‹ L'art en photographieChapitre 20 sur 55 · LIVRE DEUXIÈME LA FIGURE · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME LA FIGURE

L'ATELIER

Du paysage et du portrait. — Ce que permet de tenter le procédé au gélatino-bromure d'argent. — La lumière ouverte et la lumière serrée. — La lumière d'en haut et ce qu'en pensent les femmes. Ce qu'elle est réellement.— La lumière d'en bas. — La lumière de côté. Combinaison de la lumière de côté avec la lumière d'en haut. — Le temps de pose à l'atelier. — La photographie dans une chambre. — Le soleil dans l'atelier. — De l'orientation. — De la meilleure forme à donner à un atelier photographique. — Les stores. — Le sectionnement de la lumière.

Le paysage, à mon avis, semble devoir constituer pour l'Art en photographie le thème le meilleur et le plus fécond par cette raison unique, mais primordiale, que les motifs qu'il nous offre sont facilement à la portée de tous. Pourtant, à considérer les innombrables photocopies répandues de par le monde, on croirait que le paysage n'est rien, que le portrait est tout.

Aux premiers âges de la photographie il fallait donner à la pose, même au soleil, une durée très grande. Il paraissait plus facile d'obtenir de l'homme que de la nature une immobilité presque absolue. L'homme posa; son portrait se lit. Ce fut le portrait de l'homme que visèrent, dès l'abord, ceux qui virent dans la photographie une source de lucre.

Quelle bonne invention ! Portraire ses semblables, rien que par un travail machinal ! Et les portraire à bon marché ! Enfoncé le peintre, enfoncé le dessinateur, enfoncé...

Enfoncé rien du tout.

Le portrait, par sa difficulté môme, s'élève au premier rang de tous les arts graphiques. Il doit donner, avec les traits d'un visage, l'expression propre à ce visage, le caractère moral c|e la personne à qui il appartient. Il doit, en nn

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mot, faire jaillir la flamme. Et la photographie, dit Pre'ault, « n'est que la suie de la flamme » !

Ce mot, très exact autrefois en dépit de son amertume, a perdu beaucoup, je dirai même : toute sa vérité, avec les procédés que nous employons aujourd'hui. Si Préault existait encore, il hésiterait peut-être à le prononcer. Tout au moins à lui donner une tournure aussi sévère. Néanmoins, en perdant son aspect suie, par des commodités de manipulations dues à des progrès successifs, le portrait photographique n'a pas approché de l'art autant qu'il l'aurait pu. Cela à cause de la foule innombrable de faiseurs de portraits, à tant la douzaine. Ces industriels ont totalement faussé le goût du public en créant, avec la retouche, cette chose bâtarde tenant de la photographie et du dessin, et qui n'est ni dessin ni photographie.

Toutefois, le procédé au gélatino-bromure est si rapide déjà, qu'il peut, en attendant le progrès de demain, permettre à celui qui travaille pour soi, en aspirant à l'art, à celui qu'aucune préoccupation mercantile ne vient entraver, qu'il peut permettre, dis-je, de tenter souvent, sinon toujours, l'obtention de la fameuse flamme. C'est à lui de savoir la faire jaillir en temps opportun. C'est à lui de placer, d'éclairer et d'arranger son modèle de façon que la flamme atteigne son maximum d'éclat. Toutes choses, qu'en dehors de ses aptitudes d'artiste, il ne pourra acquérir qu'avec des connaissances spéciales, ou que dans un milieu particulier.

Ce sont ces connaissances, c'est ce milieu que nous axions examiner.

La lumière et l'ombre possèdent leur éloquence. Elles expriment les profondeurs de l'espace, les reliefs des corps qui donnent naissance aux profondeurs de notre rêverie, aux émotions de notre âme.

Jusqu'ici nous n'avons envisagé cette éloquence que dans le plein air de la campagne. Nous avions alors à notre disposition la lumière universelle, la lumière ouverte, qui convient mieux aux paysages et aux sujets de genre qu'au portrait lui-même. Celui-ci nous donnant tout particulièrement la figure humaine, a besoin d'un luminaire étroit ou large, diffus ou concentré, chaud ou froid, mais choisi de

telle sorte que la figure humaine y soit vue de la manière la plus favorable possible. C'est l'excellence de cette lumière, relativement restreinte, de cette lumière serrée, qui commande à la construction de l'atelier du photographe. Non seulement elle devra être assez large pour éviter de trop allonger le temps de pose, mais encore suffisamment bien ordonnancée pour que l'incidence puisse en être dirigée selon le caractère ou le sentiment qu'on veut mettre en saillie. Le tout, au plus grand profit de la beauté du modèle et de l'épreuve.

Cette incidence demeure une des grandes préoccupations de l'artiste, qu'il soit peintre ou photographe.

La lumière doit-elle venir d'en haut, d'en bas, de côté?

Points délicats qui méritent d'être considérés chacun en soi.

De prime abord, l'éclairage d'en haut semble être l'éclairage convenant le mieux à la figure humaine. Le Créateur a bien fait ce qu'il a fait. Plus on approfondit la nature, plus cette vérité saute aux yeux. Or s'il a donné à l'homme, seul entre tous les animaux, l'attitude verticale, il estimait sans doute que, dans cette position et sous la lumière tombant des cieux, son chef-d'œuvre paraîtrait dans son plus grand avantage.

