CCXIV-CCX XIII. — (2) CCXX-I
(3) Haupy-Bey et Tu. REINACH, Une nécropole royale à Sidor, 1892,
niques (1). C’est l’art grec que révèlent les sarcophages de Carthage. L’Orient, qui a tant donné à la Grèce, reçoit maintenant d’elle en retour, avec abondance et de plus en plus.
L’Étrurie est une province de l’art ionien ; Rome est hellénisée indirectement par elle et directement par les établissements grecs de Grande Grèce et de Sicile, avant d’être conquise pacifiquement par sa conquête (2). 1
En Gaule, le commerce grec partant de Marseille remonte la vallée du Rhône, laisse çà et là de nombreux fragments de vases, des figurines, apporte au cœur de la Suisse, jusqu’à Græchwyl, le beau vase ionien en bronze du vire siècle, au type de la déesse domptant les fauves. La monnaie gauloise imite grossièrement la monnaie massaliote et macédonienne; l’alphabet est introduit par les Grecs de Marseille ; fibules, épées, torques, dénotent l’importation et l’imitation. Quand survient la conquête romaine, le terrain est préparé, et sous le nom de Rome, c’est encore la Grèce qui domine, imposant à l’artiste indigène la conception anthropomorphique de la divinité, à laquelle il répugnait autrefois pour des raisons religieuses sans doute, et donnant aux vieux dieux locaux des formes helléniques.
L’art grec pénètre partout, bien avant que les conquêtes d'Alexandre hellénisent le monde antique en entier, Égypte, Syrie, Asie (3), et que Rome, déjà préparée par ses antécédents, n’en accepte définitivement la leçon.
C’est bien plus loin encore qu’il exerce son influence. La Grèce a noué de bonne heure des relations avec lInde ; il se pourrait que des saints jaïnistes nus, qui ressemblent aux vieux Kouroi du vie siècle, imitent quelque statue grecque importée d'Asie Mineure. Les ivoires du vieil Artémision d’Éphèse ne rappellent-ils pas des types bouddhiques ? Le Bouddha accroupi, lui-même, dériverait d’un type ionien dont on
(1) DIEULAFOY, L'Art anlique de la Perse, 1884-9. (2) CCXV, CCXIX. — (3) CCXVI-VII.
trouve des exemples à Chypre, dans des terres cuites d'Asie Mineure, dans les statues de Marseille. Mais l’action, incertaine auparavant, est décisive en Inde à dater de l’époque hellénistique, au point de donner naissance à cet art mixte que l’on a appelé « gréco-bouddhique », qui fleurit surtout dans le Gandhara. Le Bouddha revêt l’apparence d’un Apollon grec ; Praxitèle prête le hanchement caractéristique de ses statues, qui s’exagère le Ganymède de Léocharès devient Garuda enlevant une Nagi ; Mara, démon et dieu de la volupté, tantôt prend les traits camus et la barbe inculte du Satyre ou de Silène, tantôt ceux d’un Éros.
De proche en proche l’Extrême-Orient subit la contagion. Voici, dans la Chine du 1ve siècle, un personnage aux ailes et au bonnet d’Hermès, portant le trident et le thyrse. Voici des miroirs de l’époque des Han (202 après J.-C), dont Pornementation de pampres s’inspire de prototypes helléniques et coïncide avec l’introduction de la vigne en Chine, à lPépoque des relations entre Alexandrie et Canton, entre la Perse et la Chine. Inventée en Grèce, et mentionnée pour la première fois par Aristophane, la lentille d’optique est transmise à Orient hellénistique, puis passe en Chine au début du vue siècle. |
On ne saurait ici dénombrer tous les effets de cette influence de Part grec. Moins profonde que celle de la science et de la technique, Paction artistique ne touche guère que les formes visuelles, sans modifier les pensées contenues en celles-ci. Si elle donne aux êtres divins et mythologiques de PInde des vêtements helléniques, elle ne transforme pas lessence de la religion. Si, en «Gaule, les divinités jadis aniconiques ont maintenant l'apparence d’un Mercure, d’un Mars, d’un Jupiter, elles conservent leur ancien caractère et leurs anciennes fonctions. Le christianisme lui-même maintiendra son caractère de religion orientale, sous les formes anthropomorphiques qui triompheront de son hostilité pour les images.
