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sa beauté par elle-même, qu’elle s’adapte plus ou moins barmonieusement au sujet. La polychromie complète des statues, nécessaire pour dissimuler les imperfections du calcaire, s’atténue, et la blancheur du marbre devient celle des chairs nues, adoucie seulement par une légère « ganôsis » (1). On comprend de plus en plus que les matières ont des qualités —ssse spécifiques, exigent des traitements différents. Tout cela, les Grecs le doivent aux Ioniens, qui leur ont montré la voie.
L'artiste ionien crée des formes typiques. Il met àla mode le costume dont se parent les Corés, le long chiton de toile à manches courtes que la main relève, l'himation qui traverse obliquement la poitrine. Vêtement gracieux, rehaussé de broderies, qui forme de menus plis légers, et qui dénote un tout autre esprit que le sévère chiton dorien. Il adopte la stèle dite ionienne, étroite et longue, que surmonte une acrotère en forme de palmette, et qui contient l’image unique du mort debout. En architecture, l’ordre ionique (2) porte à bon droit ce nom, car c’est en Îonie qu’il prend naissance, constitué en partie avec d’anciens souvenirs mycéniens, en partie avec des emprunts faits à Fig. 4. l'Orient. En lui, on recherche l'élégance et le luxe Colonne
. - ionique du plus que la force ; ils s’affirment dans les pro- temple portions générales, la sveltesse des colonnes, les CR gracieuses volutes des chapiteaux (fig. 4). é L’ornementation n’est pas limitée, comme dans le dorique, aux cadres des métopes et des frontons, mais on multiplie les moulures, les palmettes, les rais de cœurs, les perles, on sculpte même les bases des chapiteaux (Éphèse, vi° siècle) (3). Le
(1) LXXXIV, t. VII, p. 211; LXXVIIL, p. 316.
(2) XLVI-LII; XXXVI, p. 91;Jpaï, 1920, 15, p. 1 sq. (3) CCX ; LXXXIV, t. VII, p. 321.
plan n’est pas aussi rigoureux que celui du dorique; il y a de la nonchalance et du laisser-aller dans la longue frise qui court aussi loin que lédifice peut la supporter, et qui oppose sa prolixité à l'alternance rigide des triglyphes et des métopes doriques. Autant de traits qui caractérisent cet ordre et témoignent d’un esprit autre que celui de la Grèce continentale.
À la fin du vi siècle, l’ordre ionique est définitivement constitué. Le chapiteau a évolué
Fig. 5. — Chapiteau ionique primitif (Délos). et les exemples trouvés sur
PAcropole d'Athènes et à Délos en donnent la forme presque définitive (1). Les volutes, jadis disjointes, avec leur tige presque verticale, sont réunies par uneélégante courbure et tendent à Phorizontalité (fig. 5-9).
Cependant la Grèce entière n’est pas encore conquise. Né en lonie, cet ordre y demeure confiné. Les artistes du continent acceptent au vif siecle influence ionienne, taillent des chapiteaux isolés qui terminent les piédestaux des statues, ou couronnent de volutes les stèles funéraires (ex. : stèle de l'Hoplitodrome, nie A ea Rue dE Athènes) (2). Les architectes
mitif (Athènes). | de lHekatompédon transformé
par les Pisistratides à la fin du
vie siècle adoptent le principe de la frise continue, s’il est vrai que les fragments de reliefs au Musée de lAcropoie, dont les
€) KXXVI, p. 100. — (2) LRZÆKIV, t VII p. 619.
L'ART {ONIEN 153
plus beaux montrent un personnage montant en charet le
buste d’Hermès (1), appartenaient à une trise courant autour
mencé en 447, terminé en 431,
: seul en maïtre sur le continent.
Le trésor des Siphniens, ce bijou
de la cella de ce temple dorique périptère, frise qui serait le
prototype de celle des Panathénées. Mais ce ne sont que des détails. Le dorique, s’il subit déjà des atteintes, règne encore
ionique de la seconde moitié du Fig. 7. — Chapiteau dé la colonne ve siècle à Delphes (2), n’est des Naxiens (Delphes), vi s, pas une exception, puisqu'il a
été construit par des architectes ioniens pour une cité de la Grèce insulaire, dont Part se rattache à celui de la Grèce d’Asie. Il faut attendre la seconde moitié du v° siècle pour que l’ordre ionique obtienne droit de cité en Grèce propre. Il y parvient progressivement, grâce à Phidias et à ses collaborateurs. Le Parthénon, com-
mais inauguré dès 438, trahit déjà un certain fléchissement de l'esprit dorique, car l'influence ionienne (3) se manifeste par la présence de la frise autour de la cella, par l’ornementation plus abondante et plus luxueuse, palmettes, cymaises, rangs de perles Fig. 8. — Chapiteau ionique aren bordure des métopes, par le DURE TR AE MORN nombre des colonnes en façade, huit au lieu de six que montre d’ordinaire le temple dorique. Cette influence encore légère se précise presque simultané-
(1) Zbid., p. 652.