Ce raisonnement, spécieux à première vue, est absolument inné chez les femmes. Dans ses Remarques sur l'architecture des anciens, Winkelmann affirme que les jeunes filles de Rome, dès qu'elles ont été promises en mariage, se font voir pour la première fois, en public et à leur fiancé, dans la rotonde du Panthéon, sous prétexte que le jour n'y pénètre que par une ouverture unique, pratiquée au centre de la voûte, et que le jour d'en haut est le plus favorable à la beauté.

De fait, on ne peut le nier, sous la lumière d'en haut la figure humaine atteint à certains effets de beauté très caractéristiques. Les frontaux, par exemple, s'y modèlent avec une netteté remarquable. Sous l'arcade sourcilière, fortement ombrée, les yeux prennent un éclat tout particulier. La saillie des pommettes s'accentue. Le dessin du nez se détermine par une telle ligne de lumière soutenue par l'ombre

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portée de la pomme, ombre dans laquelle s'adoucit, en se perdant, la tonalité sombre des cavités nasales.

Mais à côté de ces qualités, certains défauts se présentent. La lèvre supérieure perd de son animation. Le menton s'empâte, l'enfoncement du cou se fait trop obscur. Or, si cette sorte de colonne sombre, qui soutient alors la tête, peut être admise en peinture, où la couleur vient en quelque sorte amortir l'ombre la plus intense, il n'en est pas de même dans le camaïeu, partant dans la photographie. Aussi ne suis-je pas de ceux qui portent aux nues cet éclairage à pic et n'en veulent pas d'autre.

La raison donnée de la verticalité de l'être humain me semble beaucoup plus spéculative que pratique. Un chêne, une montagne ou une colline rentrent aussi dans la verticalité. Pourtant l'éclairage d'en haut leur messied. Nous savons même, par ce qui précède, qu'un paysage n'est jamais plus intéressant que sous une lumière oblique.

Si donc l'éclairage d'en haut possède de grandes qualités, il entraîne aussi, avec lui, de graves défauts.

Quant à le renverser complètement, il n'y faut point songer. Nous connaissons tous l'effet désastreux de la rampe sur le visage des acteurs. Effet d'autant plus blessant pour notre vue qu'il est contraire à toutes nos habitudes de vision. La lumière d'en bas ne peut donc venir en aucune façon en ligne de compte. Tout au plus peut-on la classer pour la rejeter aussitôt après.

La lumière de côté ne produit pas les effets néfastes de la lumière d'en bas. Cependant elle ne vaut guère mieux lorsqu'elle se présente parfaitement horizontale. Venant dans cette direction, elle détruit presque les ombres normalement produites et par notre attitude verticale et par l'éclairage naturel tombant du ciel. Comme conséquence, les traits semblent déformés.

D'autre part, la bouche, les yeux perdent beaucoup de l'importance qu'ils doivent avoir. Ceux-ci par un manque de brillant; celle-là par un éclairage trop égal des deux lèvres et la disparition des ombres caractéristiques formées à la commissure ou au-dessus du menton.

Si, gardant l'éclairage de côté, nous quittons l'horizontale pour nous rapprocher de la verticale, nous verrons peu à

peu diminuer ces défauts. Ils arriveront même à disparaître complètement pour ne plus faire place qu'à ceux de la lumière d'en haut.

Dans ce passage, il a été un moment où la lumière de côté, venant atténuer les ombres brutales de la lumière d'en haut, lui a enlevé, pour ainsi dire, ses défauts. Ce moment s'est trouvé juste à égale distance de l'horizontale et la verticale, c'est-à-dire sous une incidence de 45°. Il en faut donc conclure, ce qui d'ailleurs reste admis par tous les grands maîtres, que la lumière la plus propice à la beauté de la figure est une lumière serrée tombant suivant une incidence de 45°.

Ce principe constitue la véritable règle, autant qu'on puisse établir une règle fixe en pareille matière, qui doit servir à la construction d'un atelier. Je ne vois d'ailleurs pas, pour ma part, pourquoi l'artiste photographe se croit absolument obligé d'avoir une installation tout autre que celle du peintre.

Autrefois, quand il fallait des poses de cinq à dix minutes au soleil, un atelier vitré en dessus et de tous côtés se comprenait, s'imposait presque. Aujourd'hui, la pose se trouve très réduite. Nul besoin de travailler dans une serre. Toute pièce, à la rigueur, possédant ce qu'on nomme un beau jour, peut servir. Ainsi, par exemple, dans le premier livre de la première partie de cet ouvrage, je vous ai donné dans le chapitre du temps de pose et sous la rubrique atelier, la longueur de la pose nécessaire avec un éclairage moyen l.

Ce temps s'applique très bien à un atelier de peintre amateur, muni d'un châssis vertical laissant passer la lumière par une ouverture de 5 mètres carrés, à condition toutefois de tenir le modèle à 1 mètre de cette ouverture.

Désirez-vous le placer au delà de cette limite? Il vous suffira de multiplier la pose par le carré de cette distance. JX 'avons-nous pas vu, en effet, que l'action photogénique de la lumière variait en raison directe de ce carré.

Placez-vous votre modèle à 2 mètres?

La pose devra être multipliée par 4 ; à 3 mètres, par 9, etc.

En se basant sur ce temps de pose, vous pourrez même

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