PROLOGUE ART ET NATURE
Nécessité du sentiment esthétique.
Le développement cérébral. — Ce que doit être l'Art photographique.
Le net et le flou. — L'agrandissement menant à l'art. — Récupération
de la perspective exacte. — Il faut frapper à la fois les sens, la raison
et l'intelligence. — L'âme des photocopies.
« La photographie, disait M. Janssen à l'issue du Congrès de 1889, donnera naissance à une école d'Art comme Je dessin, comme la peinture, la fresque et l'huile. Ce que je conseillerais de faire, ce serait précisément de chercher à constituer cette Jicole d'Art photographique. Mais on ne fera rien dans cette direction si l'on ne fait pas faire d'abord aux élèves des études de dessin et de peinture. Il ne faut aborder la chambre noire que quand on a déjà un sentiment esthétique développé '. »
Faire des études de peinture et de dessin ! Développer le sentiment esthétique! Voilà des affirmations qui doivent sonner faux à bien des oreilles. Si elles sont faites pour ahurir le bourgeois, le philistin, comme on disait au beau
1. Exposition universelle de 1889. Congrès international de Photographie, page 169. — Paris, in-8°, Gauthier-Villars et fils, 1890.
temps du romantisme, elles ne le sont pas moins pour amener un sourire dédaigneux sur les lèvres de beaucoup de gens qui se livrent à la photographie, ou pour mettre dans leurs yeux un regard étonné. J'ajouterai: en France, surtout. La nation française, en effet, a l'orgueil de se croire douée d'un sens artistique plus grand que toute autre nation. Je suis trop Français pour ne pas partager cet orgueil-là. Toutefois, il faut bien admettre qu'entre la possession du sens artistique et la connaissance de l'art, tout un monde existe. Et M. Janssen a raison, mille fois raison. Si complètes que soient nos aptitudes sensorielles, si intense que soit notre goût à l'état natif, nous devons, pour devenir artistes, réfléchir profondément sur l'art, nous initier à ses lois, étudier ses règles. Se persuader bénévolement que nous possédons l'intuition, ou, par le seul fait de notre goût propre, la compétence la plus absolue en cette matière, est une fatuité grande contre laquelle nous ne saurions trop nous mettre en garde.
En France, il n'y a pas un bachelier qui hésite à faire un Salon, « Pourquoi, se dit-il, ne serais-je pas apte à comparer une représentation de la nature à la nature même ? Yoilà un tableau qui prétend me représenter des objets du monde extérieur, un paysage, des fleurs, des hommes nus ou habillés, accomplissant des actes déterminés ; est-ce que, avec un peu d'attention, je ne suis pas capable de juger si les images peintes de ces choses reproduisent avec exactitude les modèles mêmes que la nature en a fournis ou du moins les souvenirs fidèles que ma mémoire a gardés de ces modèles? Ne suffit-il pas d'avoir des yeux, de regarder et de se souvenir pour être en état de critiquer la peinture1? »
Si nous écoutions loyalement la voix de notre conscience, il nous faudrait bien avouer que, tous tant que nous sommes, nous avons été un peu ce bachelier-là. Illusion naïve ! Charmante prétention de la jeunesse ! Mais combien, dans l'âge mûr, gardent encore cette prétention et cette illusion ! Ce sont deux sœurs un peu bien inséparables, sinon siamoises. Quand on épouse l'une, on se marie à l'autre. Vous
1. Sully-Prudiiomme : L'Expression dans les Beaux-Arts, application de la psychologie à l'étude de l'artiste et des Beaux-Arts, page 381. — Paris, in-8°, Alphonse Lemerre, 1883.
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élonnerais-je beaucoup en vous affirmant que nous leur devons le plus clair de l'engouement photographique dont viennent d'être atteintes les nations civilisées ? Peut-être pas. Surtout si vous avez la réflexion rapide.
Sitôt que le gélatino-bromure d'argent fit son apparition, la photographie se trouva dégagée d'un seul coup des opérations ennuyeuses, délicates et salissantes qu'entraînait le collodionnage des plaques et leur sensibilisation. De prime saut, elle entra dans le domaine public. J'entends dans le domaine de l'homme instruit et bien élevé qui cache toujours en soi un critique d'art plus ou moins latent, qui doit à son instruction et à son éducation un développement conscient ou non de ce sens du beau qu'on nomme le goût. Comme ce bachelier, s'affirmant à soi-même qu'il peut faire un Salon, il se dit qu'il pourrait faire de la photographie aussi bien, sinon beaucoup mieux, que le photographe professionnel ne songeant qu'à battre monnaie avec cette nouvelle branche de l'art.
