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la réflexion très profonde aboutit très souvent à l'inaction, sans avoir besoin de figurer une femme pensive mise dans l'impossibilité de se mouvoir.
Et cette faculté de jongler avec les abstractions au moyen des mots donne, peut-être, à la littérature un avantage sur les autres arts, dans le domaine de la pensée.
Ce qu'il faut noter encore, c'est que la littérature développe des histoires, qui ont un commencement, un milieu et une fin. Elle enchaîne divers événements dont elle tire une conclusion. Elle fait agir des personnages et montre les conséquences de leur conduite. Ainsi les scènes qu'elle évoque se renforcent par leur succession et ne prennent même de valeur qu^en raison de la part qu'elles ont au progrès de l'intrigue.
Il n'en va pas de même pour les arts de la forme. Ils ne représentent jamais qu'une seule phase d'une action. Voilà pourquoi les peintres et les sculpteurs ont peut-être tort de puiser leurs sujets chez les écrivains, comme ils le font si souvent. L'artiste qui interprète une partie d'un récit doit en effet supposer connu le reste du texte. Son œuvre a besoin de s'étayer sur celle du littérateur : elle n'acquiert toute sa signification que si elle est
éclairée par les faits qui précèdent et par ceux qui suivent.
Quand le peintre Delaroche représente, d'après Shakespeare, ou plutôt d'après son pâle imitateur Casimir Delavigne^, les Enfants d'Edouard serrés l'un contre l'autre, il faut savoir, pour s'intéresser à ce spectacle, que ce sont là les héritiers d'un trône, qu'ils sont enfermés dans une prison et que des sicaires, envoyés par un usurpateur, vont surgir à l'instant pour les assassiner.
Lorsque Delacroix, ce génie que je m'excuse de citer à côté du très médiocre Delaroche, emprunte à un poème de lord Byron le sujet du Naufrage de don Juan et qu'il nous montre, sur une mer houleuse, une embarcation où des matelots tirent d'un chapeau des morceaux de papier, il faut savoir, pour comprendre cette scène, que ces malheureux affamés sont en train de demander au sort lequel d entre eux va servir de nourriture aux autres.
En traitant des sujets littéraires, ces deux artistes ont donc commis la faute de peindre des œuvres qui ne portent pas en elles-mêmes leur sens complet.
Et cependant, tandis que celle de Delaroche est mauvaise parce que le dessin en est froid, la
couleur dure, le sentiment mélodramatique, celle de Delacroix est admirable parce que cette barque tangue réellement sur les flots glauques, parce que la faim et la détresse convulsent tragiquement
LA BARQUE DE DON JUAN, par Delacroix.
{Louvre, Cliché Giraudon.)
les masques de ces naufragés, parce que la sombre furie de la coloration annonce quelque crime horrible, parce qu'enfin, si le récit de Byron se trouve comme tronqué dans ce tableau, en revanche, l'âme fiévreuse, farouche et sublime du peintre est certainement là tout entière.
Moralité de ces deux exemples : quand, après mure réflexion, vous aurez posé en matière d'art les prohibitions les plus raisonnables, vous pourrez légitimement reprocher aux médiocres de ne s'y point soumettre, mais vous serez tout surpris d'observer que les génies les enfreignent presque impunément.
Pendant que 'T{odin me parlait, mes yeux rencontrèrent dans son atelier un moulage de son Ugolin.
C^est une figure d'un réalisme grandiose. Elle ne rappelle point du tout le groupe de Carpeaux : elle est plus pathétique encore, s'il est possible. Dans l'œuvre de Carpeaux, le comte pisan torturé par la rage, la faim et la douleur de voir ses enfants près de périr, se mord à la fois les deux poings. I^odin a supposé le drame plus avancé. Les enfants d'Ugolin sont morts : ils gisent sur le sol, et leur père, que les affres de son estomac ont changé en bête, se traîne sur ses mains et sur ses genoux au-dessus de leurs cadavres. Il se penche vers leur chair; mais, en même temps, il rejette violemment sa tête de côté. En lui se livre un effroyable combat entre la brute qui veut se repaître, et l'être pensant, l'être
aimant, qui a horreur d'un si monstrueux sacrilège. Rien nest si poignant !
