L’ESPAGNE ET LES ESPAGNOLS
l n’est pas indifférent, quand on vient étudier les maîtres chez eux, de jeter un regard, même rapide, sur le pays où ils ont vécu et qui a conservé leurs œuvres. On se les explique mieux, on les pénètre plus intimement ; bien des côtés de leur talent, restés obscurs à distance, s’éclairent de tout près. Pour les bien voir et les bien juger, il ne faut pas les séparer de l’atmosphère du sol natal, de l’air qu’ils respiraient, du ciel qui leur versait sa lumière. Ici ils ont aimé, ici ils ont souffert. Les choses inanimées, et celles qui revivent sans cesse, et celles qui sont restées là, après eux, encore intactes ou déjà ruinées, ont gardé, à travers les siècles, quelque chose de leur présence chère; le souvenir nous les rend plus précieuses : ce sont elles que les maîtres avaient sous les yeux, aux heures de lutte et de victoire; ce sont elles qu’ils interrogeaient, témoins émus de leurs travaux, et qui leur répondaient, chaque jour, pieusement. Il semble qu’elles aient une âme et que cette âme, à certains moments, va s’ouvrir à nous, tout entière...
L’idéal serait de pouvoir, par un merveilleux effort d’imagination,
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ressusciter tout cela clans sa vie première, rendre la jeunesse à ces reliques effacées, réveiller dans leurs tombes les morts, oublier nos idées, nos préjugés, nos progrès, refaire l'existence d’alors, fidèlement, scrupuleusement, et reconstituer, avec son esprit et son caractère exacts, le cadre aujourd'hui incomplet ou terni par places de ces grands hommes et de ces grands événements.
Mais l’effort serait vain et nous y faillirions. Ce qui reste, ce qui est, suffit déjà à ne pas laisser tout à fait isolés, dans leur gloire muette et pourtant éloquente, ceux que nous allons visiter en leur demeure, qu'ils n’ont point quittée. Les ruines des choses défuntes et les choses revécues nous parleront bien assez encore pour nous instruire. Les hommes d’aujourd’hui ne sont pas si différents de ceux d’il y a deux ou trois siècles ; — le soleil a les mêmes ardeurs, et la terre n’a point changé d’entrailles.
L'Espagne de la réalité n’est pas l’Espagne des romances et des sérénades, dont le romantisme a hanté nos esprits comme une vision rieuse de jardins parfumés, de balcons s’entr’ouvrant le soir aux plaintes des guitares, de clairs de lune amoureux glissant leurs clartés caressantes le long d’architectures aux profils fantastiques, de toute une immense et calme nature poétique, fleurie de lauriers-roses et peuplée de baisers.
Non, cette Espagne-là n’eût pas engendré l'art hautain et grave que nous verrons. Comme lui, elle a moins de beauté factice et plus de majesté, moins de grâces jolies et plus d’oppositions, offrant tour à tour le spectacle d'un éden délicieux et d’un enfer terrifiant. Et le contraste est partout, du nord au midi, dans les plateaux des Castilles, sur le versant méditerranéen, en Andalousie. Il se présente dès les premiers pas que l'on fait en Espagne, pendant toute la durée de l’étape initiale, de la frontière septentrionale à Madrid. Aux campagnes ombreuses, ceintes de collines, semées de villages et de couvents, suc-
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Croquis de Henri Régnault.
cèdent des plaines interminables et nues ; çà et là, une forêt maussade de pins; puis, brusquement, un fracas de rochers noirs percés de gorges
et d'abîmes; des paysages sans fin, âpres, abandonnés. De tous côtés, une farouche austérité, une misère pittoresque, s’étalant sans pudeur dans- son débraillé solennel. C’est, par moments, la nature indomptée et insoumise, la nature reprenant son empire sur l’homme qui n’a pas su la vaincre. A peine celui-ci a-t-il pu se frayer un passage, à grands coups de pioche, dans cette mêlée de marbres et de granits, ces sierras aux crêtes déchiquetées, ces défilés diaboliques qui, notamment de Miranda à Pancorbo, semblent n’entr’ouvrir leurs gouffres que pour mieux engloutir les mortels qui tenteraient d’y pénétrer. Si l’entrée de l’enfer est quelque part, ce doit être là. De temps à autre, surgissent, aux endroits les moins stériles, des agglomérations de masures en pisé ou en briques grises, sombres, au milieu desquelles on voit grouiller des êtres vivants demi-nus ou vêtus de haillons éclatants, jaunes et verts. Des ruines de forteresses anciennes, repaires des corbeaux et des loups, s’accrochent aux fentes des rocs. De noirs troupeaux de chèvres errent dans les broussailles, sous la garde de gueux chevelus, armés de bâtons et couverts de peaux de bêtes, effrayants. Le long de la voie ferrée, de distance en distance, de petites constructions grossières en bois , d’une simplicité tout archaïque, figurent les stations où les trains s’arrêtent; ce sont moins des stations que de simples buvettes, où des Castillans d’âge mûr vendent de l’ aguardiente, pendant que de solides gaillards au teint hâlé, leur écharpe large passée autour des reins et rejetée par-dessus l’épaule,
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Croquis
de Henri Régnault.
