‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 109 sur 122 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

rique a ajouté à sa lyre d'airain une corde de fer; l'incendie, le pillage, la mort, toutes les misères et tous les deuils de l’épopée terrible qui inspira l’œuvre, pendant les années d’invasion française et de gloire napoléonienne, y pleurent lamentablement. Et là, et partout, la même rage contre la tyrannie, l’injustice sociale et la bêtise humaine, la même aspiration incrédule vers un idéal de liberté et de vérité vaguement entrevu, débordent comme d’un vase trop plein. Ce n’est point la féerie prodigieusement aimable et tarabiscotée de Callot ; ce n’est point le pessimisme bourgeois de Hogarth. Le fantastique de Goya tient plus à la réalité que celui de Callot : son pessimisme n'a pas la mauvaise humeur tracassière de celui de Hogarth : il est plus impitoyable et plus mordant; et l'imagination de l’artiste, portée sur des ailes plus larges, a le vol plus haut. Il y a du cauchemar dans ses rêves; son rire est amer, sa colère bilieuse; c'est un révolté; il a la méchanceté éloquente, et ses chroniques scandaleuses ont le grandissement des épopées. Dans ce pays de la foi, il chante le néant; il nie tout, ne croit à rien, désespère de tout, même de la paix, qu’il semble tant désirer, et de la liberté, qu’il appelle de tous ses vœux.

Goya clôt, de cette manière inattendue, la série des maîtres qui ont illustré l’art espagnol et dont il est l’irrévérencieux descendant. Un long espace d’un siècle les sépare, et il en diffère sous les rapports multiples du caractère et du talent; rien d’eux ne se retrouve en lui, si ce n’est certaines ressemblances extérieures de coloris et de métier acquises dans leur intimité ou simplement innées. Goya constitue une individualité tranchée, marquante, dans la suite d’individualités qui composent ce qu’on appelle improprement « l’école espagnole ». Mais ce qu'il y a d’étonnant dans cette succession par lui recueillie, c'est l’usage qu’il en fit. Cet art de religion et de dogmes, il le transforma en un art de scepticisme profane, de doute et de sarcasme. Ses œuvres de piété, tout accidentelles, n’inspirent aucune piété ; et, quant aux autres, elles sont pleines de défis et de raillerie pour ce qui, en d’autres temps, était vénéré comme la source de toute autorité et de toute puissance. Le Saint-Office, il le défie; les ordres monastiques, il les bafoue; il rit de la robe du prêtre enfermant une âme perfide et

L’ART ESPAGNOL

des foudres ecclésiastiques suspendues au-dessus de sa tète. Sa verve s’attaque à tout ce que les maîtres s'étaient accoutumés à servir avec aveuglement; elle brave et menace à son tour; elle dénonce l'atrocité du sang répandu et des cris de douleur arrachés par les agents d’une institution redoutable, dont le règne expire; elle lui porte le coup de grâce, et lui arrache des mains le couteau levé sur ses dernières victimes. Et ainsi, grâce à lui, cet art, commencé par un acte de foi et de soumission, s'achève dans un cri de révolte et de délivrance.

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