CHAPITRE HI
Combien brillante la civilisation ionienne jusqu’au moment où la Perse conquiert le royaume lydien (546) (2) dont l’Ionie est devenue la vassale prospère ! Les douze cités tédératives, surtout les trois principales, Éphèse, Milet, Phocée, s’enrichissent par le commerce terrestre et maritime, étendent au loin leur puissance, fondent au nord des comptoirs sur les côtes de la Thrace, de l’Hellespont, du Pont-Euxin, jusqu’à l’extrémité même de la mer d’Azof (3); s’établissent au sud sur les bouches du Nil que leur ouvrent les pharaons philhellènes Psammétique (666-612) et Amasis (570); s’aventurent à lPouest en Corse, en Gaule, jusqu’en Espagne. Les produits de leur industrie pénètrent partout. « Au milieu du vif siècle, dit Curtius, Milet, mère de quatre-vingts colonies, était plus fière et plus puissante que n’importe quelle cité hellénique. »
L’essor intellectuel n’est pas moins brillant que l’essor économique. C’est en Jonie que la science et la littérature s’épanouissent, alors que la Grèce continentale, même Athènes, ne comptent point encore dans l’histoire des arts et des sciences. C’est là que les principales branches du savoir grec se constituent: mathématiques, astronomie, avec Thalès de Milet ; géographie avec Anaximandre de Milet ; philosophie avec Xénophane de Colophon, Phérécyde et Pythagore de Samos ; élégie avec Callinos d’Ephèse ; Iyrisme avec Simonide d’Amergos,
(1) CCIX-X ; COXTI-III; LXXXIV, t. VII, p. 252 ; CXLIV,t. !X, p. 397; CXLV, t. Il, p. 486; LX XVIII, p. 168. (2) CCXITI. — (3) CCX XI ; Minns. Scythians and Greeks, 1915,
Terpandre, Alcée, Sappho de Lesbos, Mimnerme de Smyrne, Anacréon de Téos; morale avec Phocylide de Milet; histoire avec les logographes et Hécatée ; fable avec Ésope.
C’est là que l’art grec inaugure ses conquêtes, au sortir du
moyen âge hellénique, période de barbarie qui a suivi linvasion dorienne. Aux vie et vu siècles, l’Ionie est déjà en pleine activité artistique. Les textes font entrevoir cette prospérité, et conservent le souvenir de nombreux artistes qui ont illustré leur patrie. Ce sont des peintres : Boularchos, dont le tableau est acheté par le roi de Lydie Candaule à la fin du vins siècle. Ce sont des bronziers et des ortèvres : Glaukos de Chios, quiaurait inventé l’art de souder les métaux, auteur d’un cratère envoyé à Delphes vers 605 par le roi de Lydie Alyatte; Theodoros de Samos, exécutant un cratère donné en 548 par Crésus à Delphes et une vigne d’or avec ses grappes d’émeraudes. Ce sont des sculpteurs, entre autres l’illustre famille de Chios, dont les représentants successifs sont au vi® siècle Mikkiadès, Archermos, Boupalos et Athénis. Les œuvres d’art, somptueuses et d’une habile technique, affluent dans les sanctuaires ioniens, sont envoyées en Grèce par les Mermnades lydiens, Gygès (687-652), Alyatte (610-561), Crésus (561-546), désireux de se concilier la faveur des dieux hellènes dans leurs entreprises politiques (1). Les particuliers euxmêmes rivalisent entre eux de luxe, et Kolæos, pour rappeler son hardi voyage aux colonnes d’Hercule, consacre vers 630 son cratère de bronze dans l’Héraion de Samos.
Mieux que les textes, les monuments témoignent de cette activité féconde : vases peints (2) dans les ateliers des métropoles et des colonies, à Milet, à Samos, à Rhodes, à Naucratis, à Cyrène, dont il est souvent difficile de déter-
miner la provenance exacte ; statues et statuettes, reliefs,
objets industriels, en pierre, en bronze, en terre cuite, prove-
(1) COXIIT. — (2) CXLV, t IL, p. 486; CXLIV, t. IX, p. 377.
nant des mêmes centres, surtout des écoles florissantes de Milet, de Chios, de Samos (1). On les recueille souvent très loin de leur lieu de fabrication, au nord en Crimée (2), au sud en Égypte, à l’ouest, en Italie, en Gaule, en Espagne, apportés par voie de mer, puis introduits au loin dans l’intérieur par le commerce des routes terrestres : le vase de Graechwyl (vf siècle) qu’orne la Potnia Thérôn asiatique, est un témoignage de cette expansion jusque dans le centre de la Suisse actuelle (3). En même temps, les architectes élèvent les grands temples de Samos, d’Éphèse, de Milet.
