‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 17 sur 122 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L’Espagne, abritée par ses montagnes de granit et ses déserts de sable, a mieux échappé aux incursions des amateurs, et elle s’est mieux défendue. Ses monastères et ses palais n’ont pas voulu se dépouiller, par le vulgaire appât d’un gain misérable, de ce que les ancêtres y avaient amassé. Et puis, quel cas faisait-on, jadis, et naguère encore, de ses peintres ? Leur renommée semblait s’être endormie dans la solitude et l’abandon. On dédaignait leurs qualités revêches et brutales; leur sévérité faisait peur; aucune attirance ne souriait en eux. Tous ces saints rigides, tous ces portraits laids, bizarres, grondeurs, de gens cuirassés et empaquetés, de personnages difformes et sombres, tenaient à distance les appétits frivoles '. Lorsque, véritable-

Rubens : Sainte Walburge conjurant l'orage pendant sa traversée, la même sainte transportée au ciel par des anges, et Jésus-Christ expirant sur la croix. Elles furent vendues en 1737.

Dans l’e'glise des Jacobines de l’ordre de Saint-Dominique se trouvait : Jésus-Christ sur la croix au pied de laquelle prièrent Dominique et sainte Rosalie. Ce tableau passa entre les mains du comte de Spars, gentilhomme suédois.

Le maître-autel de l'église de l’Ermitage, à Lierre, était orné d’un tableau de Rubens, représentant la Vierge distribuant des rosaires à un empereur, des évêques, des moines et des religieuses de l'ordre de Saint-Dominique. Vendu en 1767; aujourd’hui au musée de Saint-Pétersbourg, etc., etc.

L’invasion française, en 1794, acheva de dépouiller l’Italie et la Belgique de ce qui leur restait • de précieux. Les droits de la guerre furent particulièrement cruels pour ces deux pays. Plusieurs œuvres enlevées furent, il est vrai, restituées en 1 8 1 5 ; mais beaucoup avaient été détruites par la soldatesque, et bien d’autres ne revinrent pas : elles sont devenues la propriété d’inconnus, ou sont restées dans les musées. La plupart des tableaux de maîtres flamands qui ornent les musées de province, en France, n’ont pas d’autre origine. Lyon a ainsi plusieurs Jordaens, un Van Dyck, un Rubens, un Sneyers; Dijon, plusieurs Rubens et plusieurs De Crayer; Marseille, des Rubens, un Van Dyck, un De Crayer; Bordeaux, des De Crayer, des Rubens; Grenoble, un Rubens, des De Crayer; Nantes, un Rubens ; Nancy, plusieurs Rubens, un De Crayer; Strasbourg, un Van Dyck, un Jordaens; Toulouse, des Rubens, un Van Dyck; Lille, un Rubens, un Van Dyck, un De Vos, des De Crayer; Rennes, un Jordaens, un De Crayer, etc.

Consulter sur l’histoire des enlèvements de tableaux dont la Belgique a été victime à différentes époques :

L. Galesloot, Vol de tableaux à Tervueren en 1624. 1867. — L. G..., Vol de tableaux à Tervueren, 2° article, 1870. — V. B..., les Couvents de Belgique supprimés par Joseph II (1783-1787). — Liste des tableaux restitués a la Belgique en i8i5. ( Journal des Beaux-Arts , nos 10, n, 1 3 , 14, 16 et 17, année 1862.) — Alvin, Un Chapitre de l’histoire de l’administration des Beaux-Arts, en Belgique, 1862. (Feuilleton Écho du Parlement.) — S. Bormans, Liste des objets enlevés de Liège en 1468. Liège, 1867.

• — P. De Decker, Épisodes de l’histoire de l’art en Belgique. 1 883 . — A. Jacobs, les Tableaux de l’église Saint-Pierre a Louvain sous la République française. 1879. — Galesloot, la Vente publique à Bruxelles du mobilier de la Cour et de celui des églises ( 1 58o-i58i ). — J. J. Guiffrey, le Vandalisme révolutionnaire. Paris, 1868. — C. Piot, les Tableaux des collèges des jésuites supprimés en Belgique en 1773. 1878. — C. Piot, les Tableaux enlevés à la Belgique en 1785. 1877. — C. Piot, les Objets précieux emportés de Belgique en Allemagne en 1704. 1876.

La liste des tableaux italiens venus d’Italie et restés en France ne serait pas moins curieuse.

1. William Stirling, dans son livre sur Vela^que^ et son œuvre, traduit par M. G. Brunet

L’ART ESPAGNOL

ment pour la première fois, ils apparurent au public français dans ce Musée espagnol, dispersé depuis, que réunit un jour le roi Louis- Philippe, la surprise fut grande. On fut saisi profondément, et, dès ce jour-là, l'attention se tourna tout à fait du côté de ces artistes étranges, auparavant trop négligés. On les étudia, on les fréquenta, on répondit enfin à l’appel que quelques écrivains hardis avaient fait déjà, mais en vain, aux curiosités assoupies. Et, cette fois encore, il n’y eut plus de Pyrénées.

Aujourd’hui, bien mieux qu’autrefois, ces curiosités trouvent à se satisfaire en ce magnifique et incomparable musée du Prado où, récemment, on a réuni les deux principales collections de Madrid, le Musée royal et le Musée national de la Trinitad, autrefois séparés : — le premier, formé par le roi Ferdinand VII, qui y avait ajouté tous les tableaux existant dans les palais de la capitale et dans les résidences royales; — le second, créé en 1840, et comprenant les tableaux recueillis depuis 1 836 dans les couvents supprimés des provinces de Madrid, de Tolède, d’Avila et de Ségovie. A part quelques rares exceptions, l’école espagnole est là, tout entière, et elle ne saurait se présenter ailleurs que là aussi complète.

Il existe des musées plus importants au point de vue de l’histoire de l’art, des musées où les différentes écoles européennes font figure, et où l’on peut plus ou moins les étudier. Tel est le Louvre, telle est la Galerie royale de Dresde. Il n’y en a pas qui possèdent un plus grand nombre de chefs-d’œuvre signés des plus grands maîtres, Velâzquez, llibera, Rubens, le Titien, et réunissent à la fois plus de noms peu connus autre part, et qui ajoutent encore à ces chefsd'œuvre et à ces noms des œuvres admirables signées d’autres noms admirés, Vander Weyden, Van Dyck, Teniers, Jordaens, Raphaël.

(Paris, 1 865), fait remarquer avec raison que, par une grâce toute spéciale — et toute fortuite du reste — l’Espagne n’eut pas à souffrir autant que les autres nations européennes de l’invasion française, bien que cette invasion dispersât un peu partout une certaine quantité de tableaux, qui ne furent pas tous restitués. Heureusement, Joseph Bonaparte, qui occupa temporairement le trône d’Espagne, n’aimait pas la peinture espagnole, et ses maréchaux, Soult, Sébastiani, etc., n’eurent pas le temps de faire leur choix et d’emporter ce qui leur convenait. C’est à ces accidents, ajoutés aux causes que nous avons indiquées, que l’Espagne doit d’avoir pu conserver intacts presque tous ses trésors artistiques.

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