‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 20 sur 122 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

secrets, en vain aurait-elle tenté de l’interpréter et de la rajeunir; quand elle s'y hasardait, même avec les plus grands, Alonso Berruguete, Gaspard Becerra et d’autres, l'interprétation, si adroite qu’elle fût, n’était la plupart du temps que de seconde main ; le cachet de l’individualité ne la marquait point.

Elle eut pourtant des sculpteurs renommés à l’époque de la Renaissance, ceux-là mêmes que nous venons de nommer, Becerra (i 520- 1570) et Alonso Berruguete (1486-1561), en tête. Mais, plus encore que les artistes étrangers qui travaillèrent en Espagne et dont les plus illustres étaient Jean de Bourgogne et Philippe de Bourgogne, ils ne faisaient que suivre des traditions italiennes et n'y ajoutaient rien qui trahît le caractère spécial de leur nationalité. L’ouvrage le plus considérable de Berruguete sont les stalles du Coro de la cathédrale de Tolède; la moitié a été sculptée par lui, l’autre moitié par Philippe de Bourgogne. Le Berruguete apparaît là très nettement comme un disciple, plus servile qu'il ne faudrait, de son maître Michel- Ange ; il s’épuise dans une continuelle recherche de poses contorsionnées et violentes ; il a la science, et plusieurs de ses figurines sont d’une remarquable allure ; c’est très fort et parfois très puissant ; malheureusement, ce n’est pas original. La partie de la Silleria sculptée par Philippe de Bourgogne est plus personnelle avec plus de simplicité, dans l’esprit de la belle Renaissance. Presque toutes les figurines, celles qui sont taillées dans le bois et celles qui sont taillées, au-dessus, dans la pierre, ont une grâce charmante. La grâce est le signe distinctif du talent de Philippe de Bourgogne, et cette grâce n’a rien d'affecté; elle reste pure, classique, dirais-je, jusqu'en ses élégances les plus raffinées.

Les musées n’ont presque rien des sculpteurs espagnols; à peine quelques rares héritages d’églises ou de couvents sont-ils venus y échouer. L’un des mieux partagés, le musée de Valladolid, possède quelques statuettes de Berruguete, de Hernandez, d'Alonso Cano, le peintre, et de son maître Martinez Montanez, dont on voit aussi à Séville un Christ et un Saint Dominique tout à fait bizarres et intéressants. Presque seuls, les chapelles des cathédrales et les trésors

L’ART ESPAGNOL

des sacristies ont conservé les œuvres sorties des mains des sculpteurs espagnols, mêlées aux œuvres sorties des mains étrangères. L'habileté ou la naïveté des artistes s’appliquait plus volontairement à construire pour les autels d'église des retables dont ils étaient à la fois les architectes, les peintres et les sculpteurs, à tailler des figures de saints et de saintes dans la pierre des cathédrales gothiques, qu’à se livrer à des fantaisies et des études profanes. Toutes ces œuvres éparses ne sont pas également admirables, et plus d'une jouit d’une réputation au moins surfaite : les deux tombeaux élevés dans la Capilla réal de la cathédrale de Grenade et contenant la dépouille d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon, de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, ont été énormément vantés; mais s'ils sont remarquables, c'est assurément moins par leur valeur artistique réelle que par le mauvais goût de leur luxe excessif; la statuaire élevée au rang de pâtisserie décorative n'a jamais été considérée comme de la grande statuaire.

En revanche, je ne connais rien d’aussi saisissant que la statue tombale de don Inigo Lopez, dans la chapelle de Saint-lldefonse, à Tolède ; le sentiment de la paix dans la mort n'a jamais été exprimé dans une forme plus pure, avec plus d’élévation, d’émotion et d’éloquente simplicité. De qui est ce chef-d’œuvre? Je l'ignore. Faut-il en rapporter l’honneur à l’Espagne ? Qui sait? Quand l'histoire des monuments ne nous fournit pas de renseignements précis, il est bon d'apporter quelque circonspection dans l'attribution que l'on serait tenté de faire exclusivement à des artistes indigènes de tous les détails qui la composent.

Avant même, en effet, que, pour la peinture, l'Espagne songeât à appeler à elle les secours de l’étranger et allât chez lui en chercher, déjà elle les appelait pour ses travaux de sculpture et surtout pour ses travaux d'architecture. Les architectes flamands, qui étaient en même temps sculpteurs, jouèrent un rôle considérable en Espagne, particulièrement à Tolède. Le Bruxellois Annequin de Egas, ou plus exactement Hantje Van der Eycken, fut pendant quarante ans, de 1439 à 1494, directeur des travaux de la cathédrale de cette ville, et il y exécuta tout entière la magnifique porte des Lions, dans la façade

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