Pour contenter son goût et reproduire la nature par une œuvre personnelle, notre homme instruit et bien élevé devait apprendre, en effet, le dessin et la peinture. Tout au moins le dessin. En un mot soumettre son œil et sa main à l'obéissance du cerveau. C'était un apprentissage à faire. Apprentissage long, pénible, ne pouvant donner des résultats appréciables qu'avec des aptitudes sensorielles très réelles, jointes à une bonne dose de patience et à la possibilité d'un certain temps à dépenser. La photographie, dégagée de ses plus insipides manipulations, présentait cette facilité d'obtenir rapidement un tableau sans ces études préalables que nécessite la correspondance de la main et du cerveau. Avec un peu de soin et dix minutes d'explication, on obtenait immédiatement une image ressemblant à quelque chose.
Il en allait donc de soi que cet art attirât. Et il a attiré. On s'est, passez-moi le mot, rué sur la photographie. Du soir au lendemain nous avons possédé un art à l'état endémique. A aucune époque les chroniqueurs n'ont eu à enregistrer un engouement susceptible d'être comparé à celui-ci. A tous les étages sociaux on a rencontré la chambre noire. On la rencontre encore, mais beaucoup moins active, Un.
autre engouement, celui du vélocipède, tend à étouffer celui de la photographie.
C'est qu'aussi la photographie n'a pas rendu tout ce qu'on attendait d'elle, c'est-à-dire l'obtention d'une œuvre d'art sans études préalables. Tout en demeurant très enthousiasmés des résultats obtenus au début, avec une facilité quasi magique, on s'est aperçu que si la facilité restait la même, les résultats, eux aussi, restaient sensiblement les mêmes. En un mot, on ne progressait pas, ou on ne progressait guère. La première douzaine de phototypes ressemblait beaucoup trop à la dernière douzaine. On s'est lassé. On se lasse. On ne fait plus de la photographie qu'entre temps, parce que l'on possède un appareil. Ou bien on a mis définitivement la chambre noire de côté pour demander au vélocipède des plaisirs moins trompeurs, mais sans aucune relation artistique.
De là vient cet arrêt visible que subit la photographie. Quelques esprits judicieux Font déjà signalé. Cet arrêt démontre que si le goût est nécessaire, il n'est pas suffisant pour tenir lieu de connaissances esthétiques non acquises ; il démontre que, s'il modifie nos sensations d'un sentiment agréable ou pénible, quand nous nous trouvons en présence d'un objet beau ou laid, de quelque nature qu'il soit, il ne saurait remplacer, à lui seul, les lois de l'art que nous ignorons.
Toujours le bachelier et son Salon à faire.
Pour obtenir plus et mieux au bout d'un an qu'au premier jour, pour progresser, on ne peut, on ne doit aborder la chambre noire qu'avec un sentiment esthétique déjà développé. Si la chambre noire nous enlève les ennuis d'apprendre le dessin, si elle nous permet de dessiner sans apprendre, elle exige de nous toutes les autres connaissances artistiques.
La chambre noire acquise, l'installation photographique établie plus ou moins luxueusement, suivant le budget de chacun, mais cependant nécessaire et suffisante, que se passe-t-il ?
On photographie tout ce qu'on voit : portraits de parents et d'amis, maison familiale, jardin de celui-ci, parc de celui-là, villégiature de cet autre. C'est le lieu commun
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dans toute la banalité de sa floraison à outrance. Au point de vue art, on n'y voit point malice. On ne soupçonne même pas l'art. On expose plaques sur plaques, on ravit le badaud par une photographie plus ou moins nette, plus ou moins dépourvue de taches, mais présentant un dessin plus fidrle et obtenu sans savoir dessiner, d'un objet quelconque faisant plaisir à quelqu'un.
Et après?
Oh après! ...