(2) fbid., p. 363 ; BOURGUET, Les ruines de Delphes, p. 65. (3) XL.
ment dans un édifice voisin. Aux Propylées (437-432), Mnésiclès associe aux colonnes doriques des façades deux rangs intérieurs de colonnes ioniques, et les deux systèmes constructifs sont maintenant juxtaposés. Encore dissimulé à lintérieur, l’ordre ionique est pour la première fois employé seul et ouvertement dans le petit temple amphiprostyle d’Athéna Niké, construit vers 435. Enfin l’Erechtheion (420-407) atteste qu’il est définitivement accepté par les architectes grecs pour un grand ensemble architectural.
Il devient dès lors le rival heureux du dorique. Plus élégant, plus luxueux, il répond mieux aux nouveaux besoins de luxe .
et de richesse qui se font jour dès la fin du v® siècle. Il va multiplier ses effets, jusqu’au moment où il trouvera à son tour ; os pe un rival dans le chapiteau corin-
Fi 2 Ghagleu lvieue a then (1), plus fouillé, plus somptueuxencore (fig. 19).Créé
dans la seconde moitié du v® siècle, peut-être par Callimaque, celui-ci est tout d’abord dissimulé à l’intérieur (temple de Phigalie, vers 420 ; tholos d’'Épidaure, premier quart du ve siècle), et il ne donne des ensembles complets, tout d’abord restreints, que dans la seconde moitié du 1v° siècle (monument de Lysicrate, 335/4), pour fleurir surtout à l’époque gréco-romaine. Au reste, il ne constitue pas à proprement parler un ordre; ce n’est qu’une variante du chapiteau ionique,
qui n’a aucune répercussion sur le système des proportions de Pédifice. Il n’y a que deux ordres en Grèce, répondant chacun à lune des principales tendances de lesprit grec, l'une forte etsévère, virile, l'autre douce, souriante, plus fémi-
(1) LILI-V ; Jpat, 1921, 86, p. 44.
nine. Adopté par la Grèce continentale, l’ionique influence le dorique et lui transmet certains de ses éléments. On l’a noté au Parthénon et aux Propylées. Le principe de la frise est aussi appliqué à lHéphaisteion (dit Theseion, 437-432, frise extérieure), au temple du Cap Sounion, au temple de Phigalie (vers 420) construit par l'architecte du Parthénon, Ictinos. Ce dernier unit en lui trois conceptions :
si l’ensemble est dorique, on voit à l’intérieur des colonnades et une frise ioniques, et même un unique chapiteau corinthien, le plus ancien exemple connu. Les trois types se trouvent groupés en une savante hiérarchie, qui correspond bien à la chronologie : le dorique est encore maître, mais l’ionique a envahi l’intérieur, et le corinthien prépare sa con- Fig. 10. — Stèle funéraire sur un lécythe attique du v® s. L’acanthe terminale
quête. Inversement, au con- annonce le chapiteau corinthien. tact du dorique, l’ionique lui prend quelques-uns de ses principes, en particulier Ja régularité du plan qui devient dès lors commun aux deux ordres.
Un motif destiné à faire fortune et dénommé ultérieurement « caryatide » (1), celui qui emploie le corps féminin comme support architectural, est né en lonie; les belles Corés de
(1) XLVIT; Joaï, 1920, 35, p. 118.
l’'Erechtheion (vers 415) ont pour ancêtres la caryatide de Tralles (vers 450) (1), celles des trésors de Cnide et de Siphnos à Delphes (vi* siècle) (2), et les petites figures qui soutiennent des vasques archaïques (vie siècle) de style ionien. Le mâle génie dorique, dont les colonnes massives, dénuées de tout ornement, dénotent un esprit géométrique, n’aurait jamais conçu cette élégante colonne féminine.