L’Ionie, la première éveillée à l’art, donne à la Grèce continentale des enseignements féconds, qui permettent le progrès. Elle lui transmet non seulement des thèmes et des motifs, des procédés techniques, mais des principes esthétiques qui persisteront longtemps après que sa prépondérance se sera évanouie. La céramique, les arts industriels de Corinthe, de l’Attique, la plastique, qui dès 560 à Athènes suit docilement ses instructions (4), qui dans le Péloponnèse adoucit sa rudesse native à ce contact bienfaisant, tout en ressent les effets. On peut dire que le fait important de l’archaïsme grec jusqu’à la fin du vi° siècle, c’est la prédominance de l’ionisme et de son action sur les autres centres grecs. Car l’antagonisme ethnique, signalé plus haut, n’a pas encore de répercussion sur l’art ; au contraire, les ateliers péloponnésiens du vi siècle s’ouvrent largement à cette influence (5).
Quels sont donc les traits caractéristiques de cet art ionien, en quoi consiste sa participation à l’ensemble de Part grec P
Deux causes contribuent surtout à lui donner son caractère particulier : la tradition égéenne, et le contact avec l’Orient. ; Par lorigine de ses populations, par le milieu où elles se sont développées, l’Ionie a recueilli l’héritage artistique de la
(1) LXXXIV, t. VIIL p. 252. — (2) CCXX-I.
(3) LXXX VI, t. IL, p. 320, 2.
(4) LXX VIII, p.188. — (5) CCXI.
civilisation antérieure à linvasion des Doriens, et son art est une survivance et une sorte de renaissance de l’art mycénien. Ce ne sont pas seulement de nombreux motifs ornementaux et des thèmes qui persistent, mais des tendances
. artistiques : tel le goût pour le naturalisme, pour le décor végétal
traité non pas d’une façon abstraite et géométrique comme
: en (Grèce continentale, mais avec vérité; tel le sens du pitto-
resque; tel le goût du mouvement violent, de la vie intense (1).
Au débouché des voies de caravanes qui apportent à travers l'Asie Mineure les marchandises de la Cappadoce, de Orient mésopotamien, en relations maritimes avec les côtes de la
| Méditerranée, Phénicie, Syrie, Egypte, les loniens acceptent
aussi beaucoup de ces civilisations séculaires, et ce sont eux qui
introduisent dans l’art grec cette note orientale, perceptible
dans la céramique et dans l’industrie des vine-vu siècles. Ce sont des motifs, fleurs et feuilles de lotus, palmettes, animaux féroces tels que lions, seuls ou luttant contre le taureau, êtres fantastiques, tels que la Chimère, sans doute d’origine hittite, des hommes à têtes de lièvres. Ce sont des caractères de style, par exemple les proportions trapues des personnages, inspirées de l’Assyrie ; la crainte de la nudité totale qu’éprouvaient
déjà les Égéens et qui répugne à tous les Orientaux; la préférence pour la draperie. Ce sont des procédés techniques : la
fonte en creux du bronze, empruntée par les Samiens Theodoros et Rhoecos à l'Egypte. C’est à l’imitation des tapisseries orientales que les céramistes couvrent leurs vases de motifs,
comme d’un réseau tissé et richement polychromé. Tous ces
apports, et d’autres encore, offrent des perspectives nouvelles aux artistes ioniens qui les adaptent au goût hellénique, avant d’en faire bénéficier le reste de la Grèce.