Après ! c'est toujours la même chose. Ou bien, si l'on veut obtenir autre chose, neuf fois sur dix, que dis-je ? quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, on se trouve dans le cas d'un homme qui, voulant écrire, prend une belle feuille de papier blanc, une plume bien neuve et reste, plume en main et papier devant soi, sans parvenir à faire surgir la moindre idée de son cerveau. Le papier ne se noircit pas. La plume semble mauvaise. La tête étonnamment vide. Pour écrire, de quoi qu'il s'agisse, il faut une réelle activité d'esprit. Pour trouver un tableau à photographier qui sorte des banalités courantes, il faut acquérir un certain développement cérébral, une préparation commune à tous les arts, quels qu'ils soient.
C'est à la non-acquisition de cette préparation que l'Art en photographie doit de ne pas prendre et de ne pas avoir pris son essor aussi vite qu'il le devrait.
Etant le sens du beau, le goût ne peut manquer de mener à l'art. Encore, faut-il le développer. L'instruction et l'éducation aident à ce développement. Dans l'cparpillcment de leur action sur diverses facultés de l'intelligence, elles ne sauraient affiner le goût beaucoup plus que les autres facultés ni lui donner ces notions justes, complètes, arrêtées, dont l'ensemble constitue l'esthétique. Quel que soit l'art auquel il voudra s'attaquer, l'homme de goût, s'il est sincère, ne manquera pas de reconnaître que son esprit demeure bien stérile encore malgré le développement de son goût.
C'est qu'aussi, quoi que nous fassions, l'esprit humain demeure un grand amateur de sommeil. Dès qu'on l'active sur un point, il s'empresse de dormir en présence des autres. En d'autres termes, en touchant à tout un peu, il n'arrive
à rien approfondir. Tout au moins à ne pas penser suffisamment sur ceci ou sur cela. Or pour faire de l'art, il faut beaucoup penser sur l'art. On n'est ni écrivain, ni peintre, pas plus qu'on n'est ni maçon, ni cordonnier, si l'on ne pense pas sur ces différents arts, si petite ou si grande que soit la pensée que réclame celui-ci ou celui-là. Néglige-t-on d'y penser? On se trouve, dès qu'on les aborde, en présence d'une grande stérilité d'esprit, d'une sécheresse absolue dans les impressions, d'un vague complet dans les idées. On ne rencontre que diffusion et lieux communs. Écheveau embrouillé, devant lequel on sue sang et eau, sans parvenir à le démêler.
De là, en ce qui nous occupe, ces photocopies déjà vues, ces sujets toujours les mêmes et sans le moindre accent, ces vues mal choisies et uniformément mal choisies, cette succession constante d'épreuves aussi constamment indifférentes. On se répète soi-même, on ne répète que les lieux communs vus dans l'album du voisin. On ne réfléchit pas. Or, ne pas réfléchir, c'est empêcher son esprit d'acquérir la pénétration par laquelle il se rendra compte de la beauté qui a été prise pour type et qui lui permettra de comparer, avec ce modèle, l'œuvre obtenue ou l'œuvre à faire. Il faut regarder sans cesse, forcer l'esprit à s'éveiller sur ce que l'œil voit, l'amener à donner naissance à des idées et tenir celles-ci en perpétuel mouvement, de façon qu'elles se heurtent, se groupent, s'associent et multiplient. « Du choc des idées naît la lumière, » dit le vieil adage. Là, comme à quoi qu'on l'applique, il garde sa vérité.
Le temps et l'habitude détruiront vite l'effort nécessaire et laborieux que cette évocation exige. Essayez. Vous serez bientôt tout étonnés de trouver vite des motifs là où vous ne les soupçonniez même pas avant ce travail intellectuel. Votre sécheresse d'impressions se transformera soudain en richesse d'impressions. En quittant la banalité qui étreignait votre œuvre, vous ressentirez une certaine émotion sur laquelle vos idées se grefferont pour mieux et plus sûrement multiplier. La délicatesse de votre goût s'affinera. La subtilité de votre jugement s'étendra. Vous toucherez à l'art sans même en connaître les règles. E^ ces règles vous
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les apprendrez vite parce que vous les saisirez de prime coup.
Ce développement cérébral se montre donc nécessaire pour faire de l'art. Il est nécessaire avant toute préparation spéciale, parce qu'il amène à mieux comprendre les règles de l'esthétique et qu'avec lui on est déjà bien près de l'art. La plénitude expressive d'un lableau reste l'effet naturel d'une masse d'impressions accumulées.
