CHAPITRE II
Les origines. — Les influences. — Sculpteurs et architectes.
l est assez difficile d’étudier, non seulement au Prado, à Madrid, mais dans la péninsule tout entière, les origines exactes de l’art espagnol. Avant le xvie siècle, l'art espagnol hésite et tâtonne ; c’est la barbarie; on en est réduit, si on veut le suivre, à des documents insuffisants, à des conjectures ou à des témoignages incomplets de contemporains. Sa marche et ses développements, surtout pour la peinture, sont laborieux; il lui faut l’aide de l’étranger pour trouver sa voie, et nous verrons que, même à l’époque de sa plus grande originalité, il n’a jamais su ou n’a jamais voulu se passer absolument de cette aide, qui lui fut si précieuse.
Et pourtant, jamais pays ne fut, aussi bien que l’Espagne, dans une situation de nature à faire germer spontanément l’art chez lui, dans ses propres entrailles, s’il était vrai que l'art pût naître par génération spontanée. Séparée par un océan profond du monde où rayonnait toute lumière, de cette Italie fortunée, dernier foyer des splendeurs païennes, elle semblait condamnée à vivre de ses seules forces, à puiser dans son seul sang la vigueur et la santé. Et qu’elle eût été douce et glorieuse, cette condamnation, si les forces de l'Espagne, abandonnée ainsi à elle-même, avaient été suffisantes, si son sang avait été assez riche pour se passer d’artificiels expédients!... Mais le courage et la santé lui manquèrent dans cette tâche. Jamais l’antiquité ne lui avait apporté les grâces de son sourire et la cadence harmonieuse de sa blanche beauté. La Grèce ne l’avait jugée digne que du rôle prosaïque de marchande, réservant à d’autres, telles que la Sicile, la poésie de son art sans rival. Les colonies établies sur les côtes ibériques bornaient aux seuls intérêts du commerce leurs
STATUE DE LA REINE MARIE DE HONGRIE, SŒUR DE C H A R L E S - Q U I N T. Dessin de Lalauze, d'après le bronze de Leone Leoni. (Musée du Prado, à Madrid.)
L’ART ESPAGNOL
relations avec elle. Là, aucun marbre ne s'anima sous un ciseau d'artiste; aucun temple ne surgit, superbe et divin, dans la majesté de ses mystères. Les mâts des navires, les cris des matelots, les chansons des soldats, furent tout ce que l’Espagne put voir, tout ce qu’elle put entendre de ces contrées rêvées, dont elle ne devina jamais l'immortelle séduction. Elle grandit dans la rudesse de ses instincts, dans la matérialité de son existence de trafics et de batailles. Les jouissances rares de la civilisation, le rythme caressant des belles formes, tout ce que ressentent d’admirations émues les esprits domptés et raffinés, elle les ignora, livrée tout entière aux appétits furieux de ses conquérants, Romains, Carthaginois, Goths, — jusqu'à ce qu'une autre civilisation, radieuse aussi, mais bien différente par le caractère, les goûts et le tempérament, vint lui mettre aux poings une lourde chaîne d’or.
Au contact de cette civilisation nouvelle, l’Espagne resta barbare, et elle resta chrétienne. Les Arabes vainqueurs étaient hérétiques ; un mur infranchissable s’éleva entre eux et les vaincus. Mais bien d'autres choses encore que les croyances religieuses les séparaient. Ce n’est point aux sources de l'art musulman, qui bannit toute représentation de la figure humaine, toute image quelconque d'un être vivant, que l’Espagne pouvait puiser l’inspiration. Les élégances inanimées de l’architecture arabe restèrent donc, nous l'avons dit, en dehors de leurs éléments purement architectoniques, lettre morte pour elle. Peut-être, cependant, la magie de ces colorations chatoyantes, la somptuosité de ces tons fins chantant dans la lumière, furent-elles la véritable cause qui fit plus tard les peintres espagnols coloristes, comme le furent les peintres vénitiens, soumis, eux aussi, aux influences orientales. Par contre, cette autre branche de l’art, la sculpture, dont le règne précède toujours celui de la peinture, n’eut point en Espagne l'efflorescence magnifique qu'elle avait eue sur le sol béni de l’Italie, sœur de l'Espagne par la nature et par le climat. Cette terre d'exil, trop bien cachée dans ses rochers, n’avait pas eu la lente initiation de la forme antique, qui s’était sans cesse dérobée à ses yeux, et, lorsqu'elle la connut, ignorante qu’elle avait été jusqu’alors de ses