‹ L'art En ÉgypteChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Considerations preliminaires.

L 'EXTREME anciennete de la civilisation egyptienne attire tont specialement Tinteret de tous vers l'etude de ses productions. Notre esprit est ainsi fait que nous cherchons a remonter toujours plus loin dans le passe, soucieux de connaitre les premiers tätonnements de rhomme poiir airiveraime civilisation plus ou moins brillante.

L'Egypte, a ce point de vue, s'est montree une mine precieuse avec ses monuments nombreux temoignant d'un art avance, alors que le restant de l'humanite restait plonge dans la barbarie la plus grande. Mais, en meme temps, l'Egypte ne parvenait pas ä contenter notre curiosite, eile ne faisait que la rendre de jour en jour plus intense, en nous proposant une enigme qui semblait bien indechiffrable. En effet, des qu'elle nous apparaissait vers les debuts de la IV= dynastie, eile se presentait ä nous comme une civilisation dejä, ä peu de chose pres, complete et achevee. Langue, ecriture, administration, cultes, ceremonies, etc., nous trouvions tout constitue et c'est ä peine si l'on pouvait noter de-ci de-lä quelques traces de ce qu'on appelle l'archaiLsme, et l'on supposait, comme le faisait Chabas, qu'il avait fallu environ quatre mille ans pour que cette civilisation put se constituer. « Quatre mille ans, disait-il, c'est un espace bien süffisant pour le developpement d'une race intelligente; ce ne serait peut-etre pas assez si l'on nous montrait les traces des races de transition. Dans tous les cas, ce chiffre n'a aucune pretention ä l'exactitude ; son seul merite est de se preter aux exigences de tou&

les faits actiiellement connus ou probables» ^ . Cette Impression s'accentue encore lorsqu'on s'attache specialement aux oeuvres d'art, et Ton est assez tente de souscrire sans hesitation ä cette opinion qui voudrait qu'il se soit ecoiile entre les debiits et l'ancien empire ä peil pres aiitant de siecles qu'entre celui-ci et les premieres annees de l'ere chretienne.

Ce qui noiis frappe le plus, c'est l'extreme realisme de ces oeuvres qu'on ose ä peine appeler primitives, c'est cette fa^on de voir la nature et de la rendre d'une maniere teile que nous comprenons ces oeuvres immediatement d'une fagon plus complete que ce que l'art classique egyptien a laisse de meilleur. « Beiles en ellesmemes, s'ecriait Mariette, elles restent belies encore quand on les

Fig. I. — Les Oies de Meidoum.

compare aux oeuvres des dynasties que l'on croit representer les siecles florissants de l'Egypte »"^.

Une consequence curieuse de cette Opposition entre le realisme des premieres d3^nasties et YhUratisme de l'Egypte classique fut d'amener les savants qui s'occupaient de la question ä cette conclusion, assurement deconcertante, que l'art egyptien parfait — ä notre sens au moins — au debut de l'Ancien Empire ne tarda pas, sous l'influence « implacable de ce lent travail sacerdotal qui petrifia tout chez eile \ les formules de l'art comme les formules de ses

1 Chabas, Etudes sur l'atitiquitc historiquc d' apres les soitrccs egyptiennes et les montinic7its repides prehistoriques, 2® ed. Paris, 1873, p. 9.

^Mariette, dans la Revue archcologique, 1860, cite par ^no^t, l'Egypte ä petitesjonrnees. Paris, 1877, p. 86.

2 Mariette, ibidem.

croyances », a se transformer en s'alterant de plus en plus ; et Nestor Lhote, un des meilleurs connaisseurs de l'Egypte ancienne, concluait legitimement, semble-t-il, quand il ecrivait : « Plus on remonte dans l'antiquite vers las origines de l'art eg^^ptien, et plus les produits de cet art sont parfaits, comme si le genie de ce peuple, ä l'inverse de celui des autres, se fut forme tout ä coup »'. « De l'art egyptien, disait-il encore, nous ne connaissons que sa decadence ».

J'aurais ä peine besoin de rappeler ici les chefs-d'oeuvre qui sont sortis peu ä peu des tombes de l'ancien empire; le Scheikh elBeled, le scribe accroupi du Louvre, le scribe de Gizeh sont des monuments connus de tout le monde ; les deux statues de Meidoum,

Fig. 2. — Les Oies de Meidoum.

Nofrit et Rahotep, sont Vivantes dans le souvenir de tous ceux qui ont pu les admirer au Musee du Caire, et deja la Photographie les a popularisees suffisamment pour qu'il soit utile de les reproduire ici. Mais ce que Ton ne sait pas suffisamment, en dehors du monde assez restreint des egyptologues, c'est qu'ä cote de ces pieces capitales, qui pour beaucoup semblent des phenomenes isoles dans la barbarie des temps primitifs, il existe toute une serie d'oeuvres contemporaines qui attestent le niveau eleve auquel etait parvenu l'art egyptien des l'epoque des pyramides ; ce qu'on ne connait pas suffisamment c'est la merveilleuse habilete des peintres et des sculpteurs qui decoraient les murs des tombeaux de peintures et de reliefs d'une finesse inimaginable, s'inspirant de la

^ Journal des savants, 185 i, pp. 53-4 ; cite par Perrot et Chipikz, Histoirc del'arl dans l'antiqtiite, t. I, l'Egypte, p. 677.

nature qu'ils copiaient avec ime scrupuleiise exactitude. II suffira d'en citer Tun ou l'autre exemple typique.

