CHAPITRE XVI
Fortuny. — Conclusion.
ans la tombe de Goya, a dit Gautier, est enterré le monde à jamais disparu des toreros, des majos, des manolas, des moines, des contrebandiers, des voleurs, des alguazils et des sorcières, toute la couleur locale de la Péninsule. »
Est-ce à dire que cette couleur locale se soit évanouie brusquement, tout d’un coup, dans l'éternel oubli, et que plus personne n’ait songé à elle? Certes non... Il y a eu encore des toreros, des manolas et des voleurs, et plus d’un peintre s’en est amusé, comme on s’amuse de jolies marionnettes que l’on montre au public, sans souci de les faire vraies, pourvu qu’elles soient drôles ou qu’elles soient gracieuses. Mais aucun n’a essayé de leur donner, après Goya, le caractère et la vie, le mouvement et le pittoresque ; aucun ne les a fait servir à résumer son époque ou à exprimer ses aspirations, parce qu'aucun n’a eu le génie, la force et le talent. Goya mort, l’art espagnol est redevenu tributaire de l’art français ; il a accepté .successivement le joug du classicisme, du romantisme et de l’académisme, comme il avait accepté auparavant celui du rococo. Parfois, à de rares traits caractéristiques de race et de famille, perdurant malgré tout, on a vaguement reconnu son origine ancienne ; mais ces traits mal accusés n’ont fait que rendre plus sensible son abdication et plus cruel le sacrifice de son originalité. Les yeux des artistes se sont fermés à la lumière qui avait éclairé les maîtres ; leurs oreilles n’ont pas voulu entendre la voix de la patrie ; leur esprit n’a rien compris à ce que cette voix leur disait tout bas, passionnément. Ils se sont absorbés dans la contemplation d'un art qui n’était pas le leur et qui ne pouvait éveiller en eux aucun écho. Déshabitués à sentir et à penser par eux-mêmes, ayant banni
L’ART ESPAGNOL
de l’art l’émotion, puisqu'ils en avaient banni la sincérité, qui seule produit les œuvres personnelles et durables, il leur est resté l’habileté, — le corps sans l'âme. Et alors, dans la main du plus habile d’entre eux, Fortuny (1839-1874), l'art de peindre est devenu un exercice de virtuosité pure, un feu d'artifice merveilleux, éblouissant, qui étonne — et laisse froid. Aucun ne l'a dépassé en adresse ; aucun n’a su faire chanter, avec une si étourdissante subtilité, sur le mince clavier de ses tableautins fignolés à la loupe, la gamme étincelante des tons pailletés et radieux comme les tons changeants d’une robe de fée. A la patience d’ouvrier de Meissonier, il a ajouté une finesse de coloration, une richesse de fantaisie, un entassement d'inutilités charmantes qui ont fait de lui le plus déroutant et le plus exquis jongleur de la palette. Mais cet amuseur de riens, ce miraculeux constructeur de casse-tètes chinois, cet incomparable sertisseur de joailleries, ne fut que cela, et l’on ne sent point battre un cœur sous cet or et sous ces diamants. Fantasmagorie brillante, mise en scène composée avec du rêve, l'œuvre de Fortuny ne nous dit rien de la réalité au milieu de laquelle elle est née. Elle n’est d’aucun temps, ni d'aucun pays. Elle pourrait être française, italienne, comme elle est espagnole, superficiellement, par le nom de l’auteur et par les titres de quelquesuns de ses sujets, plus que par ses sujets mêmes. Œuvre de caprice dans son conventionnel arrangement : le Choix du modèle, le Mariage à Madrid, l’Amateur d’estampes , etc., — ou d’illustrations, quand elle se pique de s’inspirer directement des usages ou des mœurs d’un peuple étranger : la Fantasia au Maroc, le Charmeur de serpents , etc.; — et, par cela même, relativement, œuvre inférieure.
Non, rien jamais ne pourra tenir lieu de ceci, — la chair et le sang de l’artiste. En vain voudrait-on croire que, à l’époque où nous vivons, dans ce siècle où la science et la civilisation rapprochent les peuples et renversent les frontières, l’art peut s’universaliser, ne connaître, lui aussi, ni limites, ni barrières, parler partout le même langage, vivre de la même vie, souffrir des mêmes douleurs. En art, la force vraiment créatrice, a-t-on dit, c’est la personnalité de l’artiste. Or, qu’est-ce donc, la personnalité de l’artiste, sinon son caractère
L’ART ESPAGNOL
individuel et typique, son tempérament, tout son être, physiologique et moral ? Et ce caractère, ce tempérament, cet être si divers et si précis, ne portent-ils pas toujours la trace profonde du climat dont il est un produit, de la race d’où il est sorti, du pays qui l'a vu naître et le verra mourir sans doute? Un homme du Nord a-t-il jamais pu, par sa seule volonté, s'identifier avec un homme du Midi, et réciproquement ? Comment se fait-il qu'un peintre flamand ou hollandais est inhabile à rendre l’éclat du soleil en Espagne, et qu'un peintre espagnol interprète mal le charme des campagnes hollandaises enveloppées de leur brume d’argent et perdues dans les horizons lointains? La poésie des peuples du Nord n'a-t-elle pas un cachet fruste ou mélancolique , très dissemblable du cachet spécial des chants méridionaux ? La conformation même des individus diffère, non pas seulement de continent à continent, mais de pays à pays, quelquefois de province à province. Les goûts et les besoins ne sont pas uniquement le résultat de l’habitude ou de l'éducation. Jamais les progrès humains, les frontières supprimées, la fraternité des peuples n'arriveront à faire pousser les palmiers, en plein air, dans les bruyères de la Campine et à changer en gras pâturages les steppes d’Antequera.
Voilà pourquoi l'art, qui est le reflet des tempéraments et des caractères, ne saurait s'affranchir des préoccupations de race ou de nationalité; s’il le pouvait, ce ne serait plus de l'art personnel, — ce ne serait même plus de l’art. Ce qui fait le charme d’une œuvre, c’est sa sincérité. Pourquoi l’art des vieux maîtres flamands est-il si admirable si ce n’est parce qu’il est si réellement flamand? Et, dans l'art contemporain, pourquoi la peinture anglaise est-elle si attirante, si ce n’est parce qu'elle a une saveur si essentiellement locale, qui la fait reconnaître entre toutes, à première vue? Que d’exemples nous pourrions citer encore, après ceux-là ! Toujours nous aboutirions à cette conclusion, que là seulement où l’art porte en soi la marque de son origine, là où il est national, là aussi il a la vraie vie et la vraie beauté.
Chaque fois que nous l’avons vu rester fidèle à cette loi suprême,