montrèrent les yeux menaçants et farouches. Le tout fut verni, tel un monstrueux poisson vert, écaillé d'argent. »
A ses débuts, Gavarni était entré à la Mode, un journal dirigé par M. de Girardin; il obtint là un grand succès, à ce point que Humann, un célèbre tailleur de l'époque, disait : « Il n'y a qu'un homme pour dessiner un habit noir, c'est Gavarni. » Puis ce furent les costumes de théâtre dont la création l'absorba complètement pendant quelques années; les mondaines s'arrachèrent les adorables inventions de l’artiste : c'était la vogue. Bientôt, lassé des pierrettes et de tant d'autres costumes à personnification banale, il lança le Titi et le Débardeur, ces trouvailles inséparables de leur créateur. Ces deux costumes firent leur apparition à un bal des Variétés où lord Seymour et M. de La Battut les avaient endossés.
Quant à Grévin, dans les théâtres, il veillait lui-même aux exécutions de ses indications. Au besoin, il taillait de ses mains, en plein drap, le pourpoint ou le haut-de-chausses d'un personnage nouveau créé au dernier moment par des auteurs consciencieux. On le rencontrait, armé d'une paire de ciseaux énormes, dans les escaliers qui conduisent aux loges des actrices. Sa barbiche et ses cheveux, parsemés de fils de soie dont les extrémités serpentaient sur son dos et sur sa poitrine, lui donnaient l'air des Fleuves du jardin des Tuileries. De ses poches pendaient en ballottant des bouts de ganses et des
l’art en anecdotes
lambeaux de galons. Il arrêtait parfois au passage une figurante qui descendait en scène, lui relevait les cheveux et donnait aux plis de^sa tunique une ordonnance harmonieuse... On raconte même qu’un tailleur pour dames, séduit par l’élégance supérieure de la « femme » de Grévin, demanda à l’artiste sa collaboration exclusive, à des conditions particulièrement avantageuses.
Un autre souvenir amusant, à propos des costumes de théâtre : un jour, Cogniard dit à Siraudin en regardant un des croquis de Draner : « Mais ce Draner devient fou ! Qu’estce que cet habillement ridicule? » Notez que ce costume n’était autre, en couleurs vives, que celui de sénateur du premier Empire!
« Certains esprits chagrins sont quelquefois peu choqués par les prix énormes auxquels sont vendus parfois des objets d’art ou de curiosité et en concluent à notre décadence.
« Je croirais plutôt qu’il faut y voir la conséquence habituelle d’une longue suite d’années de paix et de prospérité, portant les hommes, dégagés du souci de satisfaire les besoins immédiats de l’existence vers des jouissances d’un ordre plus raffiné.
« Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que notre époque a le monopole de priser à une haute valeur les diverses manifestations artistiques. En cette question, comme en beaucoup d’autres, nous n’avons rien innové et, bien avant nous, les Grecs et les Romains ont payé de grosses sommes pour des œuvres d’art. ,
« L’an 145 avant J.-C., il y avait déjà des ventes aux enchères publiques et Attale II, roi de Pergame, se vit adjuger pour 114,000 francs un Bacchus du peintre Aristide. Pour cette époque, où la valeur de l’argent était bien plus considérable que de nos jours, cette somme est bien l’équivalent de nos adjudications les plus sensationnelles.
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a Ce pauvre Attaie n’eut d’ailleurs pas le plaisir de jouir de son acquisition si chèrement payée : le consul romain Mummius s'empressa de l'en déposséder pour l'envoyer à Rome. Cette enchère n'avait rien d'exceptionnel et, peu de temps avant, un autre tableau du même peintre, Bataille contre les Perses , avait été payé 92,685 francs, » (Manuel Le Journal.)
L'occupation favorite de beaucoup de souveraines actuelles est de s'adonner aux travaux d'art. Quelquefois, elles y excellent. Ainsi les paysages de la reine Amélie de Portugal se distinguent par la sûreté de touche. Les statuettes en ivoire sculptées par la reine de Roumanie, qui a successivement pris pour modèles Bourget, Loti, Ibsen, Mæterlink, sont très habilement ressemblantes. La reine Wilhelmine a charmé ses loisirs en illustrant une édition des Mille et une Nuits. La jeune reine d'Espagne peint des oiseaux et des fleurs, la reine Hélène d'Italie préfère les marines. En revanche, nous ne voyons pas des têtes couronnées s'occuper de sculpture, en dehors de quelques notabilités mondaines qui ne dédaignent pas de se « faire aider » extraordinairement, tant le métier de statuaire réclame des forces , à défaut d'art !
Un animalier aussi ignoré comme sculpteur que célèbre comme poète, c’est Alfred de Musset. Il avait pris des leçons d'Auguste Barre, le frère du graveur dont ia signature se trouve sur toutes les pièces de monnaie frappées sous le second Empire,
Dans une lettre montrée par sa vieille gouvernante, Adèle Colin, à un rédacteur du Figaro , le poète raconte qu'ayant ébauché une petite chatte, il a employé d'abord un couperet de cuisine, puis ses mains, puis des « petits bâtons ». Il vou-
Fig. 153. — Bataille de Rezonville, par Aimé Morot.
lait dire les ébauchoirs dont se servent les sculpteurs, et il invite son professeur à venir voir ça », rassurant que son œuvre, malgré un torticolis et une fluxion, que d'habiles retouches feront disparaître, sera admirable et digne peutêtre de figurer au Salon.