Dans un mastaba decouvert ä Meidoum et datant de la fin de la IIP dynastie, l'artiste avait represente des oies paissant dans des attitudes diverses. « Les Egyptiens, dit a ce propos Maspero, etaient des animaliers de premiere force ; ils ne l'ont jamais mieux prouve que dans ce tableau. Nul peintre moderne n'aurait saisi avec plus d'esprit et de gaiete la demarche alourdie de l'oie, les ondulations de son cou, le port pretentieux de sa tete et la bigarrure de son plumage » ' (fig. i et 2).

Un aiitre monument va nous faire retrouver cette meme perfection dans le rendu de la figure humaine. Dans un tombeau de la IIP dynastie, Mariette retrouva six panneaux en bois, conserves actuellement au Musee du Caire. Ils representent le defunt, un haut personnage du nom de Hosi, assis ou debout. Des hieroglyphes sont graves au-dessus de la figure ou devant la face. Nous reproduisons ici les tetes de deux des figures, et l'on pourra se rendre compte parfaitement de la fagon merveilleuse dont l'artiste est parvenu ä saisir son type et k le traduire d'un ciseau sür et delicat. Certes, il y a lä dejä de la Convention, l'oeil est dessine de face sur une tete vue de profil; mais cette Convention admise on ne peut s'empecher d'etre etonne et en meme temps charme de cette puissance d'execution a une epoque oü l'on ne s'attend ä trouver que grossierete et barbarie (fig. 3 et 4).

Mais nous en avons dit assez maintenant pour pouvoir poser nettement le probleme qui doit nous occuper. Comment expliquer ce niveau eleve de l'art des les debuts de l'histoire de l'Egypte ? L'art egyptien est-il un art importe sur les bords du Nil par des conquerants etrangers ?

Les theories en faveur aupres de beaucoup de savants et qui fönt venir les Egyptiens pharaoniques de l'Asie, conquerant la vallee du Nil en descendant le cours du fieuve, apres une escale plus ou moins longue sur la cote Orientale de l'Afrique, semblent donner raison ä cette h5^pothese, et jusqu'en ces dernieres annees il etait fort difficile d'admettre une explication differente. Si haut qu'on remontait vers les premieres dynasties, les monuments ne

' Maspero, texte de Grebaut, le Muscc egyptien, t. I. Le Caire, 1890- 1900, p, 26 et pl. XXIX.

laissaient saisir qiie quelques rares traces d'archaisme,et seiiles des circonstances particulieres, comme la presence d'un nom de roi, permettaient d'attribuer certains bas-reliefs a iine epoqiie anterieiire a la IV^ d3mastie. Les miisees d'Europe et d'Egypte contenaient, il est vrai, quelques statues assez rüdes, pouvant etre datees de l'epoque des trois premieres dynasties, mais l'attention des savants ne s'y etait jamais attachee serieusement et ce n'est que dans ces dernieres annees qu'on commenga a reconnaitre leur veritable caractere ^

Bientöt une serie de decouvertes importantes vint changer le cours des recherches. M. le professeur Flinders Petrie, de Londres, decouvrait d'abord ä Coptos, en 1893, plusieurs statues grossieres du dieu Min, portant gravees en tres leger relief des figures singulieres d'animaux, de montagnes et une forme archaique de rhierogl3'phe servant a ecrire lenom du dieu Min. On rencontrait en meme temps de la poterie d'un type particulier dont on n''avait retrouve que de rares specimens qu'on ne pouvait dater avec precision -.

L'annee suivante, Petrie assiste de M.Ouibell trouvait, aux environs de Negadah, une enorme necropole oü la poterie trouvee a Coptos en meme temps que les statues de Min etait extremement abondante. Les recherches faites simultanement par M. de Morgan etablissaient que Ton avait affaire k des necropoles prehistoriques. Je ne puis songer a entrer ici dans le detail de ces fouilles, en ayant fait naguere l'historique dans un article de la Revue de I' Universite de Bruxelles '^ . Je nie contenterai de mentionner les principaux evenements qui suivirent la publication de ce travail. Pendant l'hiver 1 898-1 899, le professeur Petrie et ses collaborateurs explorerent plusieurs cimetieres prehistoriques ä Abadiyeh et Hou. Ces decouvertes completant Celles de Negadah permirent d'etablir d'une fagon preliminaire les grandes lignes de la prehistoire d'Egypte. En meme temps MM. Ouibell et Green trou-

1 Berlin, Bologne, Bruxelles, Le Caire, Leide. Londres, Naples, Paris, Turin. Voir Capart, Recjicil de vioniiimnli igyptienf. Bruxelles, 1902. Notice des planches 11 et 111.

'-' Petrie, Koptos. Londres, 1893.

•* C^Al'ART, Notfs sm- lex 07-igiues Je F E^yptc d' apres les fouilles rhentes, dans la Revue de ITniversile de A'ruxelles, iV, 1898-1899, pjn 105-139, lig. et ]il.

vaient (1897-98-99) siir remplacement de l'ancien temple de Hieraconpolis une serie importante de monuments datant des debiits de la periode historique et formant en quelqiie sorte le pont entre la prehistoire et l'histoire. Les resultats se fortifiaient les annees suivantes gräce aiix foiiilles executees par le professeur Petrie dans les tombes royales des premieres dynasties a Abydos, qui avaient ete explorees negligemment, peii de temps aiiparavant, pai'M. Amelineau. Enfin, les foiiilles dans le temenos du temple d'Osiris a Abydos (190102-03) firent connaitre entre aiitres choses

Fi(i. 3. — Fragment i)'i:\ des Paxneaux de Hosi. D'apres la Photographie de Petrie.

une petite ville prehistorique qui fournit les Clements necessaires a la suture parfaite et incontestable de la prehistoire egyptienne avec les dynasties historiques. D'autres fouilles, executees sous la direction de M. Reisner pour l'universite de Californie a El-Ahaiwah et Naga-ed-Der ^, ainsi quepar MM. Mac Iver et Wilkin ä El-Amrah,

' Le resultat de ces fouilles n'a pas encore ete publie. On trouvera une note sommaire de M. Reisner dans V Arrlurolo^ical Report de V Egypi Exploration Fund, 1900-1901, jip. 23-25 et 2 pl.

completerent les renseignements qiie l'on possedait dejä siir la periode primitive.