La frise ionique oppose sa continuité à l’alternance des triglyphes et des métopes doriques. Le temple d’Assos (vi® siècle) (3) peut unir déjà les deux principes, mais il faut attendre la seconde moitié du v° siècle, et les constructions précédemment citées, pour voir le décor sculpté y recourir simultanément dans un même édifice, toutefois avec une autre disposition, c’est-à-dire quand le dorique et l’ionique commencent à fusionner. Ces deux éléments sont en etlet issus d’esprits différents. La frise dorique (4), qu’inaugure déjà l’art égéen, exprime parfaitement l’esprit dorien, épris de symétrie, de régularité, d’alternance rythmique, aimant les champs limités. Le principe de la métope n’est pas spécial à l’architecture; la peinture de vases utilise de bonne heure ce champ rectangulaire où les éléments du sujet peuvent s’inscrire avec logique et clarté. Les [loniens préfèrent sur les temples et sur les panses des vases la longue bande où les motifs passent dans le meme sens, en une lente et indéfinie procession (5); ils lont sans doute empruntée à POrient, car c’est le principe décoratit de l'Égypte, de la Chaldée, de l’Assyrie, des Hittites. Il convient à leur esprit un peu prolixe et bavard, qui raconte longuement sur ces bandes des histoires interminables, au lieu de les condenser comme les continentaux en quelques scènes précises, en quelques actes brefs. Les artistes du v°et du 1v° siècle, en
(1) MP. X, 1905, pl. H-III.
2) LXXXIV, t. VII, p. 335; BOURGUET, Les ruines de Delphes, p. 66. (3) LXXXIV, t. VII, p. 256; SARTIAUX, RA, 1913-14. (4) EXXIX-XLV. — (5) LI.
ordonnant plus rigoureusement leur composition, en feront un chef-d'œuvre: trises des Panathénées, du Theseion, de Phigalie, d’Atnéna Niké, de Trysa, du monument des Néréides, du Mausolée ; les sculpteurs heliénistiques de Pergame, héritiers des loniens sur leur propre sol, dérouleront la Gigantomachie et l’histoire de Télèphe, et plus tard l’artiste romain trouvera dans la frise l’heureuse possibilité ae chanter les exploits de son histoire.
Aux loniens revient l’honueur d’avoir abordé les premiers le problème esthétique de la draperie. Ils en comprennent la beauté qu’ignore l'Orient et que la Grèce continentale ne perçoit pas encore; au lieu de la traiter comme une rigide carapace, ils en multiplient les plis; ils l’étudient dans ses relations avec le corps, et ils cherchent sa transparence; enfin ils savent qu'il faut laisser à l’un et à l’autre sa valeur propre, et les” unir en un harmonieux équilibre. Sans doute les résultats ne sont pas encore parfaits, mais du moins ont-ils entrevu ces diverses nécessités esthétiques.
Ils ont le sentiment de la beauté du corps humain, qu’ils rendent non pas avec la force brutale des Doriens, mais avec déticatesse et volupté. Quelle différence entre les Kouroï insulaires (1) aux formes élégantes, parfois précieuses (Kouroi de Milo, de Ténéa, vie siècle), et ceux de Polymédès d’Argos (vie siècle), qualifiés parfois de « portefaix »; entre les Corés de lPAcropole (vi° siècle), pimpantes et mignardes (2), et la lourde Athéna de la métope de Sélinonte (vi° siècle) (3)1 La musculature peut manquer de précision, l’ossature de fermeté, les chairs être molles et bouffies, mais la silhouette est en général gracieuse et plaît à l’œil.
Ce corps, c’est surtout celui de la femme. La civilisation ionienne, brillante et voluptueuse, amollie au contact de l'Orient, préfère les formes douces et paisibles aux formes plus accusées et robustes de l'homme.
(1) LX VIII. —— (2) LX XVIII-IX. — (3) LXXXKIV, t. VII, p. 487.
L’esprit ionien communique à l’art grec le sentiment instinctif de la grâce, de l’élégance, du charme, qui manque aux Doriens. Il le révèle dans les attitudes aux gestes parfois un peu maniérés et affectés, dans l’arrangement de la draperie aux plis fins et nombreux qui ruissellent sur le corps des Corés, dans des détails anatomiques, mains aux doigts effilés, parfois un peu arqués aux extrémités, pieds minces et joliment cambrés ; dans le doux modelé statuaire, qui évite les grands plans durs et anguleux, si fréquents dans la sculpture péloponnésienne, et qui est souvent une vraie caresse pour les yeux (1).
L'esprit ionien inspire àil’art grec le désir de plaire, d’être souriant, aimable. Il cherche une expression avenante, relevant les coins de la bouche et des yeux, et le « sourire archaïque », parfois exagéré et minaudier, éclaire bientôt de sa gaîté jusqu’aux mornes faces péloponnésiennes. Il amène dans la peinture de vase la polychromie, sans doute nécessaire pour traduire approximativement les vives couleurs des tapis et des broderies orientales imitées par les céramistes, mais répondant aussi à leur gaîté native. Le noir, le blanc, le brun, le rouge, le jaune, le bleu, font des notes vives sur l’engobe clair du récipient, et cet éclat que les Corinthiens cherchent à imiter contraste avec la couleur sombre des vases attiques (2).
