CHAPITRE PREMIER
Les Collections d’art.
u milieu de ses plus inexplicables incuries, dans le désordre éperdu de ses fautes et de ses décadences, l'Espagne a su conserver intact, inviolé, le panthéon de ses gloires artistiques. Elle a, gardant l’orgueil de ce qu’elle fut jadis, disputé aux mains étrangères ses propres reliques. Pauvre, elle est restée riche, résistant à toutes les tentations, à toutes les offres qui lui venaient du dehors, et préférant sa pauvreté ladieuse à l’opulence passagère que lui eût donnée peut-être le sacrifice de ses chers trésors.
Presque partout ailleurs, dans les autres pays, en des temps où l’on n’avait pas encore le souci intelligent des choses du passé, régnaient un trafic honteux, une exploitation permanente de l’ignorance et de la cupidité. Les fabriques d’églises, les couvents, les anciennes corporations, les collections privées et publiques, tout était mis au pillage en bonne et due forme, sur papier timbré, par-devant notaire. L’Allemagne, l’Autriche, la Russie, l’Angleterre, arrachaient pour un peu d’or, aux naïfs et aux imbéciles, les chefs-d'œuvre que les siècles leur avaient confiés. L’Italie et surtout la Belgique se laissaient moissonner avec une mansuétude sans pareille. Que d’exemples on pourrait citer! Marie-Thérèse d’Autriche enlevant à l’église Saint-Jacques-sur-Caudenberg le triptyque fameux de Saint Ildephonse, de Rubens, et se faisant
L’ART ESPAGNOL
céder, par les jésuites d'Anvers, deux chefs-d'œuvre du maître : Saint François-Xavier ressuscitant les morts et Saint Ignace exorcisant les possédés du diable; puis, du même, l’Assomption et l’Annonciation ; puis encore, de Van Dyck, le Bienheureux Charles Hermann , une des plus merveilleuses toiles du peintre; puis... Mais arrêtons-nous, la liste est trop navrante. Les administrateurs de Saint-Bavon, à Gand, vendaient à vil prix les six principaux panneaux, aujourd'hui à Berlin, de l’Agneau mystique , des frères Van Eyck. Des collections entières de maîtres flamands, livrées aux enchères, à Anvers et à Bruxelles, passaient à l’étranger. En Italie, les grands seigneurs et les sacristies n’étaient pas moins empressés de troquer leurs richesses artistiques contre de bons écus sonnants... Histoire longue, triste, et dont le souvenir est plein de tardifs regrets h
i. Les différentes dominations étrangères exposèrent la Belgique, plus que tout autre pays, à être dépouillée de ses oeuvres d’art; la convoitise des vainqueurs, le lucre des corporations et des fabriques d’églises, se liguèrent contre elle.
« Eu 1777, dit M. Ch. Piot ( Rapport à M. le Ministre de l'Intérieur sur les tableaux enlevés à la Belgique en i"Q4 et restitués en i8i5; Bruxelles, 1 883), un Anversois, Van Schorel de Wilryk, avait vendu ses collections de tableaux et de gravures à un prix assez élevé pour cette époque. L’exemple fut immédiatement suivi. Des particuliers, des établissements de mainmorte, séduits par l’appât de l’or, vendirent leurs objets d’art avec si peu de ménagements que Van Schorel en fut lui-même effrayé. Il dénonça le fait à l’autorité supérieure; il accusa des marchands français de vouloir enlever au pays tout ce qu’il y avait de plus remarquable en fait d’art. Informations prises, le fait avancé par Van Schorel fut reconnu pour vrai et fondé. Le Grand-Serment d’Anvers avait vendu un beau tableau de Teniers et un autre de Lange-Jan. Le chapitre de la cathédrale de Tournai avait fait vendre, le 18 octobre 1763, à Anvers, 6,000 gravures des meilleurs maîtres et des plus belles épreuves...
« Un tableau d’autel, provenant d’un couvent de filles en Flandre, avait été publiquement exposé en vente.
« Les administrateurs de l’église de la Chapelle, à Bruxelles, avaient vendu une toile de Rubens (le Christ présentant les clefs à saint Pierre). On prétend qu’ils vendirent aussi une Assomption de Rubens et un Martyre de saint Laurent, par le même artiste... L’église de Sainte-Gudule vendit le tableau de Rubens figurant le Christ remettant les clefs à saint Pierre. (Sans doute une variante du précédent.) Au couvent des Chartreux se trouvait une Assomption de Rubens, qui fut également vendue. Les Annonciades de cette ville aliénèrent, pour le faire entrer dans la collection du roi de France, un tableau de Rubens placé au maître-autel de leur église... »
De Cobenzl, ministre plénipotentiaire aux Pays-Bas, augmenta considérablement sa collection de tableaux et de gravures au moyen d’achats faits dans des établissements de mainmorte. Le prince Charles de Lorraine en fit autant pour enrichir ses coilections, et le gouvernement autrichien ne manqua pas l’occasion de s’emparer de nos meilleurs tableaux pour en doter le musée de Vienne. (Notamment les toiles trouvées dans les collèges supprimés des Jésuites, dans les couvents supprimés en 1783 et dans l’église de Caudenberg.)
Ajoutons à ces faits-là quelques autres faits, pris au hasard :
A Malines, on admirait dans l’église des Augustins un grand tableau de Rubens, représentant la Vierge et l'Enfant Jésus entourés de saints. Il fut vendu en 1767, à M. Verhulst, de Bruxelles, pour 20,000 livres de France, plus... deux pièces de vin du Rhin.
L’église Sainte-Walburge, à Anvers, était ornée de trois charmantes petites compositions de