Les dociiments exhiimes nous firent connaitre bien des choses interessantes sur les habitants primitifs de l'Egypte, et immediatement l'on s'apergiit qii'il etait possible de retrouver, notamment dans les rituels, bien des vestiges de cette civilisation dont les necropoles archaiqiies etaient les temoins.

La concliision generale que nous devons tirer de l'ensemble des decouvertes est qu'il y eut une civilisation anterienre a la ci-

Fk;. 4. — Fr.\(;mem d'ux des Paxneai x dk Hosi. D'apres la Photographie de Petrie.

vilisation pharaoniqiie et que cette civilisation a produit des documents artistiques.

Mentionnons ici les principanx ouvrages dans lesquels furent pnblies les resnltats des fouilles. La pliipart sont en langue anglaise et ne sont en realite que des rapports sur les explorations des necropoles ; les plus importants sont iVaqada \ Diospolis -,

1 NaqaJa cuid Ihillas, 18(^5, by W. M. Flinders Petrie and .1. F. Ouibei.l, • with Chapter by F. -C.-J. Spurriu.i.. London, Ouaritch, 1896, in 4«, x-79 pp. et 86 pl. ^

2 Diospolis parva, The Ccmeleries oj Abadiych and Hu, \ 898- 1 899, by W . -M . Im.iN- ^'

the Royal tombs of the first dynasties, I et II ', Abydos, letlP^ dus a Petrie ; Ilierakonpolis, I et II ^, sont publies par MM. Qiiibell et Green, et enfin El Amrah ^ donne les resultats des fouilles de MM. Mac Iver et Wilkin dans le cimetiere de cette localite.

A cote de ces livres dont chacun constitue la monographie d'iin cimetiere prehistorique, il faiit citer l'ouvrage de M. de Morgan intitule Recherches sur les origines de VEgypte ^ et qiii est le seiil livre de langue frangaise qiii ait ete public sur la question. Malheureusement, il parut a une epoque oü les plus importantes decouvertes n'avaient pas eu Heu encore et s'est trouve rapidement, par la force des choses, assez demode,tout au moins dans ses chapitres qui traitent en general de l'ethnographie primitive des habitants de la vallee du Nil.

II Importe encore de ne pas negliger l'etude de M. le professeur

DERS Petrie, with Chapters by A.-C. Mace. London (Egypt Exploration Fund), 1901, in-4°, (^2 pp. et 48 pl.

1 The Royal Toinbs of the ßrst Dynasly, 1900, Part I, b}' W.-M. Flinders Petrie, with Chapter by F.-Ll. Griffith. London (Egypt Exploration FiiridJ,

1900, in-40, 51 pp. et 67 pl.

The Royal Tombs of the earliest Dynastics. 1901, Part II, by W.-M. Flinders Petrie, with Chapter hy F.-Ll. (jRIFfith. London (Egypt Exploration Fund),

1901, in-4°, 60 pp. et 99 pl.

^ Abydos, Part I, 1902, by W.-M. Flixders Petrie, with Chapter by A. E. Weigall. London (Egypt Exploration Fund), 1902, in-4°, 60 pp. et 80 pl.

Abydos, Part II, 1903, by W. M. Flinders Petrie, with a Chapter by F.-Ll. Griffith. London (Egypt Exploration Fund), 1903, in 4°, 56 pp.et 64 pl.

^ Hieralionpolis,Vz.xX. I, Plates of Discoveries in 1898, by J.-E. Ouibell, with notes by W.-M. F[linder.s] P[etrie]. London, Quaritch (Egyptian Research Account, ^ih Memoir), 1900, in-4°, 12 pp. et 43 pl.

Hieralionpolis, Part H, by J.-E. Quibell and F.-W. tJREE.v. London, Quaritch (Egvptian Research Account, ^Ih Memoir), 1902, in-4°, 57 pp. et 40 pl. (les planches de ces deux volumes sont ä classer par numero en une seule serie).

■* El Amrah and Abydos, 1899-1901, b}' D. Rand.vll Mac Iver and A.-(;. Mace, with a Chapter b}- F -Ll. Grifflih. London (Egypt Exploratioji Fioid), 1902, in-4°, 108 pp. et 60 pl.

Le nom de M. Wilkin ne se trouve pas sur la publication par suite de la mort malheureuse de ce jeune savant apres la fin des fouilles

^ Recherches sur les origi?ies de l'Egypte. L'dge de la pierre et des vietaux, par J. DE Morg.w. Paris, Leroux, 1896, in-8", 282 pp., 604 fig. et 11 pl. hors texte.

Recherches sur les origi?ies de l'Egypte. Ethnographie prehistorique et tombeau royal de Ncgadah, par J. de Morg.\n, avec la collaboration de MM le professeur Wiedemann, G. Jequier et le D'' FougrEt. Paris, Leroux, 1897, in-8", 394 pp., 932 ill. et 5 pl hors texte.

Steindorlf, de Leipzig, qui le premier porta im jiigement exact siir tonte iine categorie de monuments artistiques appartenant a la periode archaique et dont il sera souvent question dans ce livre '.

On etait donc enfin en possession de documents artistiques egyptiens anterieiirs aux dynasties ; il devenait possible de se demander si la question des debuts de l'art en Egypte pouvait etre posee avec quelque chance de recevoir une Solution.

