‹ L'art en Grèce, avec 67 figures dans le texte et 20 planches hors texteChapitre 98 sur 124 · IUT LE MIRACLE ET LA PERFECTION GRECS · texte numérisé non relu

IUT LE MIRACLE ET LA PERFECTION GRECS

Il apparaît dans l'évolution esthétique comme un phéno-

mène si particulier par sa beauté qu'on le qualifie yolon-

tiers de prodige, et le « miracle grec » est devenu pour beaucoup un dogme (1). Le mot miracle semble toujours comporter une arrière-pensée théologique, signifier un événement en dehors des lois de la nature et de l’humanité, alors que la science au contraire — et l’histoire de l’art doit être conçue scientifiquement —cherche à éliminerlesurnaturel, et, dit Tite. Live, rem miraculo eximere. Ne faisons donc de ce terme qu’un emploi judicieux. Rappelons-nous qu’il n’y a pas de miracle sur terre, où tout s'explique par des causes, qu’il est plus ou moins facile de discerner. L’art grec, produit de l’activité humaine, ne saurait échapper aux lois humaines. Sans doute son génie a eu plus que tout autre le sentiment de la beauté et le désir de parvenir à la perfection. Mais cette éclosion de chefs-d’œuvre n’apparaît pas brusquement, de façon incompréhensible et fatale, elle est préparée par de longs essais antérieurs, souvent maladroits, et c’est à son heure qu’elle vient, ‘comme un fruit mûr. Il est nécessaire de connaître cette lente élaboration et les circonstances favorables qui ont permis aux artistes d’atteindre le plus haut point. « Admirer, c’est comprendre », répète-t-on souvent. Nous l’admirons d’autant plus, cet art grec, que nous le comprenons mieux, non seulement par l'émotion esthétique qu’il suscite encore en nous, mais par ses facteurs psychologiques, sociaux, techniques, anesthétiques en un mot; nous ladmirons d’autant plus que nous voyons en lui une nécessité humaine d’une parfaite clarté logique. Miracle, soit, si l’on entend par là chose digne d’admiration, mais non pas phénomène devant lequel la raison renonce à ses droits au profit de la seule contemplation; pas davantage phénomène unique dans lhistoire, car il y a eu d’autres « miracles », c’est-à-dire d’autres moments où l’art, dégagé de contingences trop particulières, s’impose à l'émotion de tout humain par des caractères de beauté durable et universelle. Oui

4) VI, t. 1, p. 81 sq.

DE Je

encore, les Grecs ont réalisé un miracle, celui d’imposer au monde leur prééminence spirituelle et émotive. Ils ont

triomphé dans cette lutte pour l’existence qu’est l’histoire, mal

gré la petitesse de leur pays, malgré leur petit nombre. Le

passé d’immenses empires s’est enseveli pour des siècles et ne

revit que lentement, grâce aux efforts de la science archéologique. Mais la Grèce a instruit Rome, et par celle-ci le monde moderne entier, qui admire encore et lui reconnaît la maîtrise de la pensée et de la beauté. |

L'art grec, dit-on souvent jaussi, est parfait, et le dogme de la « perfection grecque » est un corollaire du précédent (1). Depuis la Renaissance, on vante cette perfection. On cherche en Grèce des modèles que rien ne peut surpasser ; on y trouve « un-lieu où la perfection existe » (Renan) et « on ne saurait rencontrer le parfait, et s’il se peut surpasser les anciens, que par leur imitation » (La Bruyère). Age d’or de Part, paradis irrémédiablement perdu par la décadence moderne ! Cette pensée est encore actuelle. La « Querelle des Anciens et des Modernes » dure toujours, car elle met aux prises deux esprits, deux tempéraments qui se retrouvent à toute époque, chez Pindividu comme dans la société : lun exclusivement épris: du passé, autre acceptant le présent, s’y intéressant, et regardant vers l'avenir. Nous sommes façonnés par l’éducation classique qui nous impose presque inconsciemment ladmiration des Grecs et des Romains, et, par tradition, nous croyons à la vertu magique des humanités dans une société qui, toute moderne, a d’autres tendances, d’autres aspirations. Nous sommes souvent les jouet#" d’une illusion psychologique instinctive : le passé paraît toujours plus beau que la réalité, et nous le parons des voiles chatoyants du souvenir. Gardons-nous d’une terminologie trop absolue. Le jugement esthétique est subjectif, varie au gré des temps, des milieux sociaux, des individus, des races. La per-

(1) VI, t. I, p. 81 sq.