Aucun « livret » malheureusement ne mentionne parmi les exposants de la sculpture le nom de l'animalier Alfred de Musset. Qui sait, au surplus, ce qu'est devenue la petite chatte annoncée au professeur de sculpture Auguste Barre?
Une des plus grandes et des plus belles estampes de Rembrandt (fig. 152) représentant Jésus-Christ guérissant les malades est ordinairement connue dans le monde, des arts, sous le nom de Pièce aux cent florins. Pourquoi cette désignation? Selon les uns, tout simplement parce que, du vivant même de l'auteur, elle se vendait ce prix-là en Hollande ; selon les autres, parce que, certain jour, un marchand venant de Rome proposa à l'artiste quelques estampes de Marc-Antoine auxquelles il mit le prix de cent florins. Rembrandt offrit pour prix de ces estampes sa gravure, que le marchand accepta, soit qu'il voulût obliger l'artiste, soit qu'il estimât qu'il ne perdrait pas au change. Depuis, les bonnes épreuves de cette estampe ont souvent atteint et dépassé dans les ventes le taux primitif. Par exemple, en 1754, on en vendit une 150 florins; en 1809, 41 livres sterling ou 801 francs; en 1835, 163 livres ou 4,875 francs; en 1859, 3,690 francs, etc.
Autrefois les artistes ignoraient les spécialités.
Aujourd'hui, après le violon particulièrement cher à Ingres comme à G. Doré, nous voyons le vio oncelle inséparable de J. Becquet, statuaire. Le peintre Carolus Duran, lui, raffole
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du grand orgue et tire à l'épée comme saint Georges. D'autre part, nous notons la maîtrise des peintres-sculpteurs comme J.-L. Gérôme, AiméMorot (fig. 153) et des sculpteurs-peintres tels que Barye, le célèbre animalier, Paul Dubois, Falguière, Mercié, sans compter que, après les œuvres parfaitement littéraires des peintres Fromentin et E. Delacroix, nous relevons encore à notre époque notamment celles de Jules Breton et de E. Guillaume, savant statuaire.
Mais il y a en plus, de nos jours, des peintres de chats, de chevaux et de vaches; des peintres de sous-bois, qui ne sont à proprement parler ni des animaliers ni des paysagistes; des portraitistes d'enfants ou de femmes; des peintres de qui le genre nature morte se borne à l'étude des cuivres, de même que les effets de nuit et de brouillard conviennent uniquement à tel spécialiste, comme les effets de clair-obscur à tel autre.
On nous dit, au surplus, que G. Clairin peint facilement des deux mains à la fois et que E. Détaillé ne manie le pinceau que ganté; on chuchote bien que le peintre X... est daltonique.
Et, s'il nous fallait ajouter à ces anomalies, à ces dons multiples, à ces manies, le faible souvent victorieux des hommes politiques, des littérateurs, des comédiens pour la sculpture, la peinture et la musique, nous n'en finirions pas.
Voici Waldeck- Rousseau aquarelliste délicat; voici M. Albert Lambert père, acteur talentueux, tour à tour peintre et sculpteur!...
Voilà G. Saint-Saëns... astronome à ses loisirs!
Et, finalement, nous nous garderions bien d'oublier les succès professionnels remportés dans la peinture militaire par Dujardin-Beaumetz, le distingué sous-secrétaire d'Etat des Beaux-Arts !
Sait-on dans quel tableau très célèbre se trouve en quelque sorte expliquée et justifiée la superstition de l'idée de mauvais
présage attribué au renversement d'une salière pendant le repas?
Ce tableau n'est autre que la Sainte Cène de Léonard de Vinci, où l'on voit une salière renversée et laissant échapper son contenu devant le convive qu'une bourse fait reconnaître pour Judas Iscariote.
E. Legouvé croit que l'O de Giotto, dont nous parlâmes déjà, décida le choix du pape autant par sa merveilleuse régularité que par la fierté d'un geste équivalent à la signature même de l'artiste.
« Ce trait rappelle la manière dont Zeuxis signa, dit-on, son nom, en allant voir un autre peintre grec. Comme il ne l'avait pas trouvé et qu'on lui demandait son nom, il prit un pinceau et traça une ligne. Dès que le peintre rentra et qu'il vit cette ligne, il s'écria : « Zeuxis est venu ! »
On conte aussi que Michel-Ange étant allé visiter Raphaël, pendant qu'il peignait le Triomphe de Galathée au palais de la Farnésina, et ne l'ayant pas rencontré, prit un morceau de charbon et, pour carte, lui dessina sur le mur une tête d'homme.
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Il y a une catégorie d'ouvriers sculpteurs bien singulière, celle des christiers. Ces ivoiriers produisent les Christs de pacotille usités dans le commerce religieux. Chacun de ces ivoiriers a sa routine : l'un ne fait que les têtes, l'autre que les torses; celui-là ne traite que les jambes, cet autre que les bras. On saisit que ces ouvriers taillent machinalement l'ivoire qui sort de leurs mains aussi banal d'expression, aussi régulier que s'il sortait d'un moule.
« On dit que le Corrège était triste et mélancolique. Cette
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humeur ne semble pas s'accorder avec sa peinture aimable comme un sourire, fraîche et gracieuse. Mais l'œuvre d'un artiste n'est pas toujours le reflet de son âme, c'en est souvent le desideratum. Watteau, qui embarque si joyeusement pour Cythère les pèlerins d'amour, n'était-il pas, dans la vie privée, d'une tristesse funèbre, obsédé par un essaim de papillons noirs? »
Au surplus, les vaudevillistes et autres auteurs « gais » sont généralement taciturnes au naturel, sinon par affectation. Labiche, qui écrit de si désopilantes comédies, était un « triste » et c'est souvent la mort dans l'âme que les pitres nous font rire.
Rarement, d'ailleurs, l'artiste est physiquement le reflet de son œuvre. Que de délicatesse chez tels peintres et sculpteurs « mastocs » ! que d'intelligence et d'esprit souvent dans l'œuvre d'un minus habens !
Un auteur de la fin du xvme siècle remarque que, dans beaucoup de provinces de France, les fenêtres sont encore garnies de papier huilé au lieu de feuilles de verre. « Cet usage, dit-il, s'est particulièrement conservé à Lyon, par suite de l'épaisseur des brouillards en été. Ces brouillards très intenses, ternissant les vitres, ôteraient aux manufactures de soie la clarté douce qui leur est nécessaire pour le délicat travail des étoffes. »
Quoique Perrault ne fût pas aussi bon médecin qu'il était bon architecte, il n'en procura pas moins la santé à Boileau Despréaux, qui l'en remercia par quelques épigrammes. Un jour que l'architecte-médecin menaçait le poète, celuici lui dit : « Je crains vos remèdes, mais je ne crains pas vos menaces. »
l’art en anecdotes
Savez-vous pourquoi Louis XIV, voulant faire choix d’une résidence hors de Paris, donna la préférence à Versailles, situé au milieu d’une plaine, sur Saint-Germain, dont la position est si pittoresque? Ce fut, afïirme-t-on, parce que de Saint-Germain on découvrait le clocher de Saint-Denis où. se trouvent les sépultures des rois de France.
« Ce fastueux monarque, dit un contemporain, aima mieux le point sans horizon que celui d’où l’on apercevait le clocher fatal. »
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La famille du célèbre peintre Mignard était originaire d’Angleterre. Etablie en France depuis deux générations, elle portait le nom de More, ainsi qu’elle l’avait toujours porté. Henri IV, voyant un père de famille et six de ses enfants dans les troupes de son parti pendant le cours malheureux de la Ligue, fut frappé de la beauté de leur figure et demanda leur nom. « C’est la famille More, lui dit-on. Ce ne sont pas là des More (Maures), dit Henri, ce sont des Mignards. » Depuis cette époque, cette famille ne porta point d’autre nom que celui de Mignard.
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pi?
A côté de l’Ecole des Beaux-Arts, à Paris, une petite rue sale et étroite porte le nom de l’architecte Visconti. Or, détail piquant, le nom de cet artiste fut donné à cette rue qu’il habitait et dont il n’avait cessé de dénoncer l’insalubrité et de proclamer l’indignité durant toute sa vie !
Robert de Cotte passe pour avoir eu le premier l’idée de placer des glaces au-dessus des cheminées : cette innovation
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ne manqua pas, dans le principe, de soulever de nombreuses critiques, et l'on fit particulièrement remarquer combien il était peu censé de figurer un percé là même où le coffre de la cheminée nécessitait une partie pleine; mais on passa facilement d'autre part sur ce contresens apparent, en raison du charme que les glaces, ainsi disposées, répandaient dans les appartements par le prolongement perspectif des lignes d'architecture et le réfléchissement infini des lumières.
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Origine de quelques surnoms de peintres. Si Jacopo Robusti fut dit le T mtoret parce que son père était teinturier, Johann Breughelde Velours dut son sobriquet à sa coquetterie et son père, le vieux Breughel, s'appela Pieter le Drôle à cause des scènes burlesques qu'il peignit. Sébastien del Plombo (de plomb) fut ainsi baptisé par Titien qui, visitant à Rome les chambres de Raphaël, avait trouvé les retouches de Sébastien lourdes et malheureuses. On surnomma Fra Angelico : le peintre des anges , Andréa del Sarto : le peintre sans défauts , Paolo Caliari, dit Véronèse , emprunta son surnom à Vérone, sa ville natale.
Le sculpteur Ganova, devenu marquis autrichien, avait été nommé, en 1815, commissaire préposé à l'enlèvement et à l' expédition en Italie des chefs-d'œuvre de nos musées. Il se parait dans ces fonctions du titre d'ambassadeur. « Il se trompe, dit M. de Talleyrand, il veut dire emballeur! »