Mais, me direz-vous, ce développement cérébral, qui exige, en somme, la justesse de l'esprit, l'exactitude du raisonnement, sur quoi le greffer? Quel peut être son point de départ ?
L'homme instruit, désireux de faire œuvre d'écrivain, trouve dans la lecture un remède certain pour combattre la stérilité d'esprit. J'entends la lecture intelligente, qui ouvre l'âme, la remplit, y laisse pénétrer le monde moral et physique, et non la lecture de laquelle on attend des formules toutes faites, des jugements tout formulés, des appréciations qu'on fera siennes, dont on se servira pour masquer son ignorance ou faire paraître son esprit en éveil lorsqu'il dort d'un sommeil profond. Les œuvres des maîtres sont la lecture du peintre et du photographe. En un mot, les premiers germes du développement cérébral éclosent sous la chaleur de la pensée des autres. Mais qu'on lise les livres d'une bibliothèque ou qu'on regarde les tableaux d'une galerie, il faut mêler à sa lecture ou à sa contemplation tout son esprit personnel, toutes ses idées propres, acquises ou natives. 11 faut lutter pour comprendre ce qu'il y a de beau ou de défectueux dans telle ou telle composition. Il faut distinguer toutes les parties de l'ensemble, tous les termes des rapports. Le beau ou le défectueux perçu, et la distinction des rapports établis, on essaye de les sentir, de les critiquer, de les analyser, voire de les juger. Plus on assouplira son esprit à cette gymnastique, plus rapidement on saisira les différentes parties d'un motif, plus sûrement on les comparera entre elles, plus aisément on jugera de la convenance ou de la disconvenance des rapports qui les unissent. L'étude et l'observation amènent seules à l'appréciation de l'œuvre. Si notre bachelier du début se montre un peu bien prétentieux en
se croyant apte à faire un salon en quittant les bancs du lycée, il demeure certain qu'avec de l'intelligence et un développement cérébral bien conduit, il pourra ultérieurement satisfaire sa prétention.
Lorsque, voulant faire œuvre d'art, vous développez une plaque exposée à la chambre noire, que cherchez-vous à obtenir? Un phototype dont les transparences des diverses parties soient inversement proportionnelles aux éclats des parties correspondantes de l'objet. Mais cet objet n'est pas toujours correctement en valeur, normalement éclairé. Yous vous sentez tout de suite obligé de corriger la nature. Par conséquent, de rejeter ces développements à bases déterminées et fixes, d'attaquer la plaque en douceur par le révélateur seul, auquel vous n'ajoutez que progressivement, et suivant le besoin, les doses nécessaires d'accélérateur ou de modérateur. Vous procédez, en un mot, comme l'aqua-fortiste.
Eh bien ! suivez une méthode analogue pour le développement cérébral. Vous verrez que votre esprit s'en trouvera aussi bien que le phototype dont je viens de parler. Attaquez la lecture des tableaux de maîtres, ou la nature, en douceur, c'est-à-dire en n'envisageant tout d'abord que des objets simples et peu nombreux, nettement définis, vigoureusement éclairés. Le fussent-ils même d'une lumière crue. On est tellement habitué à regarder sans voir, qu'on aura bien de la peine au début à voir les choses simples bien éclairées, à comprendre l'harmonie des lignes et de l'éclairage, la justesse des rapports des parties à l'ensemble. Lorsque cette compréhension arrivera, on aura bien de la peine encore à démêler le pourquoi et le comment de cette harmonie et de cette justesse.
Une fois débrouillés, vous passerez aux objets plus complexes, plus nuancés, dans lesquels le maître a su corriger un défaut par une qualité contraire, balancer un effet voulu par un effet opposé. Imitez alors, imitez sans crainte. Quel que soit le genre auquel appartienne un chef-d'œuvre, quel que soit le nom illustre dont il est signé, soyez certain que la maîtrise vient d'imitations antérieures. Non! on n'est pas original de prime coup. On n'arrive à la maîtrise, au dégagement autorisé de son moi, qu'autant qu'on a repassé les
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traces des aînés, qu'on a appris ce qu'ils savaient. C'est alors qu'en faisant son point de départ de leur point d'arrêt ou peut devenir original. Vouloir être original en ignorant ce qui a été avant soi est une fatuité d'esprit paresseux. Et la fatuité n'a jamais rien donné de viable.