Mais ici on se heurte ä une difficulte imprevue. Les documents sont extremement abondants, le mobilier des tombeaux fournit des poteries, des statuettes, des ustensiles divers en nombre a peu pres illimite. Quels sontceux que nous devons choisir, quels sont parmi ces multiples objets ceux qui meritent veritablement le nom de documents artistiques ?La difficulte est grande de repondre a cette question, car il nous faudra pour y arriver commencer par definir ce que c'est que \art. Cela ne fait malheureusement que deplacer le probleme saus le rendre plus aise k resoudre. On sait combien les avis different sur l'art, sur sa veritable nature. Chaque auteur a son point de vue special qui le fait insister plus expressement sur Tun ou l'autre aspect du sujet, si bien qu'il y a peu de questions au monde dont on puisse dire avec plus de verite : Tot capita tot sensus.

Je voudrais pouvoir transcrire integralement les pages ecrites a ce sujet par le professeur E. Grosse " et qui, je tiens a le noter, ont ete le point de depart des recherches qui m'ont amene ä ecrire ce livre ; mais comme cela pourrait ä bon droit paraitre excessif, je dois me contenter de les resumer aussi brievement que possible, en insistant principalement sur les points qui devront nous servir de guide.

« La täche d'une science, dit M. Grosse, est celle-ci : constater et expliquer un certain groupe de phenomenes. Toute science se divise donc theoriquement en deux parties : une partie descriptive, qui est la description des faits et de leur nature, et une partie explicative, qui ramene ces faits ä des lois generales ». La science de l'art remplit-elle ces conditions ? La reponse peut etre affirmative pour la premiere moitie de sa taclie ; mais en est-

^ Steindokff, Eine neue Alt a^Ypt'nclier Kun<.t ilä.n'A Aegypluica. Festschrift für Georg Ebers. Leipzig, 1897, pp. 12J-141, 1 pl. et 9 fi,<i;. dans le texte. "* (jROssE, les Debuts de Part, edition franyaise. Paris, Alcan, 1902.

il de meme pour la seconde ? II semble que Von puisse en douter, et ä ce propos M. Grosse se montre tres severe a l'egard des travaiix de la critique d'art qui, ä cote des systemes complets^ « s'arrogent d'ordinaire cet air majestueiix d'infaillibilite qui est le signe distinctif des systemes de philosophie de l'art » dont ils ne constituent que de veritables fragments. « Certes, dit-il, il y a des circonstances oü il peut nous sembler utile et agreable de connaitre les opinions subjectives qu'un homme d'esprit peut avoir sur l'art, niais nous sommesobliges de les recuser du moment qu'elles veulent s'imposer a nous en qualite de connaissances generales et scientifiquement fondees. Le principe essentiel de la recherche scientifique est partout et toujoursle meme ; quela recherche porte sur une plante ou sur une oeuvre d'art, eile doit toujours etre objective ». C'est pour n'avoir point obei a cette necessite que la philosophie de l'art n'a point reussi ä nous donner jusqu'ä present une explication satisfaisante des phenomenes artistiques, malgre les nombreux materiaux que l'histoire de l'art a reunis ä sa disposition.

« La täche de la science de l'art est celle-ci : decrire et expliquer les phenomenes qu'on reunit sous la denomination de phenomenes d'ordre artistique. Cette täche a cependant deux formes : une forme individuelle et une forme sociale. Dans le premier cas, il s'agit de comprendre une oeuvre d'art isolee, ou l'oeuvre entiere d'un artiste, de decouvrir les rapports qui existent entre un artiste et son oeuvre individuelle, et d'expliquer l'oeuvre d'art comme le produit d'une individualite artistique travaillant dans certaines conditions ». Ce cote individuel du probleme, s'il est possible de l'etudier avec precision pour les derniers siecles de l'histoire, devient de plus en plus complexe plus nous remontons vers l'antiquite, et bien rapidement nous sommes forces de l'abandonner pour nous rejeter sur le cote social. « S'il est impossible d'expliquer le caractere individuel d'une oeuvre d'art par le caractere individuel del'auteur, il ne nous reste pas autre chose a faire que de reduire le caractere collectif des groupes artistiques ayant une certaine etendue dans le temps ou l'espace au caractere d'un peuple ou d'une epoque entiers. Le premier aspect de notre probleme est donc psychologique, le second sociologique ». Comme le constate M. Grosse, cet aspect sociologique du probleme n'a pas ete laisse dans roubli, et dejä l'abbe Dubos,dans ses Rcjlexiofis critiques sur lapoe&ie et la

pei/ititre, -puhliees en 171 9, ouvre la voie k la sociologie de l'art. Herder, Taine, Hennequin, Guyaii ont successivement essaye des theories generales ou bien ont combattii Celles de leiirs devanciers; mais malheureusement, si l'on passe en reviie les resultats que les etudes sociologiques ont obtenus en matiere d'art, il faut avouer qu'ils sont tres pauvres. II faut en accuser, tont d'abord, le nombre restreint de travailleurs qui se sont occupes de la valeur sociologique de l'art, mais ensuite et surtout Terreiir de methode qui est a la base de toutes ces recherches.