L’art moderne est l’héritier direct de celui des Grecs, et il en porte l’ineffaçable empreinte. Rompant avec le paganisme gréco-romain qu’il abhorre, le christianisme triomphant veut anéantir ce qui lui paraît œuvre du démon, mais ses efforts sont vains et, dès les catacombes, sur les premiers sarcophages, ce sont toujours les thèmes et la facture imposés à Rome par la Grèce, Orphée au milieu des animaux, ou la vigne dionysiaque. La divinité chrétienne doit s’incarner dans le corps humain vanté par les Grecs et accepter la beauté antique. Contrairement à ce que veut l’Écriture, on verse du vin nouveau dans de vieilles outres : les pensées nouvelles, pour êtres comprises, se matérialisent en des apparences païennes, et, après quelque vingt siècles, l'esprit de la Grèce régit encore notre esthétique.
À plusieurs reprises, on a voulu renouer plus étroitement le lien qui nous rattache à lui, imiter de plus près la beauté antique dans ses formes romaines ou grecques. De là, au moyen âge, les retours au passé, au temps de Charlemagne, de Frédéric IT; de là Pinspiration de certaines statues de la cathédrale de Reims au xme siècle. De là enfin, après ces essais avortés, la grande Renaissance qui érige en dogme la suprématie de l’art antique obscurcie par les altérations chrétiennes, et la nécessité de l’imiter. Elle remet en honneur le culte de la forme humaine, de la nudité longtemps proscrite, de l’anatomie esthétique, elle recommence les recherches du raccourci et de la perspective qu’avaient faites les anciens. Plus tard encore, c’est le retour à l’antique à la fin du xvin* siècle et dans la première moitié du xix° siècle, avec David et Ingres ‘en peinture, Canova, Thorwaldsen, Pradier en scuipture.
L’art contemporain, désireux à tout prix d’originalité, est inquiet, désemparé. Des tentatives diverses s’y font jour. Les uns cherchent la rénovation dans une conception abstraite, mathématique, et élaborent les théories, déjà abandonnées, du cubisme et du futurisme. Quelques-uns, bolchevistes de
l’art, rejettent tout principe quelconque, et réalisent par le « dadaïsme », plus éphémère encore, l'arbitraire absolu. D'autres, souhaitant de retrouver la naïveté perdue, la fraîcheur de vision et d'imagination flétrie par une trop longue éducation classique, prennent leurs modèles chez les primitifs de l'Afrique, dans les civilisations étranges d’Océanie, ou raffinées d’Extrême-Orient, ou plus près de nous, dans l'art rudimentaire des naïfs calvaires bretons et dans le dessin des enfants. Si diverses que paraissent ces tentatives, elles procèdent d’un même désir, celui de se soustraire à la domination de la Grèce et de Rome, d’oublier les enseignements séculaires, d’abandonner volontairement tous les principes qu’elles avaient mis tant de temps à acquérir pour les transmettre à la postérité On voit des artistes actuels se plaire À renoncer à la perspective exacte, établir des raccourcis sciemment faux, négliger toute harmonie de proportions, retrouver même la frontalité des débuts et de la décadence. Mais il y a d’autres artistes aussi qui regardent encore la Grèce éternelle, qui ‘se remettent d cilement à son école, et, tout en conservant leur originalité, ne craignent pas de traiter les mêmes thèmes que jadis, tels Bourdelle, dont l’'Héraklès tuant les oiseaux du lac Stymphale a la saveur âpre des Eginètes, Landowski, qui va jusqu’à s'inspirer des houcliers homériques et hésiodiques,
Dans notre vie journalière, que de formes, héritées de la Grèce : architectures aux colonnes ioniques ou doriques, aux frontons triangulaires ; masques de style phidiaque, jusque sur les réverbères! L'art grec, qui a éduqué l'antiquité et le monde moderne, est encore vivant.