J'irai plus loin! Si la lecture développe le cerveau de celui qui veut écrire, la conversation aide également à ce développement. Or, si la lecture, pour nous autres photographes, consiste dans la contemplation des tableaux des maîtres, notre conversation réside dans l'examen des œuvres des camarades. Dès l'instant qu'elles sortent des banalités courantes, elles sont aptes à porter fruit. Bonnes ou mauvaises soient-elles au point de vue purement technique. L'engouement du jour : la projection, est ce qu'il y a de mieux fait pour nous conduire à la connaissance de ces œuvres.
Des séances, comme en organisent certaines sociétés photographiques et même certains groupes d'amateurs, sont, dans l'espèce, les meilleures conversations que nous puissions rêver. L'image projetée donne un corps à la pensée et la pensée se fixant sur l'image projetée amène inéluctablement au développement cérébral. Sans qu'on y pense, on a tiré l'interlocuteur du lieu commun, on lui fait parler ce qu'il sait, ce qu'il sent le mieux. Il évoque devant nous son expérience personnelle. Nous le dépouillons. De ce dépouillement, des idées ne peuvent manquer de naître. On y voit ce qu'on peut s'approprier et comment on peut se l'approprier. On cherche à imiter, à égaler, avec l'espoir secret qu'un jour on dépassera.
Voilà du véritable développement cérébral, de celui qui amènera à cette école d'Art en photographie dont parlait M. Janssen dans la conférence citée au début de ce chapitre, de ce développement cérébral qui conduira à ce sentiment esthétique sans lequel on ne saurait, on ne devrait jamais aborder la chambre noire.
Toutefois, le succès des manifestations d'Art tentées par les expositions du Photo-Club de Paris a prouvé surabondamment la possibilité de l'Art photographique. Plus n'est besoin, même aujourd'hui, de le soumettre aux célèbres doutances d'Hamlet.
L'Art photographique est.
Mais si l'Art photographique est, que doit être l'Art photographique?
Yoilà certes une question qui a dû. boucler son point d'interrogation devant l'esprit de bien des gens.
On ne se demande point ce que doivent être les autres arts. Ils poussent, fleurissent et s'affruitent depuis bon nombre de siècles. Consciemment ou inconsciemment, suivant les aptitudes sensorielles et l'éducation artistique de chacun, on se rend compte, peu ou prou, de ce que peut nous donner la peinture, la sculpture, la gravure, la poésie et la musique. Le profane, lui-môme, sent plus ou moins, mais instinctivement, par une sorte de science infuse, ce qu'il est en droit d'exiger de chacun de ces arts. C'est qu'il y a dans tout esprit — si je puis m'exprimer ainsi sans une trop forte prétention — une sorte d'endosmose psychique des règles esthétiques, vulgarisées de siècle en siècle et mélangées à l'atmosphère vivifiante dans laquelle éclosent, se meuvent et pensent les nations civilisées.
Rien de tout cela n'existe pour l'Art photographique. Né d'hier, son esthétique est peu connue et encore moins affirmée. Sa vulgarisation n'a pas eu le temps de se propager : partant, l'endosmose psychique n'a pu avoir lieu. De là, l'air désorienté de beaucoup en présence d'une manifestation d'Art photographique. Désorientation qui n'a rien de déshonorant. Elle demeure tout à fait naturelle et parfaitement compréhensible. Il ne saurait en être autrement. Toutefois, par cela même qu'elle existe, il serait bon de voir, de chercher et d'établir, sommairement, dans ses grandes lignes au moins, ce que doit être l'Art photographique.
Tout d'abord, Y Art photographique doit rester bien nettement photographique . Ce n'est même qu'à cette condition absolue que je consens moi-même à l'admettre comme art. Toute œuvre cherchant à amener une confusion demeure bâtarde et rejetable. On ne doit point, devant un morceau d'Art photographique, se complaire à trouver qu'il imite, plus ou moins bien, un fusain, ou un crayon, ou un lavis, ou une aquatinte. Il faut qu'il soit et reste une photographie, c'est-à-dire une chose qu'on ne saurait visiblement obtenir que par des' moyens purement photographiques. Si même ces moyens
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employés seuls conduisent à la confusion, il est sage de ne point s'en servir.
