‹ L'art; entretiens réunisChapitre 14 sur 21 · LA PENSÉE DANS L'ART · texte numérisé non relu

LA PENSÉE DANS L'ART

N dimanche matin, me trouvant avec l^din dans son atelier, je m'arrêtai devant le moulage d'une de ses œuvres les plus saisissantes.

C'est une belle jeune femme dont le corps se tord douloureusement. Elle paraît en proie à un tourment mystérieux. Sa tête est profondément inclinée. Ses lèvres et ses paupières sont closes, et l'on pourrait croire quelle dort. Mais l'angoisse de ses traits révèle la dramatique contention de son esprit. Ce qui achève de surprendre, quand on la regarde, c'est qu'elle n'a ni bras ni jambes. Il semble que le sculpteur les ait brisés, dans un accès de mécontentement contre lui-même. Et l'on ne peut

s'empêcher de regretter qu'une si puissante figure soit incomplète. L'on déplore les cruelles amputations quelle a subies.

Comme je témoignais^ malgré moi, ce sentiment devant mon hôte :

— Quel reproche me faites-vous ? me dit-il avec quelque étonnement. C'est à dessein^, croyez-le^ que j'ai laissé ma statue dans cet état. Elle représente la Méditation. Voilà pourquoi elle n'a ni bras pour agir, ni jambes pour marcher. N'avez-vous point noté, en effet, que la réflexion, quand elle est poussée très loin, suggère des arguments si plausibles pour les déterminations les plus opposées qu'elle conseille l'inertie }

Ces quelques mots suffirent à me faire revenir sur ma première impression, et j'admirai dès lors, sans réserve, le hautain symbolisme de l'image que f avais devant les yeux.

Cette femme, je le comprenais maintenant, était l'emblème de l'intelligence humaine impérieusement sollicitée par des problèmes qu'elle ne peut résoudre, hantée par l'idéal qu'elle ne peut réaliser, obsédée par rinfini qu'elle ne peut étreindre. La contraction

VICTOR HUGO, par A. Rodin {Cliché BulloO.

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de ce torse marquait la torture de la pensée et sa glorieuse, mais vaine obstination à creuser des questions auxquelles elle est incapable de répondre. Et la mutilation des membres indiquait l insurmontable dégoût qu'éprouvent les âmes contemplatives pour la vie pratique.

Pourtant je me rappelai, alors, une critique qu'ont souvent provoquée les œuvres de 'T{odin et, sans m^y associer d'ailleurs, je la soumis au maître pour savoir comment il y répliquerait.

— Les littérateurs, lui dis-je, ne peuvent qu applaudir aux vérités substantielles exprimées par toutes vos sculptures.

Mais certains de vos censeurs vous blâment, précisément, d'avoir une inspiration plus littéraire que plastique. Ils prétendent que vous captez habilement les suffrages des écrivains en leur fournissant des thèmes sur lesquels leur rhétorique peut se donner libre carrière. Et ils déclarent que l'art n'admet pas tant d'ambition philosophique.

— Si mon modelé est mauvais, répondit vivement 1 Rodin, si je commets des fautes d'anatomie, si j'in-

terprète mal les mouvements, si j'ignore la science S d'animer le marbre, ces critiques ont cent fois raison.

Mais si mes figures sont correctes et vivantes, qu'ont-ils donc à y reprendre ? Et de quel droit voudraient-ils m'interdire d'y attacher certaines intentions ? De quoi se plaignent-ils si, en plus de mon travail professionnel, je leur offre des idées, et si j'enrichis d'une signification des formes capables de séduire les yeux ?

L'on se trompe étrangement, du reste, quand on s'imagine que les vrais artistes peuvent se contenter d'être des ouvriers habiles et que l'intelligence ne leur est pas nécessaire.

Elle leur est indispensable, au contraire, pour peindre ou pour tailler même les images qui semblent les plus dénuées de prétentions spirituelles et qui ne sont destinées qu'à charmer les regards.

Quand un bon sculpteur modèle une statue, quelle qu'elle soit, il faut d'abord qu'il en conçoive fortement le mouvement général ; il faut, ensuite, que jusqu'à la fin de sa tâche, il maintienne énergiquement dans la pleine lumière de sa conscience son idée d'ensemble, pour y ramener sans cesse et y relier étroitement les moindres détails de son œuvre. Et cela ne va pas sans un (très rude effort de pensée.

Ce qui, sans doute, a fait croire que les artistes

peuvent se passer d'intelligence, c'est que nombre d'entre eux en paraissent privés dans la vie courante. Les biographies des peintres et des sculpteurs célèbres abondent en anecdotes sur la naïveté de certains maîtres. Mais il faut se dire que ^les grands hommes, méditant sans cesse sur leurs teuvres, ont de fréquentes absences d'esprit dans l'existence quotidienne. Il faut se dire surtout que beaucoup d'artistes, tout intelligents qu^ils soient, semblent bornés, simplement parce qu'ils n'ont point cette facilité de parole et de repartie qui, pour les observateurs légers, est le seul signe de finesse.

— o/lssurément, fis-je, on ne peut sans injustice contester la vigueur cérébrale des grands peintres et des grands sculpteurs.

Mais, pour en revenir à une question plus particulière, n'y a-t-il pas entre l'art et la littérature une ligne frontière que les artistes ne doivent point franchir ?

— Je vous avoue, répondit Rodin, qu'en ce qui me concerne, je supporte malaisément les défenses de passer.

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II n'y a point de règle, à mon avis, qui puisse empêcher un statuaire de créer une belle œuvre à sa guise. Et qu'importe que ce soit de la sculpture ou de la littérature, pourvu que le public y trouve profit et plaisir ? Peinture, sculpture, littérature, musique, sont plus proches les unes des autres qu'on ne le croit généralement. Elles expriment toutes les sentiments de Tâme humaine en face de la nature. Il n'y a que les moyens d'expression qui varient.

Mais si un sculpteur parvient par les procédés de son art à suggérer des impressions que procure d'ordinaire la littérature ou la musique, pourquoi lui chercherait-on chicane ? Un publiciste critiquait dernièrement mon Uictor Hugo du Palais Royal en déclarant que ce n'était pas de la sculpture, mais de la musique. Et il ajoutait naïvement que cette œuvre faisait songer à une symphonie de Beethoven. Plût au ciel qu'il eût dit vrai !

Je ne nie pas, d'ailleurs, qu'il ne soit utile de méditer sur les différences qui séparent les moyens littéraires des moyens artistiques.

Tout d'abord la littérature offre cette particularité de pouvoir exprimer des idées sans recourir à des images. Elle peut dire par exemple que :

LA PENSÉE, par A. Rodin (Luxembourg, Cliché Bullo^).

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