« Dans toutes les autres branches de la sociologie on a appris ä commencer par le commencement. On etudie d'abord les formes les plus simples des phenomenes sociaux, et ce n'est qu'apres avoir bien compris la nature et les conditions de ces formes simples qu'on aborde l''explication des formes les plus compliquees... Toutes les disciplines sociologiques ont cherche l'une apres l'autre une voie nouvelle; seule la science de l'art fait encore fausse route. Toutes les autres ont fini par voir de quel secours puissant et indispensable Tethnographie peut etre pour la science de la civilisation ; il n'y a que la science de l'art qui dedaigne encore les produits grossiers des peuples primitifs que lui öftre l'ethnographie... La science de l'art n'est pas actuellement capable de resoudre le Probleme sous son aspect le plus difficile. Si nous voulons un jour arriver ä comprendre scientifiquement Tart des peuples civilises, nous devons penetrer d'abord la nature et les conditions de l'art des non civilises. II faut savoir sa table de multiplication avant de resoudre des problemes de mathematique superieure. C'estpour ces raisons que la premiere et la plus pressante des taches de la science de l'art consiste en l'etude de l'art des peuples primitifs ».

II semble vraiment que dans ces etudes d'art un mauvais sort s'attache ä toutes les expressionsemployees. Nous partonsdetermes vagues que nous cherchons ä preciser petit ä petit, et, lorsquc nous arrivons ä une conclusion ])reniiere, c'est de nouveau un lerme peu precis auquel nous devons nous resoudre.

Quels sont, en eftet, les peuples que l'on peut appelcr primitifs ':' Ici encore une fois les opinionsles plus diverses ont ete exprimees, et lorsqu'on etudie les classifications proposees on y rencontre a chaque pas des erreurs qui rcndont suspect l'ensemble des resultats.

Pour n'en citer qii'un exemple, « entre un habitaiit des iles Sandwich et un indigene du continent australien, il y a une difference de civilisation sans doute plus grande que celle qui separe un Arabe et un Europeen instruits ; et pourtant Ratzel, qui distingue les Arabes « demi-civilises » des peuples « civilises » europeens, reunit les Polynesiens et les Australiens ».

« Y a-t-il un mo3'en de determiner le degre relatif d'une civilisation ? Ce qu'on appelle civilisation est si complique,meme dans les formes les plus simples, qu'il nous est impossible, au moins de nos jours, de determiner avec quelque certitude les facteurs qui produisent cette civilisation. Si nous comparions les diverses civilisations dans toutes leurs manifestations, nous n'atteindrions probablement pas notre but ; mais nous pourrions resoudre notre probleme assez facilement si nous reussissions ä trouver un facteur de civilisation isole facile ä determiner et assez important pour pouvoir passer pour lacaracteristique de toute une civilisation. Or il y a, en etfet, un facteur qui remplit les deux conditions indiquees : c'est la production. La forme de la production adoptee exclusivement ou presque exclusivement dans un groupe social, c'est-ä-dire la fagon dont les membres de ce groupe produisent leur nourriture, c'est la un fait qu'il est facile d'observer directement et de determiner avec une precision süffisante pour toute espece de civilisation. Quelle que puisse etre notre ignorance des croyances religieuses ou sociales des Australiens^ nous ne pouvons avoir le moindre doute sur leur production : 1' Australien est chasseur et ramasseur de plantes. II nous est peut-etre impossible de connaitre la civilisation intellectuelle des anciens Peruviens, mais nous savons que les citoyens de l'empire des Incas etaient des agriculteurs, et c'est la un fait qui n'admet pas le doute. Avoir etabli quelle est la forme de production d'un peuple donne ne suffirait cependant pas encore pour atteindre le but que nous nous sommes propose si nous ne pouvons prouver en meme temps que la forme speciale de la civilisation depend de la forme speciale de la production. L'idee de classer les peuples d'apres le principe dominant de leur production n'est en rien nouvelle. Dans les ouvrages les plus anciens sur l'histoire dela civilisation on trouve deja les groupes bien connus de peuples chasseurs et pecheurs, d'eleveurs nomades et d'agriculteurs etablis dans leur pays. Peu d'historiens semblent cependant avoir compris

toute rimportcince de la productioii. II est plus facile de la reduire que de l'exagerer. La productioii est en quelque sorte le centre de vie de toute forme de civilisation ; eile a une influence profonde et irresistible sur les autres facteurs de la civilisation ; eile est determinee elle-meme, non par des facteurs de civilisation, mais par des facteurs naturels, par le caractere geographique et meteorologique d'un pays.Onn'aurait pas tout äfait tort d'appelerla productioii lephenomene primaire de la civilisation, plienomene äcoteduquel les autres directions de la civilisation iie sont que des derives secondaires, non pas en ce sens qu'elles seraient sorties de la production, mais parce qu'elles se sont formees et sont restees sous l'influence puissante de la production, bien que d'origine indepeiidante. Les idees religieuses ne sont pas certainement sorties des besoins de la production ; malgre cela la forme des idees religieuses dominantes d'un peuple se laisse reduire en partie a la forme de la production. La croyance aux äiiies des Cafres a une origine independante ; mais sa forme particuliere, la croyance ä l'ordre hierarcliique des äiiies des ancetres, n'est pas autre cliose qu'un reflet de l'ordre hierarchique des vivants qui, ä son tour, est la consequence de la production, de l'elevage des bestiaux et des tendances guerrieres et centralisantes qui en resultent. C'est pour cela que, chez les peuples chasseurs^ dont la vie iiomade n'admet pas d'organisation sociale fixe, on trouve bien la croyance aux ämes, mais point d'ordre hierarchique. L'importance de la production ne se niontre cependant nulle part avec autant d'evidence que dans l'organisation de la famille. Les fornies etranges qu'a prises la famille humaine, formes quiontinspire aux sociologues des hypotheses plus etranges encore, nous paraissent tres comprehensibles du nioment que nous les considerons dans leurs rapports avec les formes de la production.Les peuples les plus primitifs se nourrissent des produits de la chasse — le terme de chasse pris dans son sens le plus large — et des plantes qu'ils recueillent » *.