fection grecque ne saurait être reconnue par tous les peuples, et les artistes de l'Extrême-Orient, dont les principes esthétiques sont autres, ne sauraient lPadmettre, Nous-mêmes, modernes, ne modifions-nous pas sans cesse nos jugements sur l’art grec P Ce que l’on admire, de la Renaissance au début du xix® siècle, ce que l’on décrète parfait, ce sontles œuvres de la dernière période artistique de la Grèce, vieillie, éprise de virtuosité plus que de sincérité ; c’est l’emphase et la déclamation du Laocoon, la froideur de l’Apollon du Belvédère. Quand, avec les découvertes du xix® siècle, les monuments classiques surgissent, ils étonnent d’abord plus qu’ils ne charment, Les marbres d’'Égine, dit-on, sont de « l’hyperantique, qui n’a que cela pour mérite », et ceux du Parthénon laissent indifférent. [’art grec n’est en effet pas semblable à lui-même des origines à sa fin, et il y a en lui, on l’a vu plus haut, des étapes diverses de l’émotion esthétique et de la technique, Toutes offrent d’admirables beautés, que ce soit le charme à la fois naïf et précieux du vi$ siècle, l’abstraction idéale du v® siècle, la douceur et la volupté du 1v° siècle, le réalisme pénétrant des hellénistiques, Beautés variées qui répondent à des tendances différentes de ceux qui les ont conçues, comme de ceux qui les admirent maintenant, Sont-elles toutes parfaites, ou laquelle réalise la « perfection grecque »P

Entendons plutôtle terme de « perfection », non par rapport

à nous qui jugeons le passé avec une mentalité moderne,

sujette à changement, mais par rapport à ceux mêmes qui l'ont

cherchée, comme une corrélation entre l’idéal de lartiste et sa réalisation. Alors on peut admettre qu’il ya en Grèce un moment où l’artest parvenu simultanément à son maximum de développement, esthétique, social, spirituel, technique. Perfection, dans lesens d’uneadaptation parfaite de l’art aux besoins, aux pensées, aux aspirations sociales les plus hautes du peuple grec. Perfection, dans le sens d’une technique parvenue à sa maturité, quia rompu avec les incorrections de jadis, mais qui ne cherche pas

encore la virtuosité stérile. Perfection, quand Part reflète un goût pur, harmonieux, sobre, sincère, éloigné des gaucheries et des naïvetés de l’enfance, comme du mauvais goût qui paraît parfois chez les hellénistiques. Perfection, si l’on entend par là la beauté d'un art qui, en-pleine possession de ses moyens matériels, conserveencore la fraîcheur, laspontanéitéetl’enthousiasme de la jeunesse. Toutes ces conditions sont réalisées au v® siècle. Cet art peut paraître à certains un peu absttait, même froid, manquer d'émotion et de douceur, ignorer volontairement la variété des sentiments humains. Mais il réalise dans Pévolution de la Grèce cette harmonie parfaite. Les siècles suivants sont plus habiles au point de vue technique, plus variés et nuancés, mais ils n’ont plus ce merveilleux équilibre de toutes les conditions que nécessite œuvre d’art. Vers le milieu du v£ siècle, Part grec est parvenu à la plénitude de son développement, à la glorieuse possession de la force et de la beauté. Il a bien lâge que ses artistes Zonnent aux statues d’éphèbes, à ces jeunes gens d’une vingtaine d'années, robustes et calmes, conscients de leur valeur, et en même temps modestes.

À recourir à la comparaison anthropomorphique entre lart et l'individu, on peut dire que, jusqu’à la fin du vif siècle, l'art grec est dans l’enfance, acquiert son développement, apprend Ja vie. Dans la première moitié du v® siècle, il est dans ladolescence, où percent encore quelques gaucheries. À partir de 450, c’est la force de l’âge, qui a devant lui les grands projets d'avenir, et la croyance à leur réalisation. Au 1v£ siècle, l'idéal est déjà moins élevé, plus conscient des réalités terrestres, comme l’homme, vers la quarantaine, a plus d'expérience et de réflexion, mais aussi plus de désillusions. L’âge hellénistique annonce le déclin de la vie, qui comprend la complexité des choses, maïs qui a moins d’entrain et d’élan. La vieillesse approche, la puissance créatrice diminue, la pensée se replie volontiers vers un passé glorieux, comme vers les souvenirs

individuels de la jeunesse, jusqu’au moment où, épuisé, l’art grec disparaît en tant qu’entité indépendante. Mais, tel le procréateur humain qui meurt, sa tâche a été féconde, il laisse après lui une longue postérité.

BIBLIOGRAPHIE

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