Or, quelle est la caractéristique de la photographie? Une définition complète, exacte, minutieuse même, de tous les objets. Définition que ne saurait atteindre n'importe quel autre art graphique, dût-on lui adjoindre la patience proverbiale d'un bénédictin du Moyen Age. Il faut donc tout d'abord que l'Art photographique, sous peine de ne plus être photographique, garde cette définition.
Doit-il la garder avec son absolutisme originel? Non, vraiment. L'œuvre photographique aurait alors trop de minutie et trop de sécheresse, deux qualités-défauts incompatibles avec l'art. Elle présenterait, poussée à l'extrême, cette absence d'art par trop de détails que les peintres nomment pignochage. C'est, entre autres raisons, parce que ceux qui ont cultivé la photographie dès son éclosion ont trop tardé à comprendre cette vérité, que les meilleurs esprits se sont refusé à reconnaître dans l'œuvre photographique les germes d'un art nouveau. Aujourd'hui on Fa compris. De cette compréhension est né spontanément l'Art photographique. Il y a eu, il y a une révolution. Comme dans toute révolution, les révoltés ont visé à l'extrême, par antithèse de réaction. Or les extrêmes n'ont jamais rien valu. Quelquefois le génie les a fait tolérer sinon admettre. Mais le génie est rare et se présente lui-même comme une exception.
Dans certains pays étrangers, où l'Art photographique a fleuri beaucoup plus tôt qu'en France, il s'est formé deux écoles : les flouistes et les nettistes.
Les premiers ne veulent rien de net dans leurs œuvres, exigent d'elles un vague insensé dans les lignes, dans les formes et dans les masses. Ce ne saurait être l'Art photographique, puisque c'est la négation de la caractéristique de la photographie. Ces fanatiques sont même allés jusqu'à répudier l'objectif. Mais l'objectif, c'est l'œil de la chambre noire! Remplacer un bon œil par un mauvais, n'est-ce pas, de gaieté de cœur, diminuer ses ressources et faire du progrès à reculons?
Sans objectif, la photographie n'est plus la photographie, parce qu'elle perd cette définition exacte des choses qui la caractérise.
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Les nettistes ont tenu ce raisonnement et ils ont voulu des œuvres minutieusement détaillées dans toutes leurs parties, aussi bien dans les premiers plans que dans les plus éloignés. Ils ne s'aperçoivent point de la sécheresse ni de la platitude qu'ils donnent ainsi à leurs images. Ils ne sentent point qu'ils aggravent ainsi tous les défauts de la photographie qui, eux aussi encore, ont fait qu'on a nié jusqu'à ce jour son essence artistique.
L'Art photographique réside dans des images exactes sans sécheresse, détaillées sans minuties.
On y atteint, au plus court et au mieux, en faisant de petites épreuves aussi nettes que possible et en les agrandissant pour avoir l'œuvre finale. IN 'est-ce pas, au demeurant, un excellent moyen de concilier les deux écoles? Prendre un peu à chaque extrême et mélanger le tout : voilà le secret culinaire des institutions bonnes et durables.
Au surplus, voyez comme tout s'arrange!
Si la photographie est faite avec un objectif possédant un foyer inférieur à la distance de la vision normale, et un angle supérieur à celui de l'œil humain, elle ne nous représente plus les objets d'après les règles de perspective qui ont été établies. Encore un défaut qui a valu à la photographie le haro de tous les amis des arts. Or si, dans le cas d'un objectif à court foyer, l'artiste agrandit l'image obtenue dans des dimensions qu'un calcul facile lui détermine, il rétablit la perspective exacte des objets, récupère tout l'enveloppement atmosphérique de la nature. Les lignes, au lieu d'être formées par des traits secs et mesquins, deviennent larges et grasses, les masses s'estompent, et l'image, tout en restant nettement photographique, gagne en profondeur, en relief, en harmonie. On n'a donc plus à compter que sur l'erreur d'angle, avec laquelle d'ailleurs le véritable artiste n'a aucune maille à partir, parce que, pour l'obtention de l'image primaire, son goût et sa raison lui ont conseillé de n'employer qu'un objectif dont l'angle se rapproche le plus de celui de l'œil humain.
Par conséquent, on atteindra à l'Art photographique, au plus court et au mieux, en faisant de petites épreuves aussi nettes que possible et, je le répète, en les agrandissant, pour avoir l'œuvre finale, dans des dimensions minima qu'un cal-