Ces deux traits, survivances égéennes, influence orientale, unis aux qualités propres des Ioniens, ne se perdront jamais
1) CXLV, t. IL, p. 503: VI, t. IIL pe 107
dans Part grec; refrénés pendant l’époque classique du v° siècle, ils s’épanouiront à l’époque hellénistique, quand Part grec refluera vers les anciens centres de l'Asie Mineure et renouera avec l'Orient le lien brisé depuis les guerres médiques (1).
La part des [oniens dans la constitution du patrimoine commun de l’art grec est considérable. Ils initient les artistes aux deux principales matières plastiques, marbre et bronze, qui serviront dès lors pour toutes les œuvres que l’on désire belles et soignées, et pour lesquelles on délaisse le calcaire plein de défauts, l’argile trop ductile. Jusqu'’alors le bronze, outre son emploi industriel, ne servait qu’à fondre des figurines lourdes et pleines, que ce procédé condamnait aux petites dimensions. La fonte en creux, empruntée à l'Égypte par Rhoecos et | heodoros de Samos, permet désormais de concevoir de grandes statues légères, n’employant qu’une minime quantité de métal, autorisant les attitudes les plus libres, impossibles
dans la pierre. Si l’on songe que la plupart des chefs-d’œuvre : classiques étaient des bronzes, que les meilleurs artistes, : Myron, Polyciète, Lysippe, étaient des bronziers, on comprend !
l’énorme importance de cette acquisition. Et si les ateliers péloponnésiens ont préférécette matièremêmeau marbre pour représenter l’athlète, on se rappellera qu’ils en doivent la technique à leurs ennemis, les Ioniens.
La Grèce continentale, sauf l’Attique, est pauvre en marbres statuaires, mais les îles en possèdent de riches gisements, et les marbres dé Naxos, surtout ceux de Paros, ont une beauté supé-
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rieure à celle de l'Hymette et du Pentélique (2). Les grossiers
imagiers insulaires de la civilisation énéolithique des Cyclades taillent déjà leurs idoles funéraires dans le marbre; après eux. le sculpteur égéen lui demande les têtes de lionnes de Cnossos et de Delphes. Mais il appartient aux Ioniens de comprendre et de faire comprendre à tous la valeur esthétique de cette
(4) VE, € IN, p. 107. — (2) LXXXIV, t. VIII, p. 141.
matière. L’architecture en est rénovée. Voici qu’un Naxien, Byzès, dans la première moitié du vi* siècle, remplace les anciennes tuiles des temples, en terre cuite, par des tuiles en marbre de son île. Son exemple est suivi, bien que le vieux procédé persiste au v° siècle encore, jusqu’au temps du Parthénon. On commence aussi à tailler dans le marbre les détails des parties hautes de l'édifice (Hekatompédon, premier quart du vie siècle: métopes). En 536-525, les Alcméonides élèvent en marbre de Paros la façade du temple d’Apollon à Delphes ; c’est en marbre que les Pisistratides, leurs rivaux jaloux, sculptent les entablements, frises et frontons de l’Hékatompédon d'Athènes transformé vers 520. Si le calcaire sert encore dans la construction des édifices importants, dans la première moitié du v° siècle (temples d’Égine, d’Olympie), on comprend cependant de plus en plus que le marbre est en architecture ce qu’il y a de plus beau, non seulement pour les détails de
lornementation, frontons, métopes, gargouilles, cymaises, ,
mais pour tout l’ensemble, et les édifices de lAcropole péricléenne, Parthénon, temple d’Athéna Niké, Propylées, sont + « l’idéal cristallisé en marbre pentélique ».
Les loniens apprécient dans la statuaire la beauté du marbre, sa blancheur, son graiu homogène, ses surfaces lisses, qui conviennent si bien à la représentation du corps humain, surtout aux chairs tendres et délicates de la femme; ils savent que sa dureté, non seulement assure une plus grande durée à l’œuvre, mais oblige l'artiste à un travail moins hâtif que celui du calcaire, plus minutieux, plus précis, l’incite à scruter avec plus d'attention les formes. [ls taillent avec une science consommée des resssources du marbre les statues des Corés (1), jeunes femmes élégamment vêtues, couvertes de bijoux, de broderies, les corps nus des Kouroï (2). Grâce à eux, on sait que le choix de la matière n’est pas indifférent dans une œuvre d’art, qu’elle a