Le réalisme que les Ioniens semblent avoir hérité des Égéens, de multiples détails l’attestent, avec une observation de la vie plus précise que sur le continent (3). Le sculpteur, au lieu de tailler l’œil en amande exacte, indique à l’angle interne la caroncule lacrymale; il ne laisse pas la paupière supérieure entièrement lisse, quand l’œil est ouvert, mais la sillonne d’un petit pli. Les peintres de vases continentaux différencient l’homme de la femme par la forme des yeux, ronds pour le premier, ovales pour la seconde; plus exacts, les loriens évitent cette convention, et c’est pour la même raison qu’ils peignent
(1) LXX VIII, p. 339. — (2) CXLIV, t. IX, p. 440. (3) CXLV, t. Il, p. 507-11.
en blanc aussi bien les chairs masculines que les chairs féminines, car leur opposition en noir et en blanc des continentaux n’est pas réelle.
Les Ioniens conservent des Égéens l’amour de la nature, quand la Grèce continentale, sous l’influence dorienne, élimine tout ce qui n’est pas l’homme seul, et on a dit qu’ils ont été les « paysagistes de l’antiquité ». Quand cette note apparaît sporadiquement dans l’art attique du ve siècle, surtout dans la céramique, quand, avec la fin du 1v° siècle, les fonds uniformes des reliefs se chargent de détails pittoresques, c’est en somme une renaissance de ce vieil esprit.
On a souvent noté la violence du mouvement, la fougue de la composition sur les vases et les reliefs ioniens; ce désir de vie inspire au sculpteur Archermos de Chios sa Niké volant dans l’attitude de la course archaïque, ancêtre de la belle Niké de Pæonios de Mendé, un Ionien lui aussi; il annonce la recherche du mouvement dans la céramique à figures rouges, les reliefs et la statuaire du v° siècle.
Ces traits persistent à travers tout l’art grec. L’esprit ionien ne meurt pas avec la chute de l’Ionie indépendante et avec la prépondérance {artistique du courant péloponnésien au début du y: siècle. Il se maintient dans les œuvres ultérieures de sa patrie natale, telles que les reliefs de lhéroon de Trysa (fin du ve siècle) (1), les reliefs et lesstatues du monument des Néréides de Xanthos (fin du v® ou début du 1v® siècle) (2). Dans ces monuments, on retrouve les qualités et les défauts ioniens : style coulant, superficiel, prolixe, qui bavarde en de longues frises, mais aussi de la grâce et de la finesse, le sens du pittoresque, des détails réalistes, pris sur le vif, qui contrastent avec l’abstraction de l’art continental, Pamour du mouvement violent, de la draperie agitée, tourbillonnante, claquant au vent, et laissant percevoir le corps sous sa transparence. En
(1) LXIT, t. IL, p. 202. — (2) /bid., p. 216.
Grèce propre, des artistes d’origine ionienne maintiennent la tradition. Pæonios de Mendé, dans sa belle Niké d’Olympie (vers 423), résout définitivement le problème de la draperie transparente et agitée sur un corps en mouvement. Autour de Phidias, Agoracrite est originaire de Paros. Des artistes attiques, Calamis, Callimaque, s’apparentent aux Ioniens par leur recherche de la grâce, de la délicatesse, et le mystérieux sourire de la Sosandra de Calamis est le reflet lointain du vieux sourire des Corés. Le Parthénon dorique fait des concessions à l’élégance ionienne et Phidias ou Ictinos lui donnent comme parure la ceinture sculptée de la frise continue (1). Et, dans les frontons, les merveilleuses statues de femmes drapées, au chiton transparent, « Parques », [ris, Niké, sont l’aboutissement des recherches qui préoccupaient longtemps auparavant les sculpteurs iontens. La peinture à fresque avec Polygnote de Thasos et la peinture de vases du v® siècle acceptent elles aussi de nombreux enseignements venus de la Grèce d'Asie.
Au 1v£ siècle, Praxitèle est le sculpteur de la femme et des corps d’adolescents délicats, pour traduire leurs formes tendres ‘et voluptueuses, il recourt aux caresses du marbre blanc et translucide plutôt qu’au bronze; il met sur les lèvres du Satyre au repos un léger sourire; et lon a dit avec raison que les plus rares qualités de sa technique ont leur origine chez ses prédécesseurs ioniens. Scopas de Paros, qui va rénover la plastique en lui donnant le pathétique des attitudes et des visages, réalise des essais déjà en germe dans l’ionisme du vie siècle.
Eatin, l’art hellénistique, qui abandonne la Grèce propre pour refluer vers les grands centres de la Grèce d’Asie, remet en honneur les tendances que reprimait l’art classique du ve siècle; c’est cé qui explique beaucoup de ses caractères, et les nombreuses analogies qu’il présente avec l’art ionien du