— Voilà, dis-je au maître statuaire, un exemple qui s'ajoute à celui du Naufrage de don Juan pour confirmer vos paroles.
UGOLJN, par A. Rodin {Cliché Bullo^).
Car il est certain qu'il faut avoir lu la Divine Comédie pour se représenter les circonstances du martyre que subit votre Ugolin ; mais lors même qu'on ignorerait les tercets du "Dante, l'on ne pourrait manquer d'être ému par l'affreux tourment inté-
rieur qui s'exprime dans Vattitude et sur les traits de votre personnage.
— A la vérité, reprit Rodin, quand un sujet littéraire est si connu, Tartiste peut le traiter sans craindre de n'être pas compris.
11 vaut pourtant mieux, à mon avis, que les œuvres des peintres et des sculpteurs portent en elles-mêmes tout leur intérêt. L'art peut, en effet, susciter la pensée et le rêve sans nullement recourir à la littérature. Au lieu d'illustrer des scènes de poèmes, il n'a qu'à se servir de symboles très clairs qui ne sous-entendent aucun texte écrit.
Telle a été généralement ma méthode et je m'en suis bien trouvé.
Ce que mon hôte m'indiquait ainsi, ses sculptures réunies autour de nous le proclamaient dans leur muet langage. Je voyais là en effet les moulages de plusieurs de ses œuvres les plus rayonnantes d'idées.
Je me mis à les regarder.
J'admirai la reproduction de la Pensée qui est au cMusée du Luxembourg.
Qui ne se rappelle cette œuvre singulière ?
C'est une tête féminine toute jeune, toute fine, aux traits dune délicatesse, d'une subtilité miraculeuse. Elle est penchée et s'auréole d'une rêverie qui la fait paraître immatérielle. Les bords d'une cornette
L'ILLUSION, FILLE D'ICARE, par A. Rodin {Cliché BulloiC-
légère qui abrite son front semblent les ailes de ses songes. Mais son cou et même son menton sont pris dans un massif et grossier bloc de marbre comme en une cangue dont ils ne sauraient se dégager. Et le symbole se laisse aisément comprendre. La
Censée irréelle s'épanouit au sein de la Matière inerte et V illumine du reflet de sa splendeur ; mais c'est en vain qu'elle s'efforce d'échapper aux lourdes entraves de la réalité.
Je contemplai aussi /'Illusion, fille d'Icare.
C'est un ange d'une jeunesse ravissante. Tandis qu'il volait avec de grandes ailes, un brutal coup de vent l'a précipité à terre, et son charmant visage vient de s'écraser lamentablement sur un roc. Mais ses ailes demeurées entières battent encore l'espace, et, comme il est immortel, on devine qu'il va bientôt reprendre son essor pour retomber sans cesse aussi cruellement que la première fois. Inlassables espérances, éternels revers de /'Illusion !
oMon attention fut encore sollicitée par une troisième sculpture : la Centauresse.
Le buste humain de la créature fabuleuse se tend désespérément vers un but que ses bras allongés ne peuvent atteindre ; mais les sabots d'arrière, s' accrochant au sol, s'y arc-boutent, et l'épaisse croupe chevaline, presque assise dans la boue, regimbe à tout effort. C'est un effroyable écartèlement des deux natures dont se compose le pauvre monstre. \ Image de l'a me, dont les élans éthérés restent misérablement captifs de la fange corporelle !
— En des thèmes de ce genre, me dit Rodin, la pensée, je crois, se lit sans nulle peine. Ils éveillent sans aucun secours étranger l'imagination des