Si nous parcourons la terre ä la recherche de peuplades vivant ä ce Stade elementaire nous n'en trouverons pas enormement. Grosse a vite fiiii de les cataloguer : « L'immense continent africain ne contient qu'un seul peuple chasseur abstraction faite des tribus de pygmees du centre, dont la civilisation nous est complcteniont

' Pp. 26-27.

inconnue — ce sout les Boschimans, les vagabonds du Kalahari et des pays environnants. En Amerique^ nous ne trouvons de vrais chasseurs qii'aii nord et au sud, les Aleutes et les Fuegiens. Tous les autres peuples sont plus ou moins agriculteurs, ä l'exception de quelques tribus bresiliennes, tels les Botocudos qui vivent encore dans des conditions tres primitives. En Asie, il n'y a guere que les Mincopies des lies Adamanes qui presentent encore l'etat primitif dans toute sa purete ; les Veddhas de Ceylan ont trop subi l'influence des Cingalais, et les Tchouktchis du Nord et leurs parents ethniques sont plutot des eleveurs. II n'y a qu'un continent qui seit occupe dans toute son etendue par des peuples primitifs — abstraction faite des colonies europeennes — c'est l'Australie, continent que nous pouvons considerer aussi au point de vue ethnographique comme la derniere trace d'un monde disparu ».

Une objection jaillitd'elle-meme ici. Pourquoi ne pas faire entrer en ligne de compte les populations prehistoriques dont les productions artistiques, en France notamment, sont aussi nombreuses que variees ? C'est que, d'apres M. Grosse, en presence de ces documents precieux, avant« de pouvoir dire avec certitude si nous avons reellement affaire ici aux formes primitives que nous cherchons, il nous faudrait connaitre les civilisations qui ont fourni les documents dont il s'agit ».

Eh bien, cette objection n'existe pas, au meme degre tout au moins, en presence de l'Egypte primitive oü l'abondance des documents est deja teile que nous pouvons nous representer avec suffisamment d'exactitude la vie des primitifs egyptiens pour pouvoir, je pense, distinguer quels sont les documents qui meritent le nom d'artistiques ; et ici nous revenons a la question posee tout a l'heure, avec quelque chance de plus de pouvoir cette fois la resoudre.

« Dans les armoires qui contiennent les collections d'objets australiens, dit encore M. Grosse ', on trouve presque toujours quelques bätons de bois couverts de combinaisons de points et de lignes. II est presque impossible de distinguer au premier coup d'üuil ces dessins de ceux qui se trouvent sur les massues et les boucliers australiens et qu'on appelle ordinairement des « ornements ». II

^ Pp. 1 7 et suiv.

y a cependant iine diiference essentielle entre les deux especes de dessins. Noiis savons depiiis quelque temps qua les soi-disant dessins sur ces bätons ne sont rien d'autre qu'iine sorte d'ecriture grossiere, des marques destinees a rappeler au messager qiii porte ce bäton les points essentiels de ses messages; ils ont donc iine signification pratique et non esthetique. Dans ce cas, notre savoir noiis empeche de commettre iine erreur ; mais combien sont nombreiix les cas oü il an est autrement ? Qiii pourrait nous affirmer qua les figures des boucliers aiistraliens sont reellement des Ornaments ? Ne serait-il pas admissible que ce fiissent des marques de propriete ou des blasons de tribus ? Ou peut-etre ces figures sontelles des symboles raligieiix ? Cas quastions se posent ä nous presque toutes les fois que nous regardons un ornement d'un peuple primitif; dans bien pau de cas nous pouvons donner une re-

ponse Malgre le grand nombre de cas douteux, ily en a aussi

beaucoup dont la signification purement esthetique ne saurait etre mise en doute. Du reste, les cas douteux sont loin d'etre sans valeur pour notre science. Les tetes d'oiseaux ä la proue des canots des Papous sont peut-etra au premier chaf das symboles religieux, mais elles servent aussi d'ornement. Si le choix d'un ornement est determine par un interet religieux, l'execution et la combinaison avec d'autres motifs differents ou analogues se ressentent toutefois de besoins esthetiques ».

On voit aisement quelles sont les difficultes du sujet et l'impossibilite reelle qu'il y aurait de traitar la quastion si on etait resolu, des le debut, de ne presenter sur toutes choses que des donnees süres et definitives ; aussi doit-on se borner a multiplier les observations, a etudier ces phenomenas douteux d'oü jaillira un jour peut-etre la lumiere permettant de tracer d'une main süre les lois qui regissant les phenomenes artistiques. Et puisqu'il Importe cependant, pour fixer les idees, de partir d'une definition de l'art, nous dirons avec M. Grosse que « nous appelons en general activite esthetique ou artistique une activite qui a pour but de susciter, par son exarcice mema, ou par son resultat final, une Sensation immediate, un plaisir dans la plupart des cas ». Mais nous aurons soin d'ajouter immediatemant avec notre auteur que « notre definition ne sara donc qu'une sorte d'echafaudage, que nous demolirons l'edifice une fois construit » ^ .

' P. 36. M. John Culliek, dans ses l'rcniicrs Pruicipcs des Heaiix Aiti (Paris,

Voilä certcs une fort longue pareiithese et qui parait noiis avoir ecarte quelque peu des debuts de l'art egyptieii. Cependant il me semble qu''elle avait son utilite ennousavertissant, des ledebut, des diflicultes que iioiis allions rencontrer ; en meme temps eile montre ce que nous poiivons attendre dans l'avenir d'iine etude ainsi dirigee qui eclaircira peut-etre im joiir la qiiestioii si interessante des origines de l'art egyptien. L'art eg3^ptien classique est-il im art importe comme nous nous le demandions tout ä l'heure, ou bien est-il la continuation de l'art des primitifs ? Y a-t-il eu une lente et progressive evolution ou bien est-il possible de constater a un moment donne un hiatus, un contraste brusque entre les productions artistiques primitives et Celles de FEgypte dynastique ? Nous ne pourrons essa3'er de repondre a ces questions que lorsque nous serons arrives au terme de notre etude, et encore, je le crains, la reponse faite ne sera t-elle que fort problematique dans l'etat actuel de nos connaissances.

De crainte de nous egarer nous emprunterons ä M. Grosse le plan de son livre et nous diviserons comme suit notre matiere : « On divise, dit-il, les arts en deux grands groupes : arts de mouvement et arts de repos. La difference qui les separe a ete indiquee tres clairement par Fechner (Vorschule der Aesthetik, II, 5) : les uns veulent plaire par des formes en repos, les autres par des formes]|en mouvement ou se suivant dans le temps; ceux-ci transforment ou combinent des masses en repos et ceux-la produisent des mouvements du corps ou des changements dans le temps capables d'atteindre le but artistique. Nous commencerons par les arts du repos, qu'on appelle ordinairement arts plastiques. La forme la plus primitive de ces arts est probablement la decoration; l'objet qu'on orne le premier est le corps humain. C'est pour cette raison que nous etudierons d'abord la parure du corps. Mais les hommes meme les plus primitifs ne se contentent pas d'orner leur corps, ils embellissent aussi leurs armes et leurs ustensiles. L'ornementation de ces objets occupera la seconde place dans notre etude. Ensuite nous etudierons l'art plastique libre (freie Bildnerei), qui a pour but la creation d'oeuvres artistiques independantes et nonla decoration. La danse sert de transition entre les arts du repos et les arts du

Alcaii, Hibliothequc utile), delinil l'art « une opcratiun de l'intelligence creee en vue de l'ucilite ou du plaisir ».

mouvement ; on peiitla definir : art createiir de mouvements (lebende Bildnerei), art plastique anime Chez les primitifs, la danse

est toujours liee au chant; noiis aurons ainsi une transition commode pour passer a la poesie ; enfin noiis etiidierons la musique primitive » ^ . Ces trois derniers snjets ne poiirront etre traites pour l'Egypte primitive que de la fagon la plus sommaire, on le comprendra aisemeut, et avant d'aborder ce dernier cote de notre täche nous consacrerons un court chapitre aux premiers monuments pharaoniques dont la comparaison avec les oeuvres primitives ne pourra manquer d'etre interessante.

Mais avant d'entrer dans notre sujet je pense qu'il est necessaire, pour fixer les idees, de donner quelques dates.

Les auteurs different enormement dans leurs opinions au sujet de la date de la premiere dynastie egyptienne. Voici quelques-unes des dates qui ont ete proposees. ChampoUion-Figeac donne l'annee 5869 ; Wilkinson, 2320 ; Böckh, 5702 ; Bunsen, 3623 ; Lepsius, 3892; Brugsch, 4455 ; Unger, 5613 ; Lieblein, 5004 ; Mariette, 5004 ; Lauth, 4157 -.

M. Budge, conservateur des antiquites egyptiennes et ass}'riennes du British Museum, dans sa recente Histoire d'Egypte ■', apres avoir reproduit les dates donnees par ChampoUion-Figeac, Böckh, Lepsius, Mariette, Bunsen, Wilkinson et Brugsch, conclut ainsi : « De tous ces auteurs, les seuls dont les vues chronologiques doivent etre serieusement prises en consideration sont Lepsius, Mariette et Brugsch. Entre leurs appreciations les plus elevees et les plus basses il y a un Intervalle de plus de II 00 ans. II semble, d'apres les recentes decouvertes, que les dates de Lepsius soient trop modestes et que Celles de Mariette, au contraire, soient trop elevees ; nous admettrons donc comme date du regne de Menes (le premier roi des listes egyptiennes) la date assignee par Brugsch » .

M. Maspero, dans sa gxdin(\e Histoire ancietme des peuples de

1 Pp. 38-39-

2 D'apres le tableau chronologique dresse par Wiedem.ann dans son Aegyptische Geschichte, pp. 732-733, qui donne avec reserves la date 5650.

^ YiVDG-e., Jlistoiy of Eo\'pi.\. Egvpl in the Neolil/iic ,md An/iaic l'erioJs. Londres, 1902, p. 159.

l'OrienV, semble admettre iine date assez semblable lorsqu'il place ravenement de Snofrou, prämier roi de la IV'' dynastie, enl'an 4100 avant Jesus-Christ, « avec iine erreur possible de plusieiirs siecles en plus ou en moins ».

M. le professeur Petrie, dans un de ses plus recents ouvrages -, place le regne de Menes entre 4777 et 4715.

Nous pouvons donc admettre, en prenant une date minima, que tous les monuments dont il sera question dans ce livre sont anterieurs au 4" millenaire avant notre ere ; mais si nous avons de la Sorte une date terminale de la periode primitive, il serait bon egalement d'en assigner une aux debuts de cette periode. Mais ici la difficulte est encore plus grande, et Ton ne peut se baser que sur des presomptions extremement vagues. M. Petrie exige pour le developpement de la civilisation primitive environ deux mille ans, et comme il place les debuts de l'Egypte pharaonique vers 5000 avant notre ere, il serait necessaire de faire remonter k environ 7000 ans avant notre ere les plus anciens des monuments dont nous allons nous occuper tout a l'heure *.

Lorsqu'on s'est trouve en presence de l'enorme duree des temps prehistoriques dans nos propres regions, sans pouvoir assigner de dates precises aux differents Stades de civilisation que Ton constatait, on a cherche ä fixer une terminologie commode permettant de classer aisement les documents. On a choisi dans ce but une Serie de gisements caracteristiques d'une epoque et ona donne a cette epoque le nom de ce gisement. C'est ainsi qu'on a cree les termes universellement admis de Chelleen, Mousterien, Magdalenien, etc. II serait extremement utile de pouvoir en agir de meme en Egypte, et on a dejä donne ä la periode primitive tout entiere le nom d'äge de Negadah d'apres le principal cimetiere explore.

1 Paris, Hachette, I, 1895, p. 347, note 2. Dans le nouveau guide du Musee du Caire en preparation (edition anglaise) le meme auteur place la premiere dynastie aux environs de l'an 5000 avant notre ere.

- Abydos, I, p. 22.

^ M. Mac Iver a receminent cherche ;i combattre ces conclusions, mais avec des arguments qui ne sont pas decisils. II n'a pas tenu compte dans ses calculs de cequela tribu ayant peuple le cimetiere d'El Amrah pouvait etre nomade et ne revenir que periodiquement en cet endroit, ce qui changerait completementles conclusions ä tirer du nombre de tombes. Voir Mac Iver and Mace, El Amrah and Abydos, pp. 50-52.

On parle coiiramment dejä dans les livres scientifiqiies de la civilisation de Negadah, des hommes de Negadah, etc. M. Petrie a ete plus loin et an lieu de noms il a propose des chifFres. Voici comment. S'appii3'ant siir l'etiide des types de poteries, extremement varies ä l'epoque primitive, M. Petrie est parvenu, ä la suite de classements que je ne piiis songer ä exposer ici, ä repartir tous les types conniis en 50 series portant les n°^ 30 ä 80 qui representent la succession des temps pendant la periode prehistoriqiie. Le contenu d'iine tombe etudie en se basant sur ces classifications fournira immediatement im chiffre maximum et im chiffre minimum dont la moyenne indiquera Tage relatif de l'ensevelissement.

Le procede mis en avant par Petrie est fort ingenieiix et n'a ete rendu possible que par le grand nombre de tombeaux intacts decouverts, et malgre les quelques critiques dont il a ete l'objet jusqu'a present, il semble bien qu'on n'ait pu encore apporter des faits qui en contredisent les resultats. C'est gräce ä ce S3'steme que Ton peut dire d'un type de Statuette, d'im S3'steme de decoration qu'on les rencontre, par exemple, entre les dates de succession 35 et 39 (sequence dates), et c'est ainsi qu'il faudra comprendre les indications analogues que l'on rencontrera en quelques pages du livre. Disons que les chitYres avant 30 ont ete reserves aux monuments plus anciens que tous ceux que l'on connait jusqu'ä present et que le hasard d'une fouille heureuse peut faire surgir du sol d'un jour ä l'autre '. Connne je Tai dit plus haut, la concordance entre les dates de succession et les annees de regne des rois de la I''' d3mastie a ete faite gräce ä la petite ville prehistorique d'Ab3'^dos, et Petrie fait tomber le regne de Menes a la date de succession 79 -. C'est toujours en se basant sur ces dates de succession que nous pourrons dire de certains objets qu'ils sont surtout frequents dans la premiere ou la seconde moitie des temps prehistoriques.

Je me suis etforce de multiplier les illustrations, qui ne sauraient jamais etre assez abondantes dans un travail de l'espece oü le texte doit, en realite, se contenter d'etre un commentaire sommaire des

' Petrie, Seqzccnces in prchistoric reinains, dans le Journal oj l/w Atithropological Institute. XXIX, 1900, pp. 295-301.

Petrie, Diospolis parim, pp. 4-12.

Reinach, S., Comple rendu du travail preccdcnt dans VAnl/iropo/ogif, XI, 1900, pp. 759-762.

2 Petrie, Ahyjos, I, p. 22.

monuments. La soiirce de chaciin des dessins est indiqnee de la maniere siiivante. Lorsque dans le texte on trouvera cite par exemple Nagada, pl. lxiv, n" 78, ei Diospolis parva, IX, 2^, on trouvera sur la figure : 78, a cote du dessin emprunte a Naqada et D. 23 a cote de celui emprunte a Diospolis ; A signifiera Abvdos ; R. T. Royal tofnbs ; Am, A ou El, El Aiurah; etc. Ces annotations mises en rapport avec Celles des notes en bas de la page permettront facilement, je pense, de retrouver les originaux des dessins. Dans quelques cas tres rares, notamment dans les figures 7 et 17 qui donnent des exemples d'objets sur lesquels on aura a revenir plus loin, c'est au passage oü il en sera traite en detail qu'on trouvera les indications relatives ä l'identification des figures '.

En terminant ces remarques preliminaires je ne chercherai pas a cacher ce qua mon travail peut presenter de defectueux. II est temeraire, en effet, d'ecrire sur des sujets aussi neufs que celui-ci et surtout sur des documents dont le nombre s'accroit de jour en jour. Je souhaite vivement que, dans peu d'annees, ce livre soit devenu tout a fait insuffisant, gräce aux decouvertes qui s'effectueront ; je me suis seulement efforce a le faire aussi complet que possible^ esperant qu'il restera tout au moins comme un resume de la question au moment oü il aura ete public.

1 Suivant l'exemple de M. Sai.omon Reinach dans /a Sculpliire europceyine avant /es ifi/Iuences greco-romaincs, j'ai dtsi^ine mol-meme la plus grande partie des figures (excepte Celles signees d'un monogramme). II faut donc les considerer surtout comme des croquis nullement destines ä rendre inutilesles publications originales.

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