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arpentent mélancoliquement le débarcadère, près des deux inévitables çarabiheros toujours frais, toujours astiqués, sans jamais un grain de poussière sur leur tunique ni sur leur manteau, comme s’ils voulaient, dans ces contrées où la saleté règne et gouverne, venger par leur irréprochable tenue les droits imprescriptibles de la propreté.
A mesure qu’on se rapproche de Madrid, la tristesse du paysage
s’accroît. Mornes étendues, que le soleil brûle et que les vents dessèchent. On dirait que la capitale de l’Espagne, cette ville muy noble, muy leal, muy heroica, dont on a dit : Bonde esta Madrid calle el mundo ! « où se trouve Madrid le monde doit se taire! », a voulu, en fleurissant au centre de ce désert de sable, faire mieux sentir à ceux qui viennent du dehors le prix de ses charmes. Comme la Walkyrie des Niebelungen, dont la possession ne pouvait être qu’au héros assez vaillant pour franchir la mer de feu qui l’entourait, Madrid semble avoir choisi volontairement cette place, dans le cercle étroit que lui font les cimes du Guadarrama, pour épanouir sa royale souveraineté.
Plus loin, jusqu’à Séville, jusqu’à Cadix, s’étalent de nouvelles étendues de plaines, cultivées, cette fois, rudes et rabougries en automne, habitées de troupeaux maigres en quête de brins d'herbe illusoires, mais vertes et frémissantes dès l’approche du printemps, quand le lit des fleuves asséchés s’emplit enfin d’un flot avare roulant avec fracas sur les cailloux sonores. En été, les ardeurs du soleil africain, torréfiant le sol de l’Andalousie, chargent l'air de bouffées accablantes et de poussières de feu; en certains endroits, l’air même vient à manquer; tout germe de vie se flétrit ; les oiseaux dans leurs nids meurent, étouffés. Ailleurs, sous la caresse rafraîchissante des bises marines, la nature
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se rassérène. Au milieu de ces déserts des tropiques, des oasis embaument. Sur le versant méditerranéen, au pied même des sierras couvertes de neige, la sève fait craquer l’écorce de la terre; une végétation paradisiaque envahit tout. Grenade et Valence chantent la gloire de leurs huertas merveilleuses ; les travaux d’irrigation qui couvrent la surface de ces bienheureuses contrées abreuvent et fécondent le sol altéré, que les rivières refusent d’arroser. Au prix de moyens artificiels opiniâtres, des forêts d’oliviers, de citronniers et d’orangers apportent une joie désirée dans la monotonie des mélancoliques rangées de cactus qui rôtissent le long des routes. L’œuvre de fertilisation commencée jadis par les anciens Maures en ces régions rebelles, les Espagnols la continuent ; et c'est cet héritage de leurs ennemis politiques qui, aujourd’hui, leur donne la richesse. Fait bizarre et curieux, que celui qui nous montre ainsi un patrimoine abandonné par les vaincus et profitant si directement aux vainqueurs. Car très probablement les vainqueurs, moins actifs, n’eussent pas
entrepris, de leur propre initiative, ce qu’entreprirent les vaincus. Déjà l’œuvre a été insensiblement délaissée ; autrefois, elle s'étendait bien au delà, en des contrées maintenant incultes et perdues. Les provinces d’Espagne actuellement les plus prospères sont précisément celles d’où les Maures furent chassés en dernier lieu; celles qu’ils durent quitter tout d’abord sont redevenues presque toutes des lambeaux sauvages de nature vierge. On dirait une traînée de lumière qui va s’affaiblissant, à mesure qu’elle s’éloigne de son foyer et que ce foyer lui-même s’éteint par degrés.
Livrée à elle-même, la terre, assoiffée, torturée, reprend des
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aspects de sinistre et magnifique désolation. Les bras des habitants, inertes, se refusent à lutter avec cette matière brute qui résiste et se donne seulement à ceux qui la violent, à ceux dont les embrassements sont forts et constants. Autour de ces oasis, les montagnes entassent leurs formidables constructions, crevassées de précipices, déchirées d’entailles profondes, remuées d'écroulements gigantesques. Dominant les vallées enchanteresses de Grenade, de Murcie et de Valence, elles leur font comme un abri redoutable, élevé et gardé par d'invisibles Titans. L'horreur de leurs défilés ténébreux, serpentant au cœur des rocs hérissés, les gorges ouvertes dans le flanc des cimes monstrueuses, les amoncellements de blocs convulsés, tout ce prodigieux chaos, fruit d’épouvantables cataclysmes, fait aux sourires doux de la verdure et des fleurs qui les avoisinent une succession étrange. Mais l'on sent que ce déchaînement de nature et cette sauvagerie sont, tout ensemble, mieux que les jardins et les parterres arrachés de force au sol, l’expression exacte et la saveur vraie du pays : car ils s’accordent avec ses instincts et son tempérament ; eux seuls ont chauffé le sang de ses veines et versé la vie
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dans sa poitrine et dans son cœur, et c’est là, en somme, non autre part, qu’il faut chercher cette pure essence locale qui trahit l'âme d'un pays et qui en est la poésie.
Dans cet encadrement de nature étincelante ou morne, opulente ou pénurée , les villes espagnoles éparpillent leurs agglomérations. Toutes blanches, tout ensoleillées dans les provinces méridionales, elles s’enveloppent, dans les provinces du Nord, de teintes grises qui se posent sur elles comme une poussière de vétusté. Là, tout dit, en un langage
muet de reliques délabrées, la grandeur éteinte des musulmans ; ici, c’est l’Espagne catholique et guerrière, encore vivante au milieu des vestiges d’un passé déjà loin. Le cachet original du peuple, sa couleur, ses mœurs locales, sont restés plus vivaces au nord qu’au midi, dans les vieux murs des villes basques et castillanes, battues par le vent glacé des nuits, que dans l’aveuglante lumière des cités mauresques, aux minarets abandonnés, aux ruelles désertes.
Au seuil même de l’Espagne, à peine a-t-on franchi le pont de Behobie, sur la Bidassoa, séparant l’Espagne de la France, que ce caractère spécial, tout à la fois d’ancienneté et de modernité étroitement unies, se révèle. Là-bas, de l’autre côté de la baie, la vieille ville de Fontarabie profile sur le ciel ses murs croulants, son clocher et ses maisons rabougris par le temps. Elle a traversé les siècles, abîmée et meurtrie, et pourtant toujours debout, presque intacte, malgré les sièges, les batailles, les guerres dont elle fut le théâtre, avec ses deux ou trois rues solitaires, bordées de palais et d’habitations plus modestes, — les uns dévastés, n’ayant pour témoins de leur richesse passée que les écussons, sculptés dans la pierre, des seigneurs à qui jadis ils appartinrent, — les autres peuplées d’un monde tranquille de braves gens, silencieux. La plupart des hommes sont aux champs; il ne reste là que les vieillards et ies femmes, — de toutes jeunes et de toutes vieilles aussi. Avez-vous remarqué combien les vieilles villes abritent de vieilles femmes? Est-ce parce que, là du moins, en Espagne, sous les ardeurs d’un soleil qui mord et dévore, elles vieillissent vite, ou bien parce qu’elles vivent longtemps? On dirait qu’elles ne font qu’un avec ce qui les entoure, qu’elles sont nées en même temps que leurs masures en ruine et qu’elles dureront autant qu’elles. La nature peut-être a de ces mystères et de ces exceptions.
Au bout de la rue principale, la Calle Mayor, l’église Notre-Dame plante sa coupole baroque, garnie aux angles, comme dans tous les monuments du Guipuzcoa, de ces boules en pierre qui n’ont aucune raison d’être et qui sont ravissantes. Puis, un peu plus loin, le Castillo de Jeanne la Folle, qui semble, dans son état de délabrement sauvage, un repaire
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maudit, visité la nuit par les fantômes; les pierres suintent l'horreur; les planchers et l’escalier vermoulus gémissent... Encore plus loin,
tout autour, le rivage où les vagues timides viennent déferler, les barques des pêcheurs qui agitent leurs voilures dans le vent, les baigneurs que tentent les flots paisibles, et la mousse et le lierre qui grimpent le long des murs, les fossés abandonnés, livrés à l’envahissement des herbes, font un cadre logique, où l'homme et la nature ont part égale, à cette cité sur laquelle l’homme et la nature se sont acharnés sans pouvoir l'abattre. Tout le long de la Calle May or , qui mène à l'église, et de cette autre rue plus cachée, moins aristocratique, mais plus merveilleuse encore, la Calle de Pampinot, les larges pignons doubles et triples , surplombant la rue et se rejoignant presque, ont conservé leurs fines sculptures.
Les balcons en fer ouvragé courent à tous les étages, ani-
PAYSANDELA MANCHE.
, niant la silhouette des maisons
U apres une aquarelle de Henri Régnault. (Musee du Luxembourg.)
de leurs renflements hardis.
Fout est forme et couleur, tout est caresse pour les yeux.
Au dehors, dans la campagne que les montagnes des Pyrénées entourent à l’horizon d'une ceinture